Renonciation du pape - Un geste «moderne» qui surprend
En effectuant pourtant un geste « moderne » (démissionner en plein mandat pour cause de santé fragile, un scénario inédit depuis 600 ans), Joseph Ratzinger a causé un certain émoi au sein du Vatican : celui-ci devra composer avec un intérim à compter du 28 février, 20 heures, moment où cette renonciation annoncée lundi entrera en vigueur. Suivra ensuite l’élection d’un nouveau pape. Le père Federico Lombardi, directeur de la salle de presse au Vatican, a précisé qu’« on peut imaginer qu’un nouveau pape présidera les célébrations de Pâques », le dernier jour de mars.
En fin de matinée lundi, au terme d’un consistoire ordinaire pour la création de nouveaux saints, le pape a causé l’émoi auprès des quelques journalistes présents en y allant d’une lecture latine étonnante : « Après avoir examiné ma conscience devant Dieu, à diverses reprises, je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne sont plus aptes à exercer adéquatement le ministère pétrinien. [...] Pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié. »
Réactions nourries
Sitôt relayée, cette information-choc a nourri des réactions diverses, principalement d’admiration, pour tous ceux qui y ont vu une décision « courageuse et moderne ». La chancelière allemande, Angela Merkel, à la tête du pays natal de Benoît XVI, a exprimé son « plus grand respect » pour cette décision, prise par le pontife au terme d’une longue réflexion. Depuis les États-Unis, Barack Obama lui a offert ses « prières ». De la Grande-Bretagne, David Cameron a proposé ses « meilleurs voeux ». Le premier ministre Stephen Harper a exprimé sa « stupéfaction » devant la nouvelle. « Sa Sainteté a consacré sa vie à servir Dieu et sa foi. Il a été un fidèle dirigeant, et il manquera à tous », a-t-il commenté par voie de communiqué.
L’archevêque de Québec, Mgr Gérald Cyprien Lacroix, nommé par Benoît XVI, a parlé d’un homme qui « aura laissé une grande impression et de très beaux fruits dans l’Église et dans le monde » et a rappelé que ses audiences attiraient des foules plus denses que celles de son prédécesseur Jean-Paul II. « Il attirait les foules, mais ce n’était pas en raison de son charisme. »
Selon lui, le pape s’est révélé moins autoritaire qu’on le pressentait. Il a souligné « sa simplicité », son « humilité ». « Il a su nous centrer sur la rencontre avec l’essentiel. […] Beaucoup de gens disaient que ça allait être un pape autoritaire. Vous vous souvenez de sa première encyclique ? “Dieu est amour”. »
Signes précurseurs
Amaigri et plus faible depuis la saga des « VatiLeaks », le pape, âgé de 85 ans, a agi en accord parfait avec l’article 332 (§2) du Code de droit canonique, lequel prévoit la possibilité, pour ce serviteur de Dieu n’ayant aucun patron mortel, de renoncer à ses fonctions de son propre chef, mais en le faisant librement et en l’annonçant clairement.
Dans toute l’histoire de l’Église catholique, cinq papes (sur 265) ont renoncé à leurs fonctions : Pontien en 235, Félix II en 358, Grégoire VI en 1046, Célestin V en 1294 et Grégoire XII en 1415, 600 ans le séparant de Benoît XVI, premier pape de l’ère moderne à démissionner.
Les fins connaisseurs ont su rappeler lundi tous les signes précurseurs semés par Benoît XVI dans le passé, depuis le « vertige » ressenti au moment de son élection par le conclave, en avril 2005, jusqu’à ses aveux, colligés dans des livres, autour d’une possible renonciation. Ainsi, dans Lumière du monde, paru en 2010, il affirmait : « Oui, si un pape se rend compte clairement qu’il n’est plus capable physiquement, psychologiquement ou spirituellement d’accomplir les tâches de sa fonction, il a le droit et, selon certaines circonstances, le devoir, de démissionner. » Il avait même conseillé son prédécesseur, Jean-Paul II, sur la possibilité d’une démission, ayant étudié avec soin cette question des limites physiques et intellectuelles d’un pape.
Controverses
Théologien portant une étiquette de rigoriste, le cardinal Ratzinger a mené un pontificat marqué par la défense des valeurs chrétiennes traditionnelles, en prônant l’évangélisation et soutenant l’idée de la famille traditionnelle. Il fut associé aux traditionalistes intégristes. Il s’est opposé à l’avortement, l’euthanasie, a causé tout un émoi en 2009 en affirmant que la distribution de préservatifs aggravait le problème du sida, puis a étonné en 2010 en admettant l’usage du condom « dans certains cas », pour éviter les risques de contamination. Il fit face à la crise la plus forte de l’Église contemporaine, celle des révélations en cascade de sévices sexuels commis sur des enfants par des membres pédophiles du clergé. Il demandera d’ailleurs pardon aux victimes en 2010. Lundi, les réactions les plus virulentes à son endroit sont venues des groupes de défense de ces victimes. Les divisions dans la Curie furent portées au jour avec le scandale de fuites de documents confidentiels au sein du Vatican, en 2012, qui mènera à l’arrestation de son majordome, l’une des dernières croix du pape Benoît XVI.
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Avec la collaboration d’Isabelle Porter et l’Agence France-Presse








