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Afrique - Entre islam et chrétienté, les religions traditionnelles subsistent

«Il y a la naissance d’un nouveau christianisme qu’on pourrait appeler “africain”»

Religions chrétienne, musulmane et traditionnelle cohabitent en Afrique. Cette mixité a eu des effets de cohésion sociale dans certains pays, tandis que dans d’autres cela a contribué à la fracturation de la société.
Photo : Agence France-Presse Sia Kambou Religions chrétienne, musulmane et traditionnelle cohabitent en Afrique. Cette mixité a eu des effets de cohésion sociale dans certains pays, tandis que dans d’autres cela a contribué à la fracturation de la société.
Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’Afrique, en matière de religions, c’est beaucoup plus que le christianisme dans un axe géographique circonscrit et l’islam dans l’autre. Ces deux grandes confessions évoluent sur le même terrain en maints endroits et il y a aussi les diverses factions concurrentielles qui se retrouvent au sein de ces deux grands pôles religieux. Il y a, de surcroît, les religions traditionnelles qui perdurent, dont l’existence est menacée, mais qui donnent naissance à d’autres Églises. Et quoi encore dans cette fourmilière des croyances ?


« C’est sûrement le continent le plus intéressant à l’heure actuelle, du point de vue de la géographie des religions, parce que c’est l’endroit où ça bouge le plus dans le monde », lance Frédéric Castel, docteur en sciences des religions et chargé de cours aux Départements de sciences des religions et de géographie de l’UQAM. Et pour quelles raisons ? « Ailleurs sur la planète, cette géographie ne bouge à peu près plus ; il est vrai qu’il y a plus de pentecôtistes en Amérique, mais, les chrétiens étant des chrétiens, la situation demeure stable de ce côté ; on connaît aussi celle de l’Europe et de l’Asie, qui est similaire. En Afrique, il y a du mouvement, parce que c’est là qu’on retrouve le plus grand nombre de gens qui pratiquent encore des religions traditionnelles. »


Ils sont environ 10 % à adhérer à celles-ci : « Comme il ne s’agit pas de religions hégémoniques, les missionnaires musulmans qui descendent vers le sud grugent sur ces religions-là et ceux d’obédience chrétienne qui montent vers le nord grugent dans l’espace de transition entre les deux, dans celui qui existe entre musulmans et chrétiens. » Il en découle cette réalité crue : « Ces religions traditionnelles sont en perte de vitesse et c’est comme une peau de chagrin qui fond comme du beurre au soleil. »


Il apporte cet éclairage sur la mouvance actuelle des courants religieux : « Dans les quatre branches du christianisme en présence, catholique, protestante traditionnelle, évangélique et africaine, il y a de la concurrence entre elles en allant vers le nord ; à la longue, elles se nuisent. On observe la même chose du côté musulman : l’islam traditionnel, les confréries soufies, les chiites et les wahhabites forment des groupes incompatibles qui se font la guerre entre eux. En fait, ce sont les missionnaires chrétiens qui s’affrontent entre eux et il en va de même chez les musulmans ; imaginez sur quel terrain de jeu fascinant ils évoluent, pour cette raison. »

 

D’une sous-région à l’autre


Religions chrétienne, musulmane et traditionnelle cohabitent donc en Afrique : « C’est l’un des rares endroits dans le monde où il y a trois joueurs », soutient Frédéric Castel, avant de servir de guide sur le terrain pour voir comment ceux-ci y évoluent : « Dans presque tous les pays de l’Afrique du Nord, l’islam est présent à plus de 90 % ; ça ne bouge plus parce qu’il n’y a plus grand monde à convertir, même s’il reste une poche de coptes et de chrétiens en Égypte. Du côté du Maghreb subsistent quelques petites missions chrétiennes qui sont en progression, mais c’est plutôt minime. »


