L’école des fiers-à-bras - Comment éradiquer la culture de l’intimidation?
On raconte qu’un chef de syndicat, célèbre pour avoir vidé un grand chantier, avait été invité à en fournir quelques-uns pour faire peur aux employés d’une université, surtout des femmes, qui voulaient se syndiquer. Bien que la prestation ne fût guère un succès, l’institution de haut savoir lui paya ce service. Au lieu d’encaisser le chèque, dit-on, le fournisseur l’aura encadré, fier du seul diplôme qu’il ait jamais obtenu. Il termina néanmoins sa carrière un soir à Saint-Léonard, le corps troué de balles.
Or, on n’arrête pas le progrès. De nos jours, des fiers-à-bras portent l’uniforme, sinon l’arme de service. On en trouve à la sécurité sur les campus, on en trouverait même à la police. Et, connaissance scientifique oblige, des facultés de psychologie et d’éducation étudient le bullying, dont les talents se révèlent dès l’école. Ce mot savant, plus ou moins rendu par harcèlement ou intimidation, est venu tardivement. Car la réalité qu’il recèle fait peur à regarder.
Longtemps, on a cru que la brutalité physique ou mentale entre enfants faisait partie de l’apprentissage. Ou encore, que le persécuteur était un élève borné en mal d’humilier un camarade plus doué. On découvre aujourd’hui que ces matamores ne manquent pas d’intelligence ni d’entregent. Faute d’activités valables, ils cherchent à obtenir, en s’en prenant à des losers, l’admiration de leurs pairs ou le prestige des fruits d’un taxage.
Caché depuis toujours, le bullying aura enfin percé le mur du silence. Toutes les victimes ne sombrent pas dans la dépression, mais de récents suicides d’adolescents, garçons et filles, attribuables à ses persécutions ont ému les médias et le public. En Colombie-Britannique, la police ouvre des enquêtes. En Ontario, des suspects sont arrêtés. En Nouvelle-Écosse, des manifestations ont lieu en solidarité avec des victimes. Bref, après le harcèlement au travail, l’agression à l’école retient désormais l’attention.
Aux États-Unis, les procureurs publics ont entrepris de secouer l’apathie. Des recherches ont établi, en effet, que les auteurs de ces crimes haineux ne font pas que pousser maints jeunes au suicide. Leurs victimes peuvent parfois devenir violentes à leur tour. Ainsi, Laura Duffy, attorney pour le district sud de la Californie, notait dans la Union-Tribune de San Diego que 12 des 15 cas de tueries dans les écoles du pays étaient le fait d’élèves qui avaient déjà été victimes de bullying.
Des études de l’Université Yale ont montré que les victimes de ces agressions étaient beaucoup plus susceptibles de se suicider que les autres jeunes. Sur dix étudiants d’orientation homosexuelle, gais, lesbiennes ou transgenre, neuf avaient été ciblés pour cette raison. Des récits recueillis dans des écoles montrent que d’autres élèves jugés « différents », même autistes ou obèses, sont poussés, pour cette raison, à fuir l’école.
En France, des écoles ont mis sur pied des projets de sensibilisation propres à mobiliser les élèves. Ces initiatives visent non seulement à rendre les jeunes conscients de ces situations, mais à les sortir de leur passivité devant les cas de persécution. Car ces agressions sont le plus souvent publiques. La crainte, cependant, d’être attaqué en aura empêché plus d’un de signaler la chose. La répression, croit-on, ne mettrait-elle pas fin à l’impunité ?
Une politique d’interventions plus fortes et plus systématiques à l’école contribuerait, certes, à réduire la complicité silencieuse des jeunes qui n’osent s’opposer aux insultes ou aux extorsions que subissent les plus faibles d’entre eux. Des tragédies récentes montrent toutefois que l’anonymat des réseaux sociaux, nouvelle place publique des jeunes, permet la multiplication des agressions et leur diffusion. C’est donc la culture dominante et la tolérance sociale qu’il faudrait également expurger.
Au moins trois courants néfastes devraient faire l’objet de politiques publiques. L’acharnement des confessions intégristes contre l’homosexualité entretient à l’égard de cette population une phobie et un mépris qui contribuent, même en société plus ouverte, aux persécutions qui perdurent. Cette injustice est particulièrement odieuse quand elle frappe des adolescents. Pareille « doctrine » ne devrait avoir de place dans aucune école.
De même, la pression commerciale offrant aux adolescents des produits dispendieux - qu’ils ne peuvent souvent pas se payer - pousse les enfants de familles pauvres à extorquer aux jeunes de familles mieux nanties de quoi posséder vêtements, gadgets électroniques et autres signes valorisés d’identité ou d’appartenance. Devenus prédateurs à l’école, combien de ces petits tyrans iront grossir les gangs de rue en attendant de passer au crime organisé ?
Enfin, ces agresseurs de la rue ou de l’école sont souvent eux-mêmes victimes de la désorganisation familiale et sociale de leur milieu. Plusieurs d’entre eux, faute d’être dépistés dès l’enfance, n’auront jamais les soins requis par leur état ni les services pédagogiques et sociaux qui leur permettraient « d’en sortir ». Le jeune matamore deviendra un fauteur de violence conjugale et familiale.
La prison, en effet, n’est pas la pire école du crime.








