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    Lieux de culte

    Montréal, la cité des dieux

    Le paysage religieux se transforme, suscitant parfois des frictions

    Un référendum se tiendra à Outremont, dimanche, pour interdire l’ouverture de nouveaux lieux de culte sur les avenues Bernard et Laurier.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un référendum se tiendra à Outremont, dimanche, pour interdire l’ouverture de nouveaux lieux de culte sur les avenues Bernard et Laurier.

    Les citoyens d’Outremont se prononceront dimanche sur l’interdiction des lieux de culte sur leurs artères commerciales. Mais la prolifération anarchique des lieux de prière dans la grande région métropolitaine a déjà poussé plusieurs villes et arrondissements à intervenir, avec plus ou moins de succès. Survol du Montréal religieux en mutation.


    « Avec tous les dieux qu’il y a autour, c’est sûr qu’on est protégés ! » rigole Annette Dormoy, qui réside dans un HLM dans un secteur plutôt industriel de l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. Sur la rue Charland, tout près de chez elle, entre les grossistes alimentaires italiens, les bureaux d’assurance et les gros garages, l’Église du Christ, l’église adventiste du 7e Jour Béthesda et autres lieux de culte du même acabit ont depuis longtemps installé leurs pénates, loin du paradis terrestre.

    Sur l’avenue de Courtrai, dans Côte-des-Neiges, c’est le même manège : Dieu est partout. Les lieux de culte s’alignent sur cette avenue adossée au chemin de fer, sans discrimination sur l’adoration. Sur quelques centaines de mètres se dressent un temple bouddhiste gardé par des lions de plâtre, deux mosquées et des églises évangéliques plus modestes dans des bâtiments qui ne paient pas de mine. « On a l’impression que Montréal est une ville où c’est le chaos et où il n’y a pas de contrôle », souligne le religiologue et historien Frédéric Castel. Or, ce n’est pas toujours le cas.

    Certes, le nombre de lieux consacrés augmente, mais il suit la courbe de population. La ville aux cent clochers est ainsi tranquillement devenue la ville aux mille lieux de culte — incluant Laval et Longueuil, le Grand Montréal compte effectivement un peu plus de 1000 lieux consacrés avec permis. À titre de comparaison, Vancouver, plus petite en taille, en a autant. « Bruxelles est de la même taille que Montréal et c’est pourtant le jour et la nuit, dit Annick Germain, professeure à l’INRS. Ici, on a une grande variété de lieux de culte, une immigration diversifiée et non un grand groupe majoritaire, c’est ce qui fait notre chance. »

     

    Une « patate chaude »


    Dans la métropole, l’inquiétude entourant les lieux de culte a été ravivée ces dernières années, notamment avec la controverse, début 2015, entourant l’ouverture empêchée d’un centre communautaire où voulait prêcher l’imam Hamza Chaoui dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve.

    Mais cela faisait un bon moment déjà que des cas de lieux de culte sans permis ou dérangeants faisaient la manchette, ravivant le débat public. « Les lieux de culte et les bars de danseuses », c’est la « patate chaude » des arrondissements, illustre Frédéric Dejean, sociologue et chercheur à l’IRIPI – Collège de Maisonneuve.

    Si parfois c’est le « religieux » qui inquiète, le plus souvent, ce sont des questions qui relèvent de l’urbanisme, comme le bruit ou le stationnement, qui posent problème. Aux habitations Emmaüs, tout près de la rue Charland, certains résidants évitent de sortir le dimanche, en raison de l’achalandage. « Quand ma fille vient me visiter, elle a de la misère à se trouver du stationnement autour », explique Claudette Turner, qui vit depuis près de 20 ans dans le coin.

    Des commerçants agacés

    Hors des milieux résidentiels, une certaine intolérance se manifeste de plus en plus sur les rues marchandes. Le cas d’Outremont, où un règlement municipal visant à empêcher l’installation de nouveaux lieux de culte sur les avenues Bernard et Laurier fera l’objet d’un référendum ce dimanche, est patent.

