Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Les médias québécois dans la tourmente mondiale

    Jean-Claude Leclerc
    2 mai 2016 | Jean-Claude Leclerc - Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal. | Éthique et religion | Chroniques

    Plusieurs grands patrons de presse ont accepté l’invitation des journalistes syndiqués (FNC-CSN) à faire le point sur la crise des médias d’information au Québec. Au programme : la recherche d’un nouveau « modèle économique » pour leur industrie et d’autres moyens de financement pour l’avenir. La révolution numérique sème en effet l’inquiétude tant chez les propriétaires que parmi les artisans, et particulièrement dans la presse indépendante. Mais l’État québécois doit-il s’en mêler ?

     

    Dans les crises antérieures, il n’a pas manqué d’examens quant à l’état des médias au Québec, comme l’attestent ces rapports de comité que les partis de toute tendance politique ont commandés puis laissés s’empoussiérer. Ailleurs au pays, de plus imposantes commissions d’enquête ont été créées par Ottawa, sans plus de résultat, bien que des millions aient été versés en subventions aux magazines du pays sous prétexte de préserver la culture canadienne.

     

    Les rares fois où Ottawa vint près d’agir contre un monopole médiatique, la crainte d’une résistance de l’industrie au nom de la liberté de presse l’aura fait reculer. C’était au temps de Pierre Elliott Trudeau ! À Québec, libéraux et péquistes ont, depuis toujours, rivalisé de tergiversations pour éviter d’agir. Il faudrait une catastrophe pour qu’un Philippe Couillard et un Pierre Karl Péladeau, ce chef de l’opposition propriétaire de Québecor, se portent de concert au secours d’un autre « fleuron québécois ».

     

    Pourtant, l’Assemblée nationale ne manque pas de pouvoirs pour défendre le droit des Québécois à une information digne de ce nom. Ce droit est même reconnu dans la Charte des droits et libertés de 1975. « Toute personne a droit à l’information », stipule son article 44, « dans la mesure prévue par la loi. » Hélas, Québec en est encore à restreindre l’accès à ses propres informations. Rien n’empêche toutefois de prendre enfin au sérieux « le droit du public à l’information ».

     

    La presse libre en Occident a résulté d’une lutte historique contre les pouvoirs en place. Mais cette victoire aura trop souvent succombé à la liberté néfaste d’entrepreneurs visant le profit plus que le service. Face aux grands prédateurs qui ont confisqué les médias dans la plupart des démocraties, quel contre-pouvoir peut rétablir les droits du public, sinon l’État ? Encore faut-il que les « élus » aient avant tout à coeur les droits du « peuple » qu’ils représentent.

     

    Comme pour la santé ou l’éducation, le droit du public à l’information n’existe que si tous les gens peuvent en bénéficier et que l’État contribue aux moyens de l’assurer dans les régions ou pour les populations démunies à cet égard. Or, de petites villes n’ont aucune presse indépendante. Et même dans les grandes, plus d’un quartier est laissé sans « couverture ». Il faut que cent vieux périssent dans un incendie pour qu’une presse « nationale » découvre un foyer à risque !

     

    Indépendance des journalistes

     

    Il serait déplorable sinon scandaleux que l’État subventionne des entreprises de presse dont la mission, l’indépendance ou le professionnalisme laissent à désirer. De même, des organisations culturelles largement subventionnées par l’État pour le grand public devraient s’abstenir de toute entente exclusive avec une entreprise de presse. À l’inverse, l’État devrait exclure de ses budgets publicitaires, les médias parasitaires n’ayant pas d’équipe de rédaction au service du public.

     

    En même temps, nombre d’enjeux dans les domaines de la sécurité publique sont négligés par les médias. L’information à leur sujet devrait être assurée par des journalistes indépendants (et non par des publicitaires complaisants). Par exemple : sécurité des grands barrages, présence de produits dangereux dans les établissements industriels ou agricoles, qualité de la formation dans les écoles de police, traitement des gens vulnérables dans les minorités culturelles isolées ou négligées par les institutions publiques.

     

    Dans tous ces domaines, le Québec peut agir. Mais il n’a pas d’autorité sur les médias électroniques. Les émissions-poubelles, pour ne citer qu’un cancer médiatique, relèvent du pouvoir fédéral. C’est Ottawa qui a permis à des chaînes de presse électronique de s’emparer de journaux quotidiens. Et l’inverse. D’aucuns se scandalisaient récemment du renvoi d’un animateur de tribune libre à Québec. Mais qui ose s’interroger sur la présence de Bell dans l’industrie de la radio ?

     

    Dans le nouvel univers des communications, la mondialisation pose aux médias comme aux États des problèmes nouveaux, des exigences éthiques et professionnelles inédites, qu’on ne saurait traiter seulement à coup de répression ou de subvention. L’éducation aux médias comme la protection des journaux étudiants prennent une importance accrue. Le nettoyage des médias sociaux s’impose aussi, surtout là où, comme dans les villes d’autrefois, on ne sait pas encore distinguer les égouts des aqueducs.

     

    Ce combat ne saurait être livré par les seuls médias. Plusieurs ne s’entendaient pas déjà sur le rôle de la presse d’information. Ils risquent maintenant d’aller au front en ordre dispersé ! Il faudrait que d’autres institutions participent. Mais là non plus le consensus ne va pas aller de soi. L’information étant un pouvoir, partis, entreprises et groupes sociaux ne renonceront pas volontiers à l’outil de propagande qu’ils en ont fait. On mesure du même coup le peu de pouvoir qu’exercent les… journalistes.

     

    Le moins que l’on puisse souhaiter, c’est que les patrons de presse ouvrent leurs propres médias à des tribunes régulières qui permettent au grand public de comprendre l’importance de cet enjeu, national et mondial à la fois, ainsi que l’ampleur et la difficulté de ce changement historique.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.