Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Charkaoui, Chaoui et autres

    Faut-il interdire les prédicateurs musulmans?

    La liberté d’expression protège l’intégrisme, pas son lien à la violence. La répression autoritaire n’est pas la meilleure mesure. L’éducation l’est.

    6 mars 2015 | Georges Leroux - Professeur émérite au Département de philosophie de l’UQAM | Éthique et religion
    Comment comprendre le refus d’Adil Charkaoui de reconnaître une responsabilité dans le dispositif de son site Internet et notamment les hyperliens vers des sites djihadistes, se demande le professeur Georges Leroux.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Comment comprendre le refus d’Adil Charkaoui de reconnaître une responsabilité dans le dispositif de son site Internet et notamment les hyperliens vers des sites djihadistes, se demande le professeur Georges Leroux.

    Nous sommes nombreux à nous remettre difficilement de l’interview d’Adil Charkaoui réalisée par Anne-Marie Dussault à RDI, le 27 février. Nous avons été en effet très nombreux à lui témoigner compassion et soutien à la suite de l’émission d’un certificat de sécurité à son endroit en mai 2003. Comme citoyens, nous n’avons jamais eu accès aux véritables raisons qu’avait le SCRS de maintenir ce certificat, mais nous jugions que la procédure était abusive et que les droits de M. Charkaoui, immigré au Canada en 1995, étaient bafoués. Son dossier s’ajoutait à plusieurs autres, notamment celui de M. Maher Arar, et confirmait la nécessité de critiquer les mesures sécuritaires mises en place dans la foulée des événements de septembre 2001. Étions-nous trop naïfs ?

     

    Car à RDI, il y a une semaine, c’est un nouveau personnage qui s’est révélé. Pas seulement par son apparence physique, désormais celle d’un prédicateur fondamentaliste, mais surtout par le message livré. Imprégné d’une véhémente rhétorique de victimisation, posture développée par lui et par plusieurs autres prédicateurs récemment, il se caractérise par le refus obstiné de condamner le projet islamiste et le recours à la violence. Ce refus se retourne aussitôt en une accusation contre la présumée violence « occidentale » à l’endroit des populations civiles musulmanes partout dans le monde. Ce refus de répondre est évidemment choquant, si l’on pense à l’importance de l’enjeu pour nos jeunes. Refuser de condamner le prosélytisme islamiste et l’appel à la violence n’est pas moins désastreux cependant pour la cause que prétend représenter M. Charkaoui, car il met à nu la nature véritable de la prédication intégriste : l’ambition de mener ici cette guerre contre la culture « occidentale » et ses valeurs dégénérées.

     

    En suggérant que la création du groupe armé l’État islamique résulte d’un complot américain, il ne fait que reprendre un argument délirant omniprésent sur les sites djihadistes. Depuis septembre 2001, il cautionne toutes les réponses violentes à l’invasion de l’Irak et justifie tous les amalgames, notamment avec la situation palestinienne : combattre le projet islamiste relèverait de la même oppression. Ce raisonnement explique l’adoption systématique d’une posture de victime, présentée comme justification de tous les excès et de toutes les dérives. Le recours constant à l’accusation d’islamophobie prend tout son sens dans ce contexte de victimisation et M. Charkaoui ne s’en prive pas.

     

    Justification dérangeante

     

    Comment comprendre par ailleurs le refus de M. Charkaoui de reconnaître une responsabilité dans le dispositif de son site Internet et notamment les hyperliens vers des sites djihadistes ? En se justifiant par l’exemple de l’accès « occidental » à toutes les sources de la violence, un sophisme patent, le prédicateur fait preuve de duplicité. Les images et les doctrines que nous trouvons sur ces sites présentent entre autres des glorifications de Ben Laden et répercutent tout le répertoire désormais classique du djihadisme. À qui M. Charkaoui veut-il faire croire qu’il ne les endosse pas ?

