Paradis fiscaux - Choc éthique sur la planète financière
L’an passé, le Guardian et la BBC, importants membres de l’enquête, avaient dévoilé le rôle de ces « agences » qui vendent des noms de complaisance d’administrateurs et de compagnies logées dans des îles relevant encore de Sa Majesté, mais aussi en Irlande, en Nouvelle-Zélande et au Royaume-Uni. Ainsi un couple installé aux Caraïbes servait de prête-nom à quelque 2000 « entités » s’intéressant, par exemple, à l’immobilier de luxe en Russie, à l’industrie de la pornographie ou à des casinos.
Mieux encore, en février dernier, The Economist publiait tout un dossier sur les « milliards de milliards » cachés dans ces paradis et sur les moyens d’en finir avec les compagnies et les gens qui refusent de payer leur « juste part d’impôt ». Cette finance clandestine, y souligne-t-on, n’est pas seulement offshore, mais onshore. Elle est souvent gérée sans états d’âme par de très honorables banques protégées par leurs gouvernements, en Suisse, bien sûr, mais également ailleurs, notamment aux États-Unis.
Les premières révélations font mal. Des détenteurs de comptes secrets se repentent. Igor Chouvalov, bras droit du premier ministre, va rapatrier en Russie les placements lucratifs dont Olga, son épouse, est bénéficiaire. En Mongolie, Sangikav Bayartsogt, le président du Parlement, avoue sa « défaillance éthique » pour avoir caché au fisc un compte en Suisse. Mais aux Philippines, deux parlementaires rejettent les rapports relayés par le Centre local de journalisme d’enquête. Et en Azerbaïdjan, on regrette de ne pouvoir punir les « journalistes magouilleurs » !
En Europe, les cabinets s’agitent. La France aura un procureur spécial pour traiter des cas de corruption et de fraude fiscale. Le Luxembourg envisage de lever le secret bancaire pour les Européens qui y détiennent des comptes. L’Autriche veut en discuter, mais pour son ministre des Finances, la relation d’une banque avec un client « n’est l’affaire de personne ». La Grèce ouvre une enquête. En Allemagne, un ministre presse les médias de livrer les données en leur possession et un autre se réjouit des pressions qui s’accroissent.
Toutefois, d’autres gouvernements se laissent tirer l’oreille. À Londres, capitale clandestine du monde off-shore, David Cameron, le premier ministre conservateur, se fait demander par un Lord Oakeshott, libéral-démocrate, s’il demandera au G8 de taxer « les grosses compagnies », alors qu’en pleine pénurie fiscale on protège encore les îles Vierges britanniques, qui siphonnent des milliards libres d’impôts. Et bien sûr, Orlando Smith, le premier ministre et ministre des Finances de ce paradis, fulmine.
Les autorités, rapporte le South China Morning Post, mènent une enquête « active » pour savoir comment cette « information privée » a été « illicitement » obtenue, puis employée pour attaquer les services financiers des îles, une industrie qui pourtant « opère en conformité avec le droit international et ses directives ». D’autres pays voudraient sans doute aussi savoir comment des journalistes ont mis la main sur ces informations explosives et, surtout, quelles « sources » en ont permis la fuite.
Ces dernières années, les « attaques » des États-Unis ou de l’Allemagne contre la Suisse et ses comptes secrets avaient semé un soupçon. Ces gouvernements voulaient-ils seulement récupérer les millions que leurs contribuables y avaient cachés ? Leurs propres banques n’auraient-elles pas détesté affaiblir la concurrence helvétique ? Déjà l’idée se répand que les paradis fiscaux menacent les banques occidentales, elles-mêmes risquant de se faire dicter des règles éthiques de plus en plus sévères.
En revanche, les États-Unis eux-mêmes sont devenus un refuge fiscal et financier pour les « entreprises » de la planète. Le Delaware et le Nevada offrent des incorporations à frais modiques, garantissant anonymat, secret et protection contre la curiosité policière. Pour les grandes fortunes, sales ou propres, d’Amérique latine, la Floride est devenue un sanctuaire. Miami est leur Wall Street. Banquiers et politiciens n’entendent pas y laisser intervenir le président Barack Obama.
Malgré leurs démentis, des banques, pour garder leur clientèle, leur ont offert d’aller loger leurs intérêts dans des paradis fiscaux. Elles ne le font pas seulement pour protéger les millionnaires de politiciens souvent trop gourmands ou des bandes criminelles spécialisées dans les enlèvements. Elles y trouvent leur propre intérêt financier. Plusieurs d’entre elles sont du reste identifiées dans les premières divulgations publiées ici et là dans la presse internationale.
Mais une autre « industrie » parasitant entreprises et grandes fortunes sera sur la sellette, pour peu que les médias expliquent le fonctionnement des paradis fiscaux et de leurs étranges « citoyens corporatifs ». Les montages sophistiqués de sociétés fictives et de comptes trompeurs ne pourraient, en effet, soustraire des milliards aux pays riches - et aux nations pauvres - sans le concours de professionnels du droit et de la comptabilité. Mais encore faudra-t-il, outre des règles éthiques, d’honnêtes institutions pour les faire respecter.







