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Libre opinion - Mon Dieu, quelle misère!

Micheline Greffe - Professeure de littérature au Cégep du Vieux-Montréal  21 février 2012  Éthique et religion
Le psychodrame autour de la censure de la chanson de Piaf montre bien notre moumounerie collective. Même Gérard Bouchard, la semaine dernière, à Radio-Canada, marchait sur des œufs: redéfinir nos positions collectives, baliser nos pratiques... Comme si cela était possible! Il y aura toujours des hurluberlus qui contesteront une chose que nos lois, nos «balises» n'auront pas prévue. Car la bêtise est imprévisible et se cache sous bien des chapeaux.

Des intégristes de tout acabit, il y en a toujours eu, il y en aura toujours. Notre drame, c'est de prendre leurs propos pour l'expression de l'opinion d'un grand nombre, alors qu'ils ne sont qu'une poignée. Il semble que nous cédons devant cette minorité: quelle misère! Nous avons tellement peur de déplaire, de passer pour... Dieu sait quoi! (oups!)

Bon sang! Nous vivons en Occident, notre enseignement est ancré dans l'Occident, dans son histoire et sa culture. Or, l'histoire et la culture occidentales sont marquées par la religion, particulièrement le catholicisme. On ne peut y échapper. Tiquer devant les références religieuses, c'est fou, cela n'a pas de sens. Si on veut échapper à tout discours à connotation religieuse, on ne touchera plus à grand-chose de culturel.

Maria Chapdelaine, un classique de la littérature québécoise s'il en est, s'ouvre par «Ite missa est», et les références religieuses ponctuent le récit. Que dire de Prévert et de ses nombreux poèmes «religieux»: Pater Noster, La pêche miraculeuse, etc., de Baudelaire avec ses encensoir, reposoir et autres ostensoirs (Harmonie du soir)? À moins de n'aborder que des oeuvres très récentes, la religion est présente partout. Pareil pour les autres formes d'art: la peinture occidentale est marquée par la religion, la musique (classique) également.

Si cet enseignant a censuré la chanson de Piaf, il ne mènera sûrement pas ses élèves au musée, de peur qu'ils ne tombent sur des oeuvres à caractère religieux. Cachez l'Angélus de Millet que tous ne sauraient tolérer; cachez la Piéta, loin de mes yeux Léonard de Vinci et son offensante Cène. Exit également le Requiem de Mozart et autres oratorios et messes.

Sacrée culture! Tant qu'à y être, pourquoi ne pas censurer l'homophobie, le racisme, le sexisme et autres ismes? J'enseigne la littérature depuis fort longtemps. Pas besoin d'aller bien loin pour lire des propos que notre époque juge inacceptables: les grands auteurs, produits culturels de leur époque, énoncent des idées que nous réfutons aujourd'hui avec véhémence. Les femmes sont des girouettes et des êtres sans cervelle, elles méritent qu'on les batte et si elles meurent aux mains de leur mari, c'est affaire privée; les homosexuels sont des pervertis, des dégénérés; les Nègres, les Sauvages, les Jaunes qu'on retrouve dans la littérature sont des sous-hommes au service du Bon Blanc (le colonialisme a laissé des traces fortes dans les littératures anglaises et françaises du XIXe siècle).

On peut lire et apprécier le Lolita de Nabokov, un pur délice littéraire, sans pour autant faire l'apologie de la pédophilie. Coudonc!

Il arrive parfois qu'un étudiant soit choqué par des thèmes évoqués dans la littérature; c'est mon rôle de prof de l'amener à relativiser son émotion. J'ai déjà mis à l'étude Le coeur éclaté, de Michel Tremblay, qui raconte des amours homosexuelles. Un étudiant était particulièrement agressif face à l'oeuvre. C'était un peu pénible, car ses interventions en classe manquaient de retenue, mais c'est l'occasion de faire avancer les choses, n'est-ce pas? Ces cas sont cependant très peu fréquents. On prend l'élève à part pour régler ça; on n'ameute pas les médias.