     

    L’homme menace maintenant de poursuivre les cégeps qui refuseraient d’héberger sa prédication. Citoyen canadien depuis juillet 2014, il connaît ses droits et ne se privera pas d’y recourir. Mais la question posée par l’enseignement intégriste, surtout quand il est associé au djihadisme international et lié de près à l’engagement malheureux de jeunes Canadiens dans des causes condamnables, est celle des limites de la liberté d’expression. La posture intégriste n’est certes pas par essence violente, mais n’a-t-elle pas le devoir d’exprimer la plus grande prudence face à la promotion de la violence à laquelle elle est spontanément associée ? En posant à son invité la question de la prudence, Mme Dussault n’a pas mis en cause la liberté d’expression, elle a simplement évoqué le contexte moral et civique dans lequel l’intégrisme, si innocent soit-il, est appelé à évoluer au Canada et au Québec.

     

    M. Charkaoui a refusé de le reconnaître et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Par essence inattaquable, l’intégrisme ne tolère aucune interpellation externe et rejette particulièrement les questionnements rationnels en provenance de la philosophie et du droit. L’appel à réformer les aspects archaïques de l’islam peut-il par lui être entendu ? M. Charkaoui le refuse, fidèle en cela aux prémisses de l’intégrisme : rejeter l’intervention de la raison dans tout ce qui concerne la doctrine religieuse. Quand M. Charkaoui a disqualifié d’entrée de jeu le dialogue sur ces questions, il a montré que pour lui, le dialogue rationnel est non seulement impossible, mais néfaste.

     

    Que faire devant la prolifération de ces enseignements adressés à la jeunesse et susceptibles de toutes les dérives ? La liberté d’expression protège l’intégrisme, mais pas son lien à la violence. Je ne crois pas que l’interdiction soit la bonne solution, ni pour Charkaoui ni pour Hamza Chaoui. Fixer des balises civiques, oui ; priver de liberté, non. Ces prédicateurs seront d’autant mieux encadrés qu’ils seront visibles. Leur imposer la clandestinité est la pire des choses. Je loue à cet égard l’attitude d’accueil et de dialogue de Stéphane Godbout, directeur du cégep de Rosemont. Mais il faut faire un pas de plus et investir dans nos établissements d’éducation. Nous avons un important travail à faire pour rendre les jeunes issus de l’immigration sensibles aux exigences de l’expérience démocratique et aux vertus du débat rationnel : le monde dont ils proviennent non seulement n’en a aucune idée, mais le refuse a priori. L’éducation civique doit être une priorité : pour cela, nous pouvons compter sur le cours Éthique et culture religieuse à l’élémentaire et au secondaire ; au collégial, sur l’enseignement de la philosophie.

     

    Faire confiance à l’éducation

     

    Cette structure riche est appelée maintenant à une mission plus claire de renforcement des convictions démocratiques de la jeunesse. De manière plus concrète, l’islam devrait figurer parmi les religions de référence en culture religieuse : actuellement, le programme prescrit la connaissance du christianisme, du judaïsme et des spiritualités autochtones. Nous devrions revoir ces prescriptions de contenu, car il est urgent que les jeunes musulmans ou issus de communautés maghrébines se sentent reconnus dans nos écoles et ne cherchent pas cette reconnaissance dans des écoles communautaires. Nous ne le faisons pas assez. Il serait aussi urgent de renforcer cette dimension de reconnaissance civique et de dialogue rationnel dans le programme qui en fait explicitement sa visée, et cela, pour tous les élèves, qu’ils grandissent ou non au sein de familles où la religion a une importance quelconque. C’est la condition essentielle de l’apprentissage du dialogue et le seul chemin vers la paix. La répression autoritaire n’est pas la meilleure mesure face aux dérives de l’intégrisme, seule l’éducation peut amener les jeunes à la conscience de leur identité et au respect de la démocratie.













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.