Une Église en crise a besoin d’esprits libres
Retiré à Jérusalem et à ses études, le cardinal Martini, un bibliste renommé, dont certains propos sur l’Église avaient secoué les conservateurs, n’entendait plus intervenir dans le débat public. Au New York Times, qui s’en informait, il avait répondu qu’il retournait à la vie privée et à la prière. À l’étonnement sans doute de son interviewer, il s’était dit certain que « l’étude dans le silence va aider le monde plus que bien des paroles et des actions ».
Pourquoi donc s’est-il résolu, peu avant sa mort, à interpeller publiquement Benoît XVI et les évêques de l’Église catholique ?
Revenu à Milan, dont il avait été l’archevêque pendant plus de 20 ans - y tenant désormais une chronique au Corriere della Sera -, Carlo Maria Martini avait gardé son ouverture d’esprit et son franc-parler. Ses vues sur les femmes et l’Église, le célibat des prêtres, l’avortement, la morale sexuelle ou le droit de mourir dignement, qu’il avait exposées avec doigté, nuance et courage n’avaient pas changé non plus. Une autre urgence l’aura sans doute pressé de rompre le silence et de le faire de la manière la plus publique qui soit.
De l’entrevue qu’il a donnée à un confrère jésuite, Georg Sporschill, pour ce quotidien italien, les médias auront surtout retenu son cri du coeur invitant l’Église à sortir de « 200 ans de retard ». Le savant qu’il était n’avait guère de doute, depuis une dizaine d’années déjà, sur la nécessité pour le catholicisme de revoir certaines positions inutilement dogmatiques. Il avait même proposé la tenue d’un autre concile, une initiative vouée à l’échec auprès d’épiscopats et d’un Vatican de plus en plus retranchés sur eux-mêmes.
Mais cette fois c’est le vieux pasteur en lui, affligé du désarroi des fidèles et inquiet pour l’avenir de l’Église, qui aura osé réclamer un changement radical de direction, dans les deux sens du terme : quant aux gens que l’Église continue d’abandonner, et quant à la hiérarchie elle-même, qui a failli à sa mission. Comment une Église qui a blessé autant de ses enfants et un Vatican encore aux prises avec des finances louches et des querelles intestines pourraient-ils, autrement, penser survivre ?
En mai, alors qu’une autre affaire de documents secrets touchait jusqu’au maître d’hôtel du pape, Paolo Gabriele, arrêté et mis en cellule au Vatican, Martini n’avait pas craint de se prononcer publiquement. On peut croire que les scandales qui continuaient de secouer le Saint-Siège auront incité l’ancien archevêque de Milan à craindre non plus seulement pour la crédibilité de Benoît XVI, mais aussi pour la capacité de Rome à conduire encore l’Église catholique.
Martini ne pose pas seulement un verdict sur les églises « vides » et « l’appareil bureaucratique » qui grossit. Ou sur des rites et costumes « pompeux ». Il propose de changer le recrutement du clergé. Comme au temps de Jésus, dit-il, on trouvera difficilement chez les gens riches des disciples prêts à « tout laisser » pour le suivre. « Mais au moins pourrions-nous chercher des hommes libres et attentifs au prochain, comme l’ont été Mgr Romero et les martyrs jésuites du Salvador. »
Il suggère au pape et aux évêques de rechercher pour les postes de direction des gens « hors normes », « proches des pauvres », entourés de jeunes, qui « expérimentent des choses nouvelles ». Mais son premier « conseil » porte sur la « conversion » de l’Église, qui doit reconnaître « ses propres erreurs » et prendre « un chemin radical de changement », en commençant par les questions posées sur la sexualité humaine. L’Église est-elle une autorité de référence, demande Martini, « ou seulement une caricature pour les médias ? ».
Deuxième conseil : l’écoute de la Parole de Dieu ! « Ni le clergé ni le droit canonique ne peuvent se substituer à l’intériorité de l’homme. » Lois et dogmes ne sont donnés que pour rendre claire cette « voix intérieure » et aider au « discernement de l’Esprit ». Enfin, dit Martini, en évoquant les gens divorcés et les familles recomposées, les sacrements ne devraient pas être des « instruments de discipline », mais un appui à la guérison des personnes « prises dans les faiblesses de la vie ».
L’entrevue au Corriere della Sera s’est déroulée au début d’août, un mois avant sa mort. Il y a deux semaines, ne pouvant plus avaler, le vieil archevêque avait refusé qu’on le nourrisse artificiellement, ainsi que l’a confirmé son médecin, le neurologue Gianni Pezzoli (dans un article du diocèse de Milan cité par l’agence Reuters). C’est dans un tel contexte que Carlo Maria Martini, encore lucide, a lancé son appel : « L’Église est en retard de 200 ans. »
Mais il ajoutait : « Aurions-nous peur ? Peur au lieu de courage ? La foi, la confiance et le courage sont les fondements de l’Église. » Sa question aura interpellé ses collègues, non seulement les quelque 200 membres du Collège des cardinaux, mais tous les évêques du monde catholique. Quelle réponse lui fera-t-on ? Mobilisés dans des croisades à teneur souvent sectaire, les épiscopats conservateurs ne risquent guère de changer. Les évêques proches des préoccupations de Martini ont donc le fardeau du changement. Que feront-ils ?
Le testament posthume de Carlo Maria Martini sonne comme un écho à la parole célèbre d’un autre cardinal devenu pape. « N’ayez pas peur ! », avait lancé Jean-Paul II, un ancien évêque polonais, peu avant que la Pologne n’ébranle l’URSS. Paradoxe quelque peu affligeant, c’est sous son règne que la parole catholique a perdu presque toute liberté dans l’Église. Mais il s’en trouvera sans doute pour ne pas désespérer. Quand les vivants se taisent, les morts parlent.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l’Université de Montréal.
Précision : Contrairement à ce que j’ai écrit lundi dernier, Geert Wilders n’est pas danois, mais bien néerlandais. Mes excuses.








