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    Outremont

    Un quartier sous tension

    Quand commerce et religion s’entrechoquent

    19 novembre 2016 |Isabelle Paré | Éthique et religion
    Un autobus d’écoliers passe devant l’immeuble de la rue Bernard pour lequel un permis de lieu de culte a été octroyé en 2015 à la communauté hassidique.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Un autobus d’écoliers passe devant l’immeuble de la rue Bernard pour lequel un permis de lieu de culte a été octroyé en 2015 à la communauté hassidique.

    Sous le calme apparent de ces maisons patrimoniales bordées d’arbres centenaires, la tension est montée de plusieurs crans ces dernières semaines dans le paisible et propret arrondissement d’Outremont.

     

    Un nouveau règlement de zonage destiné à interdire les lieux de culte sur les avenues Bernard et Laurier a ravivé les tensions dans ce patelin où cohabitent francophones bien nantis et ultrareligieux hassidiques, formant désormais 25 % de la population.

     

    La coexistence pacifique a fait place à la colère quand un membre influent de la communauté juive rigoriste a acquis un pâté de maisons complet en plein coeur du secteur le plus animé de la rue Bernard, où s’alignent boutiques, restos et terrasses courus par une faune branchée. Plus que la transaction, c’est l’octroi d’un permis de culte par la Ville qui a atterré plusieurs commerçants et résidants.

     

    « C’est la goutte qui a fait déborder le vase. Pourquoi s’installer dans l’épicentre de la vie commerciale et culturelle du quartier, le seul endroit qu’ont les gens pour faire leurs achats quotidiens, prendre un verre ou un café à une terrasse ? On se fait traiter de racistes et d’antisémites, alors qu’on veut juste préserver le caractère unique de ce petit bout de rue auquel on tient et qu’on aime », affirme un citoyen favorable au règlement, qui tient à garder l’anonymat.

     

    Comme lui, plusieurs commerçants et résidants d’Outremont refusent de commenter ce débat épineux qui a rapidement dérapé sur le terrain glissant de la liberté de culte. Dimanche, le 20 novembre, les citoyens trancheront à la suite du référendum réclamé par la communauté religieuse pour contester ce règlement que la Ville juge nécessaire pour préserver la vitalité de ses deux artères commerciales.

     

    En dents de scie

     

    La cohabitation dans le quartier a connu quelques ratés ces dernières décennies. Notamment en 1985, quand la Ville d’Outremont (avant la fusion), sensible aux pressions de la communauté, a tenté de bannir le port du maillot de bain dans les parcs, puis fermé les yeux sur les infractions aux règlements de stationnement lors de fêtes religieuses. En 2006, l’« affaire » du « givrage » des fenêtres du YMCA (pour empêcher les hommes hassidiques d’avoir vue sur des femmes en plein entraînement) avait propulsé le quartier au coeur du débat sur les accommodements raisonnables.

     

    Abraham Ekstein, porte-parole des communautés hassidiques, affirme que le nouveau règlement privera de facto sa communauté de toute possibilité de nouveaux lieux de culte. « Ça n’a rien à voir avec la vitalité des artères commerciales, dont le problème est plutôt Amazon et le commerce en ligne. Si les lieux de culte sont interdits sur les rues résidentielles et commerciales, il n’y a pas d’autres options. Il n’est pas bon d’avoir des ghettos. Pour les prévenir, il faut nous laisser notre place sur les rues. Le règlement nous dit : “Allez faire votre ghetto ailleurs”», insiste-t-il.

     

    Avant la tenue du vote, la mairesse d’arrondissement, Marie Cinq-Mars, qui a déjà annoncé son retrait de la vie politique, a décliné toutes les demandes d’entrevues.

