Europe - Le monde chrétien affiche sa pluralité
«Ce qui divisait l’Europe s’est beaucoup apaisé grâce au mouvement oecuménique»
Comment se porte la chrétienté en Europe occidentale à travers ses multiples allégeances ? Quels changements a-t-elle subis au fil du temps ? Et de quelle manière le message du nouveau souverain pontife sera-t-il entendu par les Occidentaux du Vieux Continent ? La parole est donnée au doyen de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval, Gilles Routhier.
« On parle de l’Europe occidentale comme s’il s’agissait d’un ensemble homogène quand on pense à l’Union européenne. Alors que, du point de vue religieux, les histoires sont assez différenciées », lance d’entrée de jeu Gilles Routhier, qui divise cette partie du Vieux Continent en trois blocs : le nord, le centre (ou ce qu’il nomme « mixte ») et le sud, pour ne pas dire la partie méditerranéenne.
Du sud au nord
Commençons par le sud. « Il y a un pays comme l’Italie, par exemple, qui a déjà été régi par un concordat, qui reconnaissait un statut spécial à la religion catholique et qui, avec le temps, a été touché par les mouvements de la Réforme au XVIe siècle. L’Espagne et le Portugal sont deux autres pays où il y avait un concordat jusque dans les années 1960 et où aussi la religion catholique bénéficiait d’un statut spécial et a été relativement peu touchée par la Réforme. »
On rappellera que la Réforme est un mouvement religieux qui, au XVIe siècle, a donné naissance en Europe aux Églises protestantes, les trois grandes familles étant les Églises anglicanes, calvinistes et luthériennes. On poursuit avec le professeur Routhier. « Puis, il y a l’Europe mixte. C’est-à-dire que la France a aussi été touchée par la Réforme et par d’autres changements aux XVIIIe et XIXe siècles ; je pense ici à la séparation de l’Église et de l’État ainsi qu’au mouvement de la laïcité, qui n’a pas la même histoire que dans d’autres pays. À la France, il faut ajouter l’Allemagne, où les partisans de la Réforme se sont bien établis dans les régions du nord et de l’est. Pour ce qui est de la Belgique, elle est un peu comme la France à ce titre, mais avec quelques différences. »
Et, plus dans le nord de l’Europe, « la Réforme luthérienne a été la religion officielle jusqu’à tout récemment dans des pays comme le Danemark, la Suède et la Norvège ». Cela étant dit, si le statut des religions était « assez différencié » en Europe occidentale, fait remarquer Gilles Routhier, « la grande nouveauté au XXe siècle, c’est que ce qui divisait l’Europe sur le plan religieux s’est beaucoup apaisé grâce au mouvement oecuménique, particulièrement lors de la seconde moitié du XXe siècle ».
En d’autres mots, malgré les nombreuses allégeances qu’on retrouve au sein de la chrétienté encore aujourd’hui, note M. Routhier, ces différences « ne conduisent plus à l’opposition et au développement séparé qu’on a connus à partir du XVIe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle. Par exemple, les Vaudois n’étaient pas beaucoup tolérés en Italie. Les protestants n’étaient pas tolérés en Espagne jusque dans les années 1950. »
Des différences qui doivent être vues comme une richesse ? « Oui, tout à fait. Je vous dirais qu’elles ne sont pas moins [prononcées], sauf que ça compte moins dans la définition de l’identité des personnes », affirme Gilles Routhier.
L’Église et l’État
Qu’en est-il de la séparation de l’Église et de l’État dans les pays de l’Europe occidentale ? « Je pense qu’on vit partout dans des régimes de séparation de l’État et de l’Église, ce qui n’empêche pas, par contre, que l’Église ait une influence sur la société, que ce soit en Allemagne, en Italie, dans les pays du Nord et diversement en France suivant les régions », fait valoir M. Routhier, qui donne en exemple la région de l’Alsace-Lorraine. « Là, les facultés de théologie sont dans les universités d’État, ce qu’on ne retrouve pas ailleurs en France, en Belgique, en Suisse ou en Italie. Si vous allez à l’Université de Strasbourg, vous y retrouverez une faculté de théologie catholique et une faculté de théologie protestante qui sont subventionnées par l’État ! »
Un nouveau pape
Un mot sur l’élection du nouveau pape François s’imposait. En cela, de quelle manière son message sera-t-il entendu en Europe occidentale ? « Il sera entendu à partir de préoccupations différentes. Par exemple, pour les anglicans, le dialogue avec les catholiques est quelque chose d’important. » Par ailleurs, selon Gilles Routhier, le message du pape François pourrait même plaire aux indignés, à cette jeunesse portugaise, espagnole, grecque et italienne qui est aux prises avec un taux de chômage de 25 % : « Quand il était en Argentine, le pape était un indigné. Pas un indigné qui a pris la rue, mais qui a transformé son indignation en solidarité en visitant les banlieues pauvres. Son expérience et son parcours sont proches de ces indignés. »
Dans une perspective plus large, Gilles Routhier pense que le pape François donnera à l’Église de l’Europe occidentale « une crédibilité qui est en train de lui manquer ».
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