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    Religion et radicalisation

    Sherpa: un rapport aux graves lacunes méthodologiques

    Il s’agit là de sophismes présentés sous le couvert de statistiques malheureusement invalides

    5 novembre 2016 | Texte collectif* - * Normand Baillargeon, essayiste et chroniqueur ; Daniel Baril, auteur et conférencier ; François Doyon, professeur au cégep de Saint-Jérôme ; André Gagné, professeur à l’Université Concordia ; Yves Gingras, professeur à l’Université du Québec à Montréal ; Kristoff Talin, chercheur au CLERSE de Lille | Éthique et religion
    La recherche a été effectuée en ligne auprès des élèves de huit cégeps de diverses régions du Québec.
    Photo: Michaël Monnier Le Devoir La recherche a été effectuée en ligne auprès des élèves de huit cégeps de diverses régions du Québec.

    Le centre de recherche Sherpa du CSSS de la Montagne rendait public il y a quelques jours un rapport plutôt étonnant sur les déterminants psychosociaux du soutien à la radicalisation violente chez les cégépiens. L’une des principales conclusions est que la religion n’apporterait aucun soutien à la radicalisation et aurait plutôt un effet contraire. « Les gens qui disent n’avoir aucune religion soutiennent plus la radicalisation violente que ceux qui se réclament du christianisme ou de l’islam », déclarait en conférence de presse Cécile Rousseau, directrice du Sherpa. « La religiosité est un facteur protecteur face au soutien à la radicalisation violente », lit-on dans le rapport.

     

    Plusieurs lacunes méthodologiques entachent la validité de cette étude et de ses conclusions. Malgré les nombreux tableaux contenus dans le rapport, les conclusions des auteurs ne dérivent nullement de ces données statistiques ; les conclusions ont été juxtaposées aux données chiffrées pour donner l’impression qu’elles sont appuyées, mais elles constituent en fait des affirmations avancées sans preuve suffisante.

     

    La région montréalaise surreprésentée

     

    La recherche a été effectuée en ligne auprès des élèves de huit cégeps de diverses régions du Québec. On note d’emblée une surreprésentation de la région montréalaise, si bien qu’on ne peut prétendre dresser un portrait d’ensemble de la radicalisation dans les collèges du Québec, comme mentionné dans les objectifs. Le rapport affirme être fondé sur l’analyse des réponses de 1894 participants, mais seulement 1241 d’entre eux ont répondu à toutes les questions sans qu’il soit possible de savoir s’ils sont représentatifs de l’ensemble des répondants. Presque deux fois plus de femmes que d’hommes ont répondu, ce qui n’est sûrement pas le reflet de la population étudiante des cégeps.

     

    Le taux de réponse varie en fonction du contenu de la question, de son emplacement (au début, au milieu ou à la fin du questionnaire) et selon les cégeps. Les désistements refléteraient « des stratégies d’évitement associées à la sensibilité du sujet », affirment les auteurs. Cette constatation jette le doute sur la validité des données, alors que nous ne connaissons pas le profil sociodémographique des désistements ni leurs raisons.

     

    Fausse causalité

     

    Les données montrent que le soutien à la radicalisation est plus fort chez les moins de 25 ans et que ce groupe est moins religieux. Mais cela ne permet aucunement de dire que c’est l’absence de religion qui conduit à soutenir la radicalisation. Le raccourci effectué par les auteurs est tout simplement impossible à soutenir.

     

    Toutes les études psychosociales montrent en effet que les jeunes de moins de 25 ans sont moins religieux et plus enclins à adopter des comportements à risque ou à commettre plus de gestes violents que leurs aînés. Le lien entre l’absence de religion et les gestes violents est l’âge, et l’étude crée une fausse causalité entre religiosité et radicalisation.

     

    Dans l’étude du Sherpa, le jeune âge (19-21 ans) est d’ailleurs la seule variable, parmi les déterminants du soutien à la radicalisation, qui montre une relation significative avec la radicalisation. Toutes les autres données sur les corrélations entre les variables dans leur ensemble sont très faibles et ne démontrent rien de concluant. Pour être considéré comme moyennement fort, un coefficient de corrélation (r) doit être d’au moins 0,7 ou 0,6 (positif ou négatif). Seulement quatre valeurs de r sur les 132 du rapport du Sherpa (tableau 11) sont supérieures à 0,6 et aucune ne concerne la religiosité.

     

    La corrélation entre radicalisation et religion n’est que de -0,12, ce qui revient à dire qu’il n’y a pas de lien entre ces variables. On ne peut donc aucunement tirer de ces données les conclusions qu’en ont tirées les auteurs en soutenant que l’absence de religion conduit à soutenir la radicalisation et que la religion est donc un facteur de prévention. Il s’agit là de sophismes présentés sous le couvert de statistiques malheureusement invalides.

     

    Les auteurs recommandent d’ailleurs de favoriser « l’expression religieuse et la spiritualité » dans les cégeps comme mesure de prévention. Étant donné que le rapport confond souvent la religiosité (qui prend en compte l’intensité des convictions) et la religion elle-même (christianisme, islam, aucune religion, etc.), une telle recommandation apparaît déplacée et contre-productive, car elle risque de favoriser le communautarisme.

     

    Religion et radicalisation

     

    Par ailleurs, les répondants volontaires à cette enquête, dont 56 % se disent sans religion, ne constituent pas un échantillon de personnes radicalisées. Bien que toute radicalisation menant à la violence ne soit pas nécessairement religieuse, le facteur religion était au centre de cette étude, qui visait notamment à documenter le phénomène dans les milieux ethnoculturels.

     

    C’est aussi la question de la radicalisation politicoreligieuse qui a conduit aux diverses études publiées actuellement. Lorsque les enquêtes portent spécifiquement sur cet aspect, le rôle que joue la religion dans la radicalisation menant à la violence ressort sans équivoque. Le rapport du Conseil du statut de la femme (L’engagement des femmes dans la radicalisation violente), rendu public en même temps que celui du Sherpa, en est un exemple : tant l’étude de la littérature que les témoignages recueillis auprès de jeunes femmes attirées par le djihad en Syrie montrent que l’idéal religieux joue un rôle important dans leur cheminement vers la radicalisation et que les recruteurs djihadistes misent sur ce facteur.

     

    Pour mettre en évidence un lien entre religion et radicalisation, il faut donc correctement construire l’échantillon, ce que n’a pas su faire le Sherpa.

     

    Nous sommes étonnés que Cécile Rousseau ait qualifié le rapport du CSF de « sensationnaliste et douteux sur le plan méthodologique » à cause de l’approche qualitative et du petit nombre de femmes participantes. Comme il s’agissait de femmes s’étant engagées sur le chemin de la radicalisation, leurs témoignages présentent au contraire un portrait réaliste du processus, alors que l’étude du Sherpa ne permet pas de tirer aucune conclusion valide.

     

    Ce rapport apparaît en définitive comme un document politique, sans valeur scientifique, et que les médias n’ont malheureusement pas pris la peine d’examiner. Les établissements visés seraient donc mal avisés de s’en servir pour adopter des mesures qui risquent d’être inopportunes.













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