Il se produit tout de même un brassage idéologique en ces lieux : « On assiste à un débat de société, à savoir si on va mettre la charia dans la Constitution ou si, au contraire, on va aller du côté de la laïcité ; c’est un enjeu politique qui fait l’objet d’échanges qui durent depuis plusieurs années ; ce phénomène s’est cristallisé et est devenu connu en Occident avec le printemps arabe. Plus on avance dans le temps, plus ce débat-là est exacerbé au moment où les extrêmes se rencontrent ; il est politique et ne relève pas des conversions religieuses. »


L’islam est également présent ailleurs : « On le rencontre surtout en Afrique de l’Ouest, soit au Sénégal, au Mali, au Sahel, dans la corne de l’Afrique et sur la côte longeant l’océan Indien. En fait, dans l’Afrique qu’on appelle subsaharienne, il y a autour de 60 % de chrétiens, 30 % de musulmans et 10 % de gens adhérant à des religions traditionnelles. » Il y a là une nette croissance du christianisme depuis une centaine d’années : « Dans le contexte de l’élection du nouveau pape, on se rend compte que l’Église catholique n’est pas très forte en Occident mais, en Afrique, détrompons-nous, tout va très bien et, en l’espace de 20 ans, elle a vu ses effectifs croître de 150 %, ce qui représente sa meilleure performance à travers le monde ; il y a des conversions en progression de mois en mois, on assiste à l’ouverture de nouvelles paroisses et des vocations de prêtre se manifestent. »

 

Un triangle plutôt harmonieux


Les autres églises chrétiennes ne sont pas en reste : « De telle sorte qu’il y avait seulement un faible pourcentage de chrétiens en Afrique subsaharienne il y a un siècle et que maintenant on en est rendu à 60 %, ce qui illustre une progression hyperrapide. » Et qu’en est-il de la coexistence pacifique entre les religions dans cet ensemble africain ? « La mixité a donné deux résultats : il y a plutôt une cohésion sociale malgré tout et le climat est plutôt serein. Par contre, dans d’autres pays, comme le Nigeria et le Soudan, cette mixité a produit l’effet contraire, sous l’influence de groupes islamistes militants ; il en a résulté des sociétés qui se sont fracturées, de sorte qu’on peut parler d’un Nigeria du nord musulman et d’un Nigeria du sud chrétien. Il en va de même au Soudan, où le clivage a pris des proportions tellement grandes qu’il a donné naissance, il y a environ un an, à un nouveau pays, qui est le Soudan du Sud. »


Il résume : « La mixité a produit deux résultats : soit il existe une cohésion très sereine des trois groupes religieux, en vertu de laquelle les gens n’éprouvent pas trop de problèmes à vivre dans la pluralité, surtout dans l’ouest ; soit il s’est produit un effet contraire dans les deux cas que j’ai déjà mentionnés. Je dirais que, dans la mesure où les religions se sont africanisées aussi bien du côté de l’islam que du christianisme, les forces locales font en sorte que ça se passe bien. En d’autres termes, la pluralité va très bien, à condition qu’il n’y ait pas trop d’ingérence internationale et que les politiciens locaux n’instrumentalisent pas les religions. »


Pour autant, l’Afrique est-elle rongée par le fanatisme ? Frédéric Castel est convaincu que non : « Au contraire. Si on trace un paysage global, la pluralité religieuse laissée à elle-même se porte très bien en général. Dans les endroits spécifiques où les missionnaires internationaux jouent à fond les missions, il y a une dégradation de la situation, comme on l’a vu au Nigeria, au Soudan et, ces derniers temps, au Mali ; on assiste à l’effet de l’international et de groupes qui veulent gagner des conversions à tout prix. »


Et, pour couronner le sujet d’un monde religieux déjà complexe, il mentionne que l’Afrique est présentement témoin de l’émergence de plusieurs Églises qui ne sont ni catholiques ni protestantes, mais qui sont africaines : « Il y a la naissance d’un nouveau christianisme qu’on pourrait appeler “ africain ”. S’il est vrai jusqu’à un certain point que l’Occident a christianisé l’Afrique, celle-ci africanise maintenant beaucoup le christianisme. »



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