    D’autres arrondissements, comme Ahuntsic-Cartierville et Mercier–Hochelaga-Maisonneuve ont déjà légiféré, sans que cela fasse l’objet d’un plébiscite. C’est le cas de l’arrondissement Sud-Ouest, qui interdit depuis janvier dernier l’installation de lieux de culte. Rien que sur le boulevard Monk, une dizaine de devantures sacrées — un temple hindou, une citadelle chrétienne et plusieurs églises évangéliques — ont désormais pignon sur rue entre les salons de toilettage pour animaux, les cliniques dentaires, les dépanneurs et les restos.

    Frédéric Dejean comprend que certains commerçants se soient montrés agacés par le nombre croissant de ces lieux consacrés. Il existe d’ailleurs des études qui ont démontré l’impact sur le commerce de la pratique religieuse, rappelle-t-il. « Ce n’est pas terrible d’un point de vue esthétique, car les gens opacifient les fenêtres avec des rideaux ou des cartons. En termes de vitalité commerçante, c’est moins attractif. » Comment, donc, organiser ce sacro-saint vivre-ensemble ?

    « Bricolage à la pièce »

    Mais en voulant légiférer rapidement, les arrondissements ont fait du « bricolage à la pièce », n’hésitent pas à dire certains chercheurs. « Des représentants de diverses instances municipales ont traité ces dossiers en oscillant entre libéralisme et intransigeance, et pas nécessairement avec cohérence », souligne le religiologue Frédéric Castel.

    En 2013, l’arrondissement de Montréal-Nord a modifié le zonage et adopté un nouveau règlement qui exigeait la preuve qu’une forte majorité des fidèles résident dans l’arrondissement où est situé le lieu de culte. Le Conseil des leaders religieux de Montréal-Nord a jugé ce règlement discriminatoire, et la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse y a fait écho dans un avis qu’elle a rendu.

    À Saint-Laurent, le Centre islamique du Québec, qui s’est agrandi au fil des ans pour pouvoir s’ajuster au nombre croissant de ses fidèles, a fait face à beaucoup d’opposition. L’arrondissement a tenté de freiner son développement sur une question architecturale, prétextant que cela ne collait pas à l’environnement immédiat… soit un centre d’achat dont l’esthétique n’aurait pas gagné de concours.

    « Je sens une volonté de détourner l’urbanisme à des fins plus politiques et, pour ce faire, on utilise des considérations techniques, dit M. Dejean. On sait que l’implantation de certains lieux de culte va susciter une certaine passion. » Notamment, les mosquées qui, selon lui, sont associées à tort à l’intégrisme religieux. « La radicalisation, ça se fait rarement dans les mosquées », insiste celui qui a étudié ce sujet délicat pour le Collège de Maisonneuve.

    Centraliser et régulariser

    Pour Frédéric Castel, l’un des problèmes vient du fait que les fonctionnaires municipaux ont beau se dire « athées mordicus », ils pensent en catholiques. « Ils s’attendent à ce que, comme dans le temps des grandes paroisses, le lieu de culte soit relativement majestueux et esthétique et attire un grand volume de croyants », constate-t-il.

    À cet égard, l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce est un exemple de bonnes pratiques. Pour chaque demande de permis, le groupe religieux répond à un questionnaire. « On veut essayer de bien les comprendre, dit Richard Gourde, conseiller en urbanisme de l’arrondissement. On ne peut pas trouver le bâtiment à leur place, mais on peut les orienter au bon endroit pour leur éviter des démarches lourdes et coûteuses. »

    La spécialiste des lieux de culte Annick Germain prêche pour une régularisation. « Il y a trop d’iniquité dans les règlements, et c’est un problème réel. Il me semble qu’on gagnerait à avoir une gestion plus macro, à la ville centre, tout en impliquant les arrondissements. Ça soulagerait le fardeau qui pèse sur eux ».

    Et si, comme sur la rue Charland, on installait les lieux de culte dans les zones industrielles, qui manquent certes de poésie, mais où il n’y a personne à déranger ? Le sociologue Frédéric Dejean s’interroge et croit qu’il faudra collectivement se poser la question. « Est-ce que c’est vraiment la meilleure façon de faire leur intégration ou si ce n’est pas plutôt une forme de marginalisation ? »












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