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    Libre opinion

    L’absolutisation de la vie… au détriment de la personne

    29 décembre 2016 | Marcel Boisvert - Médecin à la retraite | Éthique et religion
    «Faire appel au christianisme de la docteure Saunders [...], c’est vouloir donner préséance aux valeurs des soignants sur celles des soignés», écrit Marcel Boisvert.
    Photo: Ugurhan Betin / Getty Images «Faire appel au christianisme de la docteure Saunders [...], c’est vouloir donner préséance aux valeurs des soignants sur celles des soignés», écrit Marcel Boisvert.

    Dans Le Devoir du 24 décembre (voir le texte « Vulnérabilité, prudence et bien commun »), le philosophe Louis-André Richard tire du mystère de la Nativité des notions de vulnérabilité, de prudence et de sens commun, lesquelles deviendraient des marqueurs de la chrétienté. Il étend ces notions à la pratique des soins palliatifs, leur servant en quelque sorte de racines.

     

    Ce faisant, pour opposer un refus total à l’AMM (aide médicale à mourir) — refus excessif et mal avisé selon plusieurs —, il puise dans le christianisme avoué de la docteure Cicely Saunders — créatrice de l’approche palliative. Cette lecture de l’enseignement de la docteure Saunders (que j’ai eu le privilège d’absorber à ses côtés) ne correspond nullement à sa philosophie, souvent ignorée, bien que sans cesse réitérée, laquelle consiste à « rejoindre le patient sur son terrain et non sur celui des soignants », ce qui correspond à un nécessaire redressement de la médecine moderne en manque d’humanité. L’affirmation péremptoire de l’OMS selon laquelle les soins palliatifs « ne hâtent ni ne retardent la mort » est gratuite et paternaliste.

     

    « Nous sommes le produit de la culture judéo-chrétienne », écrit M. Richard, une sous-estimation de l’influence majeure des penseurs d’Athènes et de Rome ; cela est d’autant plus important que notre christianisme se dilue peu à peu, témoins que nous sommes en Occident d’un retour vers ces penseurs de l’autonomie, lesquels nous rappellent que, si nous ne choisissons pas de naître, nous pouvons choisir de mourir.

     

    On ne peut plus ignorer les philosophes et les théologiens actuels — parmi les plus réputés — pour qui être aidé dans sa mort constitue un geste humanitaire (H. Doucet, J. Grand’Maison, H. Küng, J. Gaillot, B. Quelquejeu, G. Ringlet, P. Tillich, etc.). Il en découle que la conception du « bien commun » mentionnée par M. Richard évolue, n’étant plus ce qu’elle fut. La solidarité et la sollicitude nouvelles offrent d’autres solutions à ce qui était jadis imposé et univoque.

     

    La docteure Saunders fonda l’hospice St Christopher’s à Londres en 1967 et prit sa retraite en 1985. Ce temps avait suffi à inverser les données du temps : de 80 % des cancéreux décédant affligés de douleur et de souffrance non soulagée à 80 à 90 % adéquatement soulagés. À l’époque, la docteure Saunders avait raison d’espérer que les progrès anticipés dans la qualité de ces soins allaient éliminer toutes les demandes d’AMM, moins fréquentes en ces temps. Or, les années écoulées n’ont pas confirmé ses espoirs, d’autant moins que d’importants changements sociétaux sont survenus, favorisant l’autonomie de la personne et sa primauté reconnue sur sa propre vie.

     

    Or à la Maison de soins palliatifs Michel Sarrazin, où M. Richard agit comme conseiller, on reconnaît que de 5 à 8 % des décès ont lieu sous sédation terminale (une inconscience médicalement provoquée offerte aux patients qu’on ne peut soulager et dont la souffrance est devenue intolérable jusqu’à leur décès… considéré comme « naturel » !). Mais, cette sédation ne convient pas à tous les cas désespérés ; et l’AMM n’est jamais considérée — pour des raisons essentiellement morales ou religieuses — même pour les malades en faisant la demande. Hérésie palliative : respecter la vie, au mépris de la personne.

     

    Les soignants plutôt que les soignés

     

    Faire appel au christianisme de la docteure Saunders pour légitimer cette absolutisation de la « vie » aux dépens de la « personne », c’est masquer l’ignorance (ou le refus) de son enseignement, c’est vouloir donner préséance aux valeurs des soignants sur celles des soignés. C’est prendre soin davantage du bien-être psychique des premiers.

     

    La docteure Saunders avait anticipé ce paternalisme du monde médical. Dans son livre fondateur, elle écrivit : « Ces soins consistent à tout faire pour que le patient meure comme il l’entend, trouve sa propre mort » (traduction libre). Elle ajoutait : « Quelles que soient nos croyances, nous ne devons jamais les imposer à une autre personne, surtout pas à quiconque compte sur nous. »

     

    Ironie du sort, dans Le Devoir, au verso de la page du texte de L.-A. Richard, une autre philosophe, Patricia Nourry, cite Simone Weil : « Quiconque, pour simplifier les problèmes, nie certaines obligations, a conclu en son coeur une alliance avec le crime. » Le mot « crime » est sans doute trop fort ici, mais transférer un mourant qui demande une aide médicale à mourir justifiée dans une autre institution, par refus de lui prodiguer ce geste d’ultime sollicitude, est certainement de l’ordre « des choses cruelles qu’on peut faire, quand on absolutise le caractère sacré de la vie », comme l’a affirmé le théologien Jacques Grand’Maison (qui, incidemment, vient tout juste de mourir) devant la commission Mourir dans la dignité. Et la Nativité, là-dedans ?

     

    Au seuil de cette nouvelle année, pour se réclamer de Saunders, il faut être fidèle à sa philosophie et, en soins palliatifs, « trouver des joies » et non rechercher « des agréments » (Simone Weil).













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