Recensement 2011 - Déclin des confessions, multiplication des croyances
Les confessions chrétiennes, déjà en recul dans les recensements antérieurs, n’obtiendraient plus l’adhésion que de 67 % de la population, comparativement à 77 % dix ans auparavant. Le point le plus saillant peut-être de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 n’est cependant pas la progression d’autres religions, mais la proportion spectaculaire des gens qui se déclarent « sans religion ». Leur nombre a presque doublé en vingt ans pour atteindre 23,9 % de la population.
Certes, grâce aux minorités, sans cesse plus nombreuses avec l’immigration, la présence de la religion reste encore un fait important, notamment dans les zones métropolitaines. Les grandes confessions chrétiennes, moins fréquentées (sauf chez les orthodoxes, minoritaires), dominent encore le pays. Mais leur poids, en chute libre à l’église comme dans la société, n’est pas reflété dans les recensements. C’est le cas de l’Église catholique au Québec. C’est aussi le cas de l’Église unie au Canada.
L’Église unie a vu fondre de 30 % en dix ans le nombre des Canadiens qui s’en réclament. La chute n’est pas seulement visible aux résultats du recensement de 2011. La baisse des rentrées financières entraînera des suppressions d’emplois au sein de son personnel. De plus, le financement des oeuvres qu’elle soutient dans 27 autres pays sera réduit de 2,9 millions de dollars. Les fidèles, certes, donnent autant à leurs « congrégations » locales, mais ils sont moins nombreux à les fréquenter, surtout dans la jeune génération.
Au Québec, pas moins de 75 % les gens qui ont bien voulu répondre en 2011 se sont déclarés « catholiques ». Ils avaient été 83 % à le faire, dix ans auparavant, au recensement obligatoire. La baisse de cette appartenance y paraît lente. Mais à voir les églises vides et les lieux de culte « à vendre », une grande part de ce catholicisme tient moins de la foi chrétienne que de la culture traditionnelle d’une majorité de la population. La foi chrétienne qui subsiste aura pris, faut-il comprendre, d’autres formes d’engagement.
Par contre, le résultat du recensement qui fait des musulmans la minorité religieuse la plus nombreuse n’en donnerait pas une juste mesure. Les musulmans y sont fortement « sous-représentés », a déclaré au Globe and Mail Paul Bramadat, le directeur du Centre for Studies in Religion and Society de l’Université de Victoria. Cela tiendrait, selon lui, au caractère facultatif du recensement de 2011. La question mériterait d’être examinée plus à fond.
Statistique Canada signale que le changement de méthode de collecte fait en sorte que les données sont moins fiables, et les comparaisons entre 2011 et 2001 plus risquées. L’agence reconnaît, en effet, que si l’enquête produit des données utiles qui répondront aux besoins de plusieurs utilisateurs, elle ne fournira pas cependant le degré de qualité qu’on aurait atteint avec le long formulaire obligatoire.
Mais pourquoi les musulmans auraient-ils été, le cas échéant, si nombreux à ne pas répondre au recensement volontaire ?
Les musulmans arrivés plus récemment au Canada y seraient-ils encore si mal intégrés qu’ils ne verraient pas l’importance d’une enquête pourtant utile pour mesurer les besoins de la population ? Ou au contraire, quelle que soit leur date d’arrivée au pays, craindraient-ils quelques tendances du présent cabinet fédéral ? Les résultats de 2011 présentent les minorités par ville. Mais les individus risquent un jour d’être connus nommément, si jamais un recensement n’est plus confidentiel.
Si les musulmans forment désormais la plus nombreuse des minorités nouvelles du pays, les autochtones y constituent la plus grande minorité historique. Ils sont pourtant parmi les communautés les plus défavorisées. Non parce qu’ils étaient seulement 4,3 % de la population en 2011, leur nombre ne cesse de croître, mais parce qu’ils sont dispersés sur l’ensemble du pays et sont divisés entre eux. Et surtout, qu’ils peinent à se relever de l’ethnocide politico-religieux qu’ils ont subi au siècle dernier au Canada.
Ce pays qui fait la moitié d’un continent a survécu tant bien que mal aux différences ethniques et religieuses qui l’ont déchiré dans le passé. Il fait face désormais à une diversité sans précédent dans son histoire. Quelque 200 identités et origines différentes y sont maintenant dénombrées. Dans les écoles, les villes, les parlements, croyances anciennes et incroyances contemporaines s’y côtoient, tantôt en quête d’un avenir commun, tantôt menacées de repli ou de marginalisation.
Le recensement permettait jusqu’en 2001 de mieux mesurer l’accès, région par région, aux services de santé, d’éducation, d’habitation et d’emploi. Ce n’est plus le cas depuis 2011. Où le pays prendra-t-il alors les informations dont il a besoin pour assurer un juste partage des ressources et la participation démocratique des citoyens ? La question se pose d’autant plus que la presse d’information y est en crise presque partout, et qu’un géant aussi inculte que Bell risque même de dominer l’accès aux communications.
La vérité rend libre, dit-on. L’ignorance, on le sait mieux aujourd’hui, rend également vulnérable à la corruption.
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.







