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    Des Idées en revues

    Le dilemme des incroyants

    En raison de l’absence des rituels pour les incroyants, faudra-t-il créer… une religion qui leur serait propre?

    17 février 2015 | Alain Roy - Écrivain. Auteur de «L’impudeur» (Boréal, 2008) et co-auteur avec Gérard Bouchard de «La culture québécoise est-elle en crise?» (Boréal, 2007) | Éthique et religion

    Les croyants n’ont généralement pas besoin de se poser la question des rituels. Pour eux, l’affaire est entendue. Il n’en va pas de même pour les incroyants, qui n’échappent pas au besoin humain de voir soulignées les « grandes étapes » de la vie. Les religions se sont fait une spécialité d’administrer les rituels qui marquent ces étapes, mais les incroyants ne disposent pas d’une institution de rechange, de sorte qu’ils se trouvent régulièrement confrontés à ce problème : comment ritualiser les « moments importants » de l’existence tout en demeurant fidèle à leurs convictions non religieuses ? […]

     

    Ne sachant que faire de l’embêtante question des rituels, l’incroyant perplexe peut en venir à marcher sur ses convictions en recourant malgré tout aux rites religieux. Sans croire une seconde que le bébé baptisé vient d’échapper aux limbes, que Jésus a allumé la flamme de l’amour dans le coeur des époux ou que le défunt accédera à la vie éternelle, l’incroyant prend le chemin de l’église pour souligner une naissance, un mariage, un décès. L’incroyant est peut-être allergique à ces croyances, mais il n’est pas non plus insensible au charme des « vieilles pierres ». Les gestes répétés depuis des millénaires lui font éprouver aussi le sentiment du « plus grand que soi ». Si la cérémonie ne se passe pas trop mal, l’incroyant éprouvera un certain frisson métaphysique. C’est d’ailleurs en partie ce qu’il vient chercher ici. L’incroyant utilise en somme l’appareil religieux comme une agence d’événements spécialisée dans la prestation de rituels anciens. […]

     

    Cette première avenue, comme on s’en doute, n’est pas à la portée de tous les incroyants. C’est une sorte d’accommodement raisonnable que l’on s’imposerait à soi-même. Mais pour l’incroyant « pur et dur », l’idée même de participer à des rites religieux est inconcevable. Il doit donc envisager une autre avenue.

     

    Fabriquer des rituels de remplacement

     

    La solution tout indiquée, lorsque l’option no 1 ne convient pas, consiste à conserver la pratique du rituel, mais en la refaçonnant selon les préceptes de l’incroyance. On remplacera ainsi le baptême par un shower, le mariage à l’église par un mariage n’importe où ailleurs, et les funérailles religieuses par une soirée hommage au disparu. Pour les tempéraments artistes, c’est une belle occasion de manifester sa créativité : les rituels sont inventés ou réinventés selon une logique de personnalisation. [...]

     

    Le grand avantage de cette formule, c’est qu’elle permet à l’incroyant d’évacuer la religion du décor. Cependant, il y a un hic : les rituels de remplacement laissent à désirer sur le plan du « potentiel de transcendance ». En dépit de leur bonne volonté, les « célébrants » que nous recrutons parmi nos proches parviennent rarement à nous faire vibrer métaphysiquement. Ce n’est pas qu’ils ne savent pas s’y prendre, quoique l’art de la mise en scène et les talents de M.C. ne soient pas à dédaigner ; simplement, ils ne sont pas les porte-parole anonymes d’une institution intemporelle. Ces médiateurs improvisés demeurent nos semblables : le cousin Jean-Claude, l’amie Monique, le collègue Robert, la belle-soeur Mélanie. Comment pourraient-ils nous faire vibrer aux grands mystères de l’existence ? […]

     

    Si les néo-rituels désacralisés épargnent à l’incroyant tout irritant religieux, ils le laissent donc avec une impression d’ordinaire. La ritualisation s’inscrit alors dans le régime général des festivités de toutes sortes. Ce qui ne veut pas dire que ces cérémonies ne peuvent pas être « réussies » ou plaisantes, mais elles procureront des expériences de même niveau qu’un réveillon du Nouvel An, un party de retraite ou un bal costumé.

     

    Renoncer à toute forme de rituels

     

    En désespoir de cause, l’incroyant pourra décider de renoncer à toute forme de ritualisation. La voie qui reste est celle de la froide lucidité : l’incroyant reconnaît que les deux premières ne font pas l’affaire et qu’il n’y a donc pas lieu de s’adonner à des rituels en lesquels il ne croit pas ou qui n’accomplissent pas ce qu’ils devraient accomplir.

     

    Cette voie cartésienne place l’incroyant devant un nouveau problème : il brime le besoin humain de voir nommées, soulignées, célébrées les grandes étapes de la vie. Le rejet de l’artifice fait naître le sentiment de vivre une vie non symbolisée. L’incroyant se trouve alors habité d’une lancinante impression d’escamotage, qu’il pourra chercher à compenser dans toutes sortes d’activités visant à le convaincre qu’il mène une « vie pleine » : sorties, sports, voyages, hobbies, magasinage, etc.

     

    Le choix de la vie non ritualisée peut aussi prendre la forme d’un non-choix. De nombreux incroyants choisissent, par exemple, de « vivre accotés » plutôt que d’avoir à « se taper un mariage » (ainsi que les tracasseries d’un divorce). Cette troisième avenue a cependant ses limites : s’il est envisageable de se passer des rites conjugaux, que faire dans le cas de la mort ? L’incroyant ne peut tout de même pas demander à ses descendants de le jeter aux ordures. Et c’est ainsi que l’incroyant se retrouve à la case départ.

     

    La question des rituels place l’incroyant devant trois formes de pis-aller. Est-ce à dire qu’il n’y a pour lui aucune issue ? La seule solution que je puisse entrevoir semble à peine concevable tellement elle relève du paradoxe. Il s’agirait, en définitive, de créer quelque chose comme une religion pour incroyants. Une sorte de doctrine philosophico-existentielle, accompagnée d’une forme quelconque d’appareil avec ses rituels et ses célébrants. Mais juste d’y penser, l’idée me paraît peu réalisable. Comment implanter cette néo-religion pour libres penseurs ? Lui faudrait-il des prophètes ? Des bénévoles qui distribueraient des dépliants en faisant du porte-à-porte comme les témoins de Jéhovah ? À moins de créer une page Facebook ? La chose demanderait moins d’efforts, quoiqu’il faudrait sûrement prévoir de nombreuses rencontres de planification, avec tous les risques de blocages et de schismes qui peuvent s’ensuivre.

     

    En toute honnêteté, je n’y crois pas vraiment.

     

     

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