    Le problème, c’est d’implanter un lieu de culte là où se concentre le commerce. On mêle ça au débat religieux, mais c’est d’abord une mesure d’urbanisme.
    Daniel Major, porte-parole de résidants en colère
     

    Des commerces inquiets

     

    Myriam Le Liboux, propriétaire de la boutique Kokoon, qui a créché rue Bernard pendant 17 ans, a fermé boutique quand elle a eu vent du nouveau projet de synagogue. «Mes revenus déjà étaient précaires. La clientèle se faisait plus rare. Renouveller mon bail pour quatre ans, c’était un pensez-y bien», dit la commerçante qui a réouvert rue Saint-Denis.

     

    Les tenants du camp du Oui démentent vouloir nuire aux hassidim, et souhaite par ce règlement préserver le caractère du seul secteur à comporter un retrait de la rue assez important pour favoriser l’ouverture de terrasses. « Le problème, c’est d’implanter un lieu de culte là où se concentre le commerce. On mêle ça au débat religieux, mais c’est d’abord une mesure d’urbanisme», rétorque Daniel Major, porte-parole de résidants en colère.

     

    Les juifs orthodoxes affirment que leur religion les oblige à créer des lieux de culte à distance de marche. Cet argument fait bondir les tenants du Oui. « On ne peut pas concevoir l’aménagement urbain en faisant prévaloir les obligations religieuses des uns sur l’intérêt général», rétorque M. Major.

     

    Règlement ou pas, la communauté aura de toute façon son lieu de culte sur Bernard, « puisqu’elle a obtenu son permis avant le dépôt du règlement », ajoute le porte-parole du Oui.

     

    Traditions séculaires

     

    Outremont compte déjà quatre synagogues et lieux de prière (sur Durocher, Saint-Viateur, Van Horne et Bernard), auxquelles viendra s’ajouter celle projetée dans un immeuble situé face au théâtre Outremont, dont les vitres ont déjà été opacifiées. La même communauté fréquente trois autres synagogues sur les rues Hutchison et du Parc dans le quartier Mile-End.

     

    Farouchement opposée au règlement, Mindy Pollack, conseillère hassidique à l’arrondissement d’Outremont, convient qu’ouvrir un lieu de culte sur Bernard «n’est pas idéal, mais c’est le seul endroit permis. Il aurait fallu discuter, créer un comité de travail pour offrir des alternatives. »

     

    Dans le Mile-End, une tout autre approche a permis de calmer les inquiétudes soulevées par l’ouverture d’une synagogue hassidique. Un zonage dérogatoire a été consenti à la même communauté sur l’avenue du Parc, en échange de conditions strictes au plan architectural. « On a exigé qu’il y ait un commerce au rez-de-chaussée pour ne pas briser la trame commerciale. Les activités religieuses se tiendront au deuxième étage», affirme Marie Plourde, conseillère d’arrondissement de Projet Montréal pour le district du Mile-End, et présidente du Comité consultatif d’urbanisme (CCU) du Plateau-Mont-Royal. « Si ça marche, dit-elle, ça pourrait devenir un modèle d’intégration pour l’avenir. »

     

    Mais pour Annick Germain, chercheuse à l’INRS, les irritants rencontrés à Outremont sont uniques. « C’est très tendu et difficile. Les juifs ultraorthodoxes sont en ultramajorité. Je pense qu’il est impératif que la Ville de Montréal intervienne sur l’enjeu des lieux de culte. Les arrondissements sont coincés, ça devient virulent et dans le cas d’Outremont, plus ça va, pire c’est. »

     

    Peu importe l’issue du vote de dimanche, Abraham Ekstein, lui, craint que personne ne sorte gagnant de toute cette affaire. « Même si nous gagnons le référendum, nous avons déjà perdu. Car la communauté sera plus divisée  que jamais ».

    * La propriétaire de la boutique Kokoon tient à préciser que plusieurs facteurs ont motivé sa décision de quitter la rue Bernard. 

    Un autobus d’écoliers passe devant l’immeuble de la rue Bernard pour lequel un permis de lieu de culte a été octroyé en 2015 à la communauté hassidique. En pleine croissance, les hassidim d’Outremont et du Mile-End cherchent à ouvrir de nouveaux lieux de culte pour répondre aux besoins de leur population.












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