Le fardeau de Benoît XVI
Rarement un chef de l’Église catholique aura-t-il affronté autant de défis, non seulement dans les affaires des nations, mais à l’intérieur même de l’Église. De Rome où se déploie la diplomatie du Vatican, Joseph Ratzinger, devenu pape en 2005, était sans doute bien informé des problèmes de la planète. Mais jamais n’aurait-il pu imaginer la crise de confiance qui allait ébranler non seulement son pontificat, mais aussi, à travers toute l’Église, l’institution épiscopale elle-même.
D’abord tenue à Rome pour un problème « américain » exagéré par les médias, la plaie de la pédophilie au sein du clergé s’est révélée fort répandue, frappant l’une après l’autre des nations catholiques telles que la Belgique ou l’Allemagne, la patrie du pape, ou encore l’Irlande, dont le gouvernement en est presque venu à rompre avec le Vatican. Le petit État pontifical lui-même dut même faire face à des poursuites devant la justice aux États-Unis.
Pour une Église que le pape invitait partout à rappeler aux sociétés contemporaines leurs devoirs envers les victimes des désordres économiques et sociaux, la crise de la pédophile aura eu, dans le clergé comme chez les fidèles, un effet de démoralisation. À quoi se seront ajoutées, sur la scène internationale, des « erreurs » médiatiques qui ont également secoué jusqu’à Benoît XVI. Pourtant, ce pape aura su renouer avec les vieilles Églises orientales séparées de Rome, voire avec l’islam.
Car de la Chine à la Turquie, ce pape avait repris le ministère mondial d’un Jean-Paul II. Malheureusement, il aura été rattrapé par les contradictions de l’Église officielle. Ainsi, le Vatican prône le respect du pluralisme religieux, mais, aux États-Unis, le pape aura encouragé les évêques à mener campagne contre des projets de loi entrant en conflit avec sa morale sexuelle. Ou encore, prôner la famille nombreuse au Canada n’allait pas y susciter de remous, mais le faire en Chine aurait compromis un rapprochement avec Pékin.
Même des initiatives visant à réconcilier avec Rome des catholiques mécontents du concile Vatican II n’ont pas toujours eu les effets qu’on en attendait. Si le retour du latin dans la liturgie a sans doute connu un certain succès, la négociation avortée avec la communauté dite de Saint Pie-X aura discrédité la curie romaine. Il en aura été de même quant aux évêques anglicans passés au catholicisme non par esprit oecuménique, mais par refus de l’égalité des femmes ou des gais dans l’Église.
Conditions adverses
À vrai dire, même un pape en pleine forme comme l’a été Jean-Paul II aurait difficilement pu « gouverner la barque de saint Pierre », pour reprendre le mot de Benoît XVI, dans des conditions aussi adverses. Mais une épreuve supplémentaire attendait l’évêque de Rome : des scandales réels ou appréhendés ont fait de nouveau les manchettes, non seulement en Italie et aux États-Unis, des pays encore catholiques, mais aussi dans la presse internationale. Un pape, pas plus qu’un général, ne peut lutter sur autant de fronts.
Benoît XVI avait hérité d’un pontificat déjà grevé de problèmes à la fois nombreux et fort compliqués. Il n’a pu en résoudre aucun comme il aurait voulu le faire. Certes, ses encycliques ont agréablement surpris les observateurs. Et, converti à l’écologie, il a fait installer des panneaux solaires sur les toits du Vatican. Mais il laisse une Église dans un état qui ferait hésiter le plus solide des cardinaux appelés, dans quelques semaines, à élire un successeur.
Pourtant, le catholicisme ne manque pas de ressources ni de forces pour faire face aux défis des temps présents, ainsi que le confirme la vitalité des communautés religieuses de femmes aux États-Unis. Paradoxalement, jugées suspectes aux yeux de la curie romaine, elles incarnent le renouvellement dont l’Église catholique est capable. On ne saurait en dire autant des groupuscules sectaires qui invoquent la tradition catholique pour fustiger les initiatives d’avant-garde du catholicisme à travers le monde.
Par contre, la hiérarchie catholique, à Rome et dans plusieurs églises nationales, affiche un leadership à la fois hésitant et paralysant, le plus souvent incapable de secouer ses anachronismes doctrinaux et institutionnels. Tel paraît être, pour l’heure, la faille institutionnelle principale de l’Église catholique, et donc le défi qui attend le prochain pape.








