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    Les jeeps de Justin

    Le «deal» avec Riyad fait éclater la vitrine morale d’Ottawa

    Jean-Claude Leclerc
    18 janvier 2016 | Jean-Claude Leclerc - Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal. | Éthique et religion | Chroniques
    Le chef libéral et premier ministre du Canada Justin Trudeau
    Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Le chef libéral et premier ministre du Canada Justin Trudeau

    Fabriquées au Canada pour l’Arabie wahhabite, les « jeeps » légèrement blindées de la General Dynamics ne seront livrées à Riyad qu’une fois munies de leurs armes, fabriquées en Europe. Mais déjà, elles font éclater la vitrine morale du gouvernement libéral. Le premier ministre, Justin Trudeau a, en effet, été pris en flagrant déni de la poudrière qu’est devenue, sous le roi Salmane, la Rome de l’islam. Ce régime ne s’en tient pas à la décapitation de ses opposants, il se prépare à renforcer les djihadistes du Proche-Orient.

     

    Comment le chef libéral pouvait-il ignorer la guerre qui s’enlise là-bas et s’étend ailleurs ? Durant la campagne électorale, son premier conseiller, Gerald Butts, aujourd’hui son secrétaire, dénonçait les conservateurs pour leur lien et leurs tractations avec l’Arabie saoudite, un pays qu’il tenait responsable de l’apparition des extrémistes du groupe État islamique. Un peu partout, en effet, les Saoudiens ont longtemps fourni des fonds et des idées favorisant cette radicalisation politico-théologique.

     

    Avant la victoire libérale, en mars 2015, Gerald Butts applaudit même la Suède, qui dénonce alors l’Arabie saoudite pour violation des droits de la personne, et il signale l’intention de ce gouvernement de ne pas renouveler avec Riyad une entente de coopération militaire valant pourtant aux Suédois des centaines de millions. Depuis la récente décapitation de masse, d’autres pays, notamment l’Allemagne, se préparent à réviser leur coopération militaire avec le régime saoudien. Mais pas le Canada…

     

    Or, un ex-ministre conservateur, Tony Clement, changeant sa position sur cette vente d’armement, réclame que le dossier soit désormais rouvert et débattu, vu le changement de situation dans cette région. Plus encore, un ancien titulaire libéral des Affaires extérieures, Lloyd Axworthy, s’étonne que Justin Trudeau ne saisisse pas la contradiction entre les grands principes de son gouvernement — transparence, droits, libertés — et le régime d’oppression qui sévit en Arabie saoudite.

     

    Pourtant, Ottawa ne pourra échapper à une révision déchirante tant du contrat militaire, que le cabinet Harper a négocié au plus haut niveau avec Riyad, que de ses relations avec un tel « allié », qui bafoue les droits de sa population, alimente l’extrémisme et mène, dans une région disloquée, une politique jusqu’au-boutiste. Combien faudra-t-il de pays sans gouvernement, de millions d’autres réfugiés, de nouveaux foyers terroristes, pour ne plus supporter une dictature politique et religieuse si rétrograde ?

     

    Le gouvernement libéral prétend que le Canada ne doit pas mettre sa réputation en danger en rompant le contrat qu’il a signé. Mais ce « deal » est conditionnel à des engagements que le gouvernement saoudien ne saurait pleinement respecter. Car le danger est grand sinon imminent que Riyad affronte non plus seulement sa minorité chiite, mais aussi toute la population. Avec sa politique sociale « généreuse » que les pétrodollars ne pourront plus payer, le régime fait face à un mécontentement généralisé.

     

    On ne saurait parler d’entente « d’entreprise à entreprise ». C’est la diplomatie canadienne qui a négocié le contrat. Une société d’État fédérale également en assure le financement. Le partenaire de Riyad n’est pas General Dynamics, mais le gouvernement canadien. La filiale de GE à London coordonne, elle, les « fournisseurs » et embauche les gens affectés à la recherche et au montage du véhicule. S’il s’agissait d’une simple jeep, on n’y trouverait pas 650 ingénieurs, pour citer le maire de London, Matt Brown !

     

    Bien sûr, plaident des analystes, sans exportations militaires, le Canada ne pourrait à lui seul développer une industrie de la défense. Ni donc soutenir autant d’entreprises et d’emplois, en Ontario et ailleurs au pays. La concurrence internationale est féroce. Ottawa ne peut plus s’en tenir au marché des États-Unis. Il a arraché de justesse, dit-on, contre la France et la Belgique, le « deal » saoudien. Or, il appert que des pays européens vont fabriquer les armes qu’on installera à London sur les « jeeps » de Justin.

     

    L’affaire est-elle inédite au Canada ? À peine. Après l’élection du Parti québécois, en 1976, et la formation du gouvernement « séparatiste » d’un René Lévesque, un ex-diplomate et espion canadien, John Starnes, écrit : « La situation intérieure du Canada est telle que, pour la première fois depuis la formation de l’OTAN, il y a maintenant une menace potentielle au coeur de l’Amérique du Nord. » (Survival, un magazine britannique). On respectera le choix des électeurs, avait dit Pierre Elliott Trudeau, le premier ministre.

     

    Dès l’année suivante, Ottawa forme un groupe de choc avec les unités d’élite de Petawawa et du Régiment aéroporté d’Edmonton. Parmi leur équipement : 2500 paires de menottes et 17 800 masques à gaz. L’on n’est jamais trop prudent. Et peu avant le référendum de 1980, pas moins de 50 véhicules blindés spéciaux, comme ceux de la police allemande pour la répression des émeutes, arrivent à Petawawa (Maclean’s, le 6 novembre 1978).

     

    En 2016, la police des grandes villes possède des véhicules blindés. Ils n’ont cependant pas de tourelles-canons comme la CMI Defence de Belgique en fabrique pour General Dynamics et son client saoudien. D’autres Belges, il est vrai, refusent de telles ventes à l’Arabie saoudite. N’est-il pas étonnant que le nouveau gouvernement libéral, qui ne jure que par les « infrastructures », voie encore de l’avenir pour l’industrie militaire, alors que le pays n’a plus de chemins de fer dignes de ce nom…

     

    S’il faut acheter des votes à London, que ce soit avec des rails et des trains made in Canada et bâtis pour passer l’hiver.













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