Asie du sud - Le bouddhisme a plus d’un visage
La recherche du bonheur national au Bhoutan passe par un «nettoyage ethnique»
Situé à cheval entre l’Inde et la Chine (Tibet), le petit royaume du Bhoutan étonne l’Occident par sa politique du bonheur national brut, mise de l’avant au début des années 1990. Mais, au-delà de notre image d’un bouddhisme himalayen prônant la paix et la non-violence, se trouve un pouvoir bhoutanais qui a su jouer avec la religion et la mythologie à des fins politiques. Non sans violence.
« Moi, j’ai l’impression que le Bhoutan s’est grandement inspiré de l’histoire du Népal », nous dit d’entrée de jeu Mathieu Boisvert, professeur au Département de sciences des religions de l’UQAM. Il est aussi le fondateur du Centre d’études et de recherches sur l’Inde, l’Asie du Sud et sa diaspora (CERIAS). « La politique du bonheur national brut (BNB), mise de l’avant officiellement à partir des années 1990, s’appuie sur un genre de devise qui dit “ One nation, one people ”. Ce même slogan avait été utilisé au Népal, au début du XXe siècle, pour créer une certaine unité dans un pays himalayen extrêmement diversifié en matière de groupes ethnoreligieux. »
Nobles principes
En principe, les quatre piliers à la base de ce BNB sont nobles : ce sont le développement durable, la préservation de la culture, la conservation de la nature et la bonne gouvernance. Or en quoi peut consister exactement cette « culture » à protéger dans un pays aussi diversifié que le Bhoutan ? En effet, plus d’une vingtaine de groupes ethniques distincts peuplent le royaume, dont les frontières sont historiquement poreuses. S’ils sont, dans leur grande majorité, d’allégeance bouddhiste sous différentes formes, quelques-uns ont une orientation religieuse pouvant être qualifiée de « chamanique », explique le professeur. « Ni bouddhistes, ni hindoues, ce sont des religions autonomes et autochtones himalayennes. »
Il y avait aussi jusqu’à récemment les nombreux habitants népalophones et hindouistes du Teraï, cette région humide et chaude au sud, que le gouvernement a dénommés les Lhotsampas à partir de 1985. C’est cette même année que fut adoptée au pays la loi sur la nationalité, qui a redéfini les critères d’obtention du statut de citoyen et provoqué une reclassification des résidants. Cette législation a pu transformer le statut d’un citoyen en celui d’un non-citoyen, soulignaient M. Boisvert et sa collègue Béatrice Halsouet, étudiante au doctorat, dans un article paru en septembre 2011 dans le site du quotidien français Le Monde. Dès lors, ne sera plus nécessairement bhoutanais qui l’était.
Et c’est la culture des Bhotias, l’ethnie bouddhiste au pouvoir depuis l’installation de la monarchie en 1907, qui sera imposée comme culture nationale au tournant des années 1990, explique le professeur. Une manoeuvre drastique qui se traduisit notamment par l’interdiction de pratiques hindoues dans les lieux publics, la destruction de temples hindous et la fermeture d’écoles népalophones. On ira jusqu’à brûler des livres écrits en népali et à imposer du même coup le dzonkha comme langue nationale. Des manifestations furent durement réprimées et près de 100 000 Lhotsampas se retrouvèrent rapidement dans des camps de réfugiés au sud-est du Népal.
M. Boisvert qualifie cet épisode de « nettoyage ethnique » de la part du gouvernement. Mais, souligne-t-il, dans des conflits reposant sur des identités collectives, la religion est souvent utilisée comme carburant pour mobiliser ou polariser. « Dans ce cas-ci, le pouvoir l’utilise en affirmant [fermement] que le Bhoutan est un pays bouddhiste, et c’est bien entendu l’école à laquelle appartient la monarchie qui est mise de l’avant. Et, si on regarde la mise en marché de l’image du pays à l’échelle internationale, c’est toujours une image bouddhiste. En fait, le BNB est intimement lié à cette religion, et ça nous rejoint particulièrement en Occident. »
La réalité de cette violence politique, peu médiatisée, ébranle la perception quelque peu idéalisée d’un certain bouddhisme himalayen, véhiculée aujourd’hui par des autorités bhoutanaises soucieuses de faire rêver les étrangers. « Pour nous, le bouddhisme, ce n’est pas une religion, observe le professeur. C’est une philosophie. C’est le dalaï-lama. Je ne veux pas parler contre lui, simplement, on se fait une image du personnage qui n’est pas représentative du Tibet. C’est un individu à une époque bien donnée qui génère une image généralisée sur un pays, qui, à l’intérieur de son histoire, a eu des phases extrêmement barbares ou belligérantes. »
L’autre bouddhisme
Pour celui qui s’intéresse particulièrement à l’articulation du religieux sud-asiatique avec les sphères politiques et sociales, nous tombons, en Occident, dans la production d’une image inadéquate du bouddhisme. Alors que, au Québec, nous nous montrons très fiers de nous être affranchis du catholicisme, « le bouddhisme, on n’y touche pas, car il est synonyme de paix et de non-violence, dit-il en caricaturant le commun des mortels. Mais, en son nom, à travers le monde, il y a des violences qui se perpétuent. »
Il évoque le conflit au Sri Lanka entre les Cinghalais, majoritairement bouddhistes, et les Tamouls, principalement hindouistes. Mais il raconte également comment l’hindouisme d’extrême droite en Inde peut aussi manipuler la religion contre les musulmans, comme en a témoigné la destruction de la mosquée d’Ayodhya il y a 20 ans. « On va mobiliser les gens avec des histoires à coucher dehors, qui ne tiennent pas debout. On s’approprie des éléments mythologiques en leur donnant une réalité historique, et tout ça est utilisé comme vecteur politique et identitaire pour mobiliser des populations. »
Le pouvoir bhoutanais ne semble pas en reste. « Il y a ce personnage fondateur mythique du moine Shabdrung Ngawang Namgyal, qui aurait été chassé du Tibet avant d’arriver au Bhoutan au XVIIe siècle. C’est à partir de lui qu’on fait émaner cette fameuse culture bhoutanaise, qu’il aurait jadis codifiée. C’est comme si les autorités en venaient à légitimer ces bases-là en affirmant : “ Voyez, ça vient du grand sage qui avait déjà songé le Bhoutan. ” Si on observe aujourd’hui les manuels scolaires, c’est ce qu’apprennent les enfants. Ça fait des décennies que la monarchie oeuvre ainsi à la formation d’une identité nationale. »
Depuis le triste chapitre des années 1990, les choses se seraient beaucoup améliorées au Bhoutan, nous dit Mathieu Boisvert. « La femme du nouveau roi serait très favorable à l’hindouisme, dit-on. » Mais, pour celui qui a visité les camps de réfugiés au Népal, le tort est déjà fait. Après être demeurés pas moins de 20 ans dans ces camps, les 100 000 Lhotsampas sont aujourd’hui majoritairement « relocalisés » ailleurs sur la planète. Certains se retrouvent même à Saint-Jérôme, à Joliette, à Sherbrooke et à Québec, où ils commencent une nouvelle vie loin du « bonheur national brut ».
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