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    L’Afghanistan, ce pays que le Canada devait libérer

    Le Canada devrait se sentir coupable, estime l’ex-journaliste Graeme Smith, sinon pour sa participation à la guerre en Afghanistan, du moins pour la situation qu’il laisse derrière lui.
    Photo: Agence France-Presse (photo) ED Jones Le Canada devrait se sentir coupable, estime l’ex-journaliste Graeme Smith, sinon pour sa participation à la guerre en Afghanistan, du moins pour la situation qu’il laisse derrière lui.

    Le Canada se targue encore d’avoir dit non à l’invasion de l’Irak. Washington n’y aura renversé Saddam Hussein, en effet, que pour abandonner les Irakiens à une atroce guerre civile. Mais en disant oui à l’invasion de l’Afghanistan, Ottawa aura-t-il gagné la guerre contre les talibans et donné aux Afghans un pays démocratique ? Si c’était le cas, Kaboul fêterait la paix aujourd’hui, et les Canadiens célébreraient la victoire avec leurs soldats revenus au pays. Or il n’en est rien.

     

    Au contraire, à Ottawa comme dans le grand public, plus personne ne s’intéresse à l’Afghanistan. Là-bas, à la veille du retrait des troupes étrangères, les autorités politiques installées par Washington et les forces de sécurité constituées avec l’aide de l’OTAN se barricadent contre une longue guérilla - où les talibans pourraient bien l’emporter. Comment a-t-on pu en venir à un tel échec, laissant dans une pire situation ceux-là mêmes qu’on prétendait libérer ?

     

    Graeme Smith, un ancien journaliste du Globe and Mail qui a passé des années en Afghanistan, vient de publier un ouvrage propre à secouer le déni silencieux qui prévaut ici à ce sujet comme si des forces canadiennes - les plus importantes depuis la guerre de Corée - n’avaient aucunement participé à une « mission » qui laisse là-bas un état de dislocation et de misère aux antipodes des objectifs humanitaires affichés par Ottawa depuis dix ans.

     

    Certes, les États-Unis visaient d’abord à empêcher les talibans de faire de l’Afghanistan un sanctuaire pour les combattants d’al-Qaïda. Dans une entrevue au Citizen d’Ottawa, Graeme Smith montre toutefois qu’on ne pouvait aider le peuple afghan à bénéficier de la liberté et du développement à coups de frappes aériennes. Car Washington, pour réduire ses pertes en hommes, use là aussi de bombardements, qui font nombre de victimes civiles. Quel pays fut jamais construit alors qu’on y faisait la guerre ?

     

    Depuis cinquante ans, les Afghans des villes et des campagnes vivent au milieu de combats ininterrompus. Qu’ils désirent désormais la paix, mais aussi la possibilité de « faire entendre leur voix et d’être bien gouvernés », comme dit Smith, cela ne fait aucun doute. Mais la coalition occidentale leur a imposé un système démocratique parmi « les plus centralisés qu’on connaisse ». Pire encore, un tel gouvernement ayant accueilli des « seigneurs de guerre » et d’ex-chefs moudjahidines, quelle confiance allaient-ils en avoir?

     

    En se retirant, les gouvernements occidentaux font comme s’ils avaient implanté là-bas les bases d’une meilleure société, mis en place une force nationale capable de résister aux talibans, et trouvé les moyens d’une transition vers un pays stable et maître de son avenir. Pourtant, à en juger par les témoignages recueillis par Smith, cet optimisme n’est guère partagé là-bas, ni par les responsables occidentaux sur place ni par leurs partenaires afghans.

     

    Devenu chercheur pour l’International Crisis Group, un groupe d’experts basé à Bruxelles, l’ex-journaliste est frappé par l’incertitude qui règne dans les nombreuses réunions consacrées à l’après-guerre. Comment les choses vont-elles en fait se passer ? « Tous retiennent leur souffle, dit-il, personne n’en a la moindre idée. » Les effectifs des forces de sécurité ont augmenté, mais leurs pertes dans les attentats et les accrochages restent extrêmement sérieuses

     

    Dans son récent livre, The Dogs Are Eating Them Now : Our War in Afghanistan, Smith cite quelques commandants des nouvelles forces locales. Plus d’un se plaint d’un manque d’armes, de munition, de carburant et de nourriture. Même les salaires arrivent irrégulièrement. Les fonds disparaissent, dit-on, entre la banque et les troupes ! En pratique, les villageois ne voulant guère se battre, les recrues seront souvent des rebelles du temps des Soviétiques.

     

    Dans une entrevue à Nicolas Bérubé, de La Presse, Graeme Smith dit que l’armée afghane « se bat très courageusement ». La police des douanes, en particulier, le fait « férocement ». Mais ce témoin de l’impasse afghane se déclare incapable de prévoir la suite des événements. Anarchie, guerre civile ? Il ne le sait pas. Néanmoins, que les talibans l’emportent ou soient écrasés, les Afghans, eux, n’auront gagné qu’une paix sans liberté.

     

    Maints critiques des États-Unis aiment à croire que cette puissance est plus forte en bombardement tactique qu’en analyse politique : elle ne laisserait que ruines là où elle prétend apporter liberté et progrès. Mais est-ce plus brillant au Canada ? À Toronto, grande ville où Graeme Smith a refusé d’être rapatrié par son journal, les forces de sécurité sont incapables de déchiffrer les gangs de rue et de les neutraliser. Attribuons cet échec à un déficit culturel dans ce pays du multiculturalisme ! On est désormais loin de l’époque des Casques bleus.

     

    Le Canada devrait se sentir coupable, estime Graeme Smith, sinon pour sa participation à cette guerre, du moins pour la situation qu’il laisse derrière lui. L’ex-journaliste vit aujourd’hui à Kaboul avec d’autres « expatriés », bien que la sécurité y soit peu assurée. « Mon voisin s’est fait enlever il n’y a pas si longtemps… », confie-t-il. Entre-temps, à l’ambassade du Canada où lui-même suit des cours de yoga, « on donne même des leçons de tango ». Un bilan de la guerre du Canada en Afghanistan serait davantage approprié.

     

    On le doit aux soldats canadiens qui y ont laissé leur vie. On le doit aussi aux Afghans, hommes et femmes, qu’on a associés à des projets « démocratiques », et qui risquent de payer le prix d’une collaboration funeste avec des envahisseurs étrangers.













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