Quand j'étais enfant, on n'était pas si frileux; c'est ainsi qu'à l'école primaire j'ai découvert Mateo Falcone, une nouvelle de Prosper Mérimée, où le père tue son enfant pour retrouver l'honneur perdu par sa faute. Je me souviens avoir été très impressionnée à la suite de cette lecture, mais je n'ai jamais pensé que mon père pourrait me réserver le même sort ou que c'était une option valable en cas de litige. C'était une histoire, cela se passait à une autre époque, dans un lointain pays. J'étais capable de relativiser. Nos élèves le peuvent aussi.

Enseigner, ce n'est pas faire du prosélytisme. Je pense que quelques enseignants ne sont pas toujours capables de faire la différence entre les deux actes et se cachent derrière une neutralité qui frise la bêtise. Enseigner, c'est replacer une oeuvre dans son contexte (historique, politique, culturel); c'est donner un cadre à des oeuvres voire des chefs-d'oeuvre produits par des êtres humains dans une époque donnée. C'étaient leurs valeurs, leur monde, leurs croyances; et les élèves ne sont pas stupides, ils font la part des choses, surtout si le prof les guide. Ce qui est son rôle.

***

Micheline Greffe - Professeure de littérature au Cégep du Vieux-Montréal
 
 
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  • Darwin666 - Inscrit
    21 février 2012 06 h 47
    Tempête dans un dé à coudre
    Je trouve hallucinant qu'on monte en épingle une anecdote de ce genre. Bon, un enseignant a fait une erreur de jugement. Nous en faisons tous, sans que cela fasse la une des journaux et soit au centre des débats de toutes les tribunes libres! Relativisons, plutôt que d'en remettre!

    N'y a-t-il pas deux ou trois problèmes plus importants dans notre système d'éducation?

    http://jeanneemard.wordpress.com/2012/02/17/jeanne
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  • Suzanne Richard - Abonné
    21 février 2012 08 h 30
    Les alumeurs de réverbères
    En lisant votre commentaire ce matin, je me suis rappelé que vous avez été, avec d'autres profs comme vous que j'ai croisés sur mon chemin, une inspiration et une allumeuse de réverbère. Je répète aujourd'hui dans mes cours et lors de mes formations ce qu'essentiellement vous dites dans ce plaidoyer pour la liberté de pensée et l'intelligence des élèves. Merci Madame Greffe.
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  • michel lebel - Inscrit
    21 février 2012 08 h 39
    Il faut créer!
    Les médias montent certains faits en épingle, parce qu'il n'y a tout simplement pas de nouvelles. Il faut donc en créer! Et ainsi va la petite vie en 2012! Et les médias participent à la fanfare!
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  • Pierre Cadieu - Inscrit
    21 février 2012 09 h 06
    Notre soumission aveugle
    Cet évènement qui semble anodin en soi est lourd de signification et illustre encore une fois la lâcheté individuelle de plusieurs homo québécus aussi connu sous le nom de suiveux. Ceux-là qui se plient aux nouveaux dogmes d'un laïscisme lui-même dogmatique, étaient les mêmes qui appliquaient à grands coups les règles du janséniste durant la récente grande noirceur. Être libre, c'est être responsable des ses choix.Décidément, on n'en veut pas de liberté...on ne veut pas en payer le prix et on préfère suivre le courant des c'est-pas-ma-faute !
    Le taxage et le harcèlement dans les écoles est si florissant alors qu'on n'est pas même capable de prendre des mesures les plus élémentaires pour l'endiguer et qu'on essaye toujours de comprendre et d'excuser tout le monde.
    Bravo Micheline Greffe votre commentaire est tout à fait approprié.
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  • Denis Paquette - Abonné
    21 février 2012 09 h 43
    Se peut-il
    Merci madame pour votre mise au point.
    Le mot misere qui coiffe le haut de votre article m'apparait juste, j'y ajouterai la pauvreté intectuelle.
    Ce qui me fait le plus peur apres les commentaires du president de la commission scolaire, c'est de penser, que ce n'est pas un cas isolé .
    Se peut- il que nous soyons si riche et si pauvre en meme temps
    Se peut- il que le corps professoral ait regressé a ce point , lui qui fut dans les années soixante, a la fine pointe de la révolution culturelle Se peut- il que le fait de ne pas avoir de pays nous a pénalisés a ce point
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  • Christian Feuillette - Abonné
    21 février 2012 11 h 21
    les médias sont biaisés
    @michel lebel
    Je suis d'accord avec la première partie de votre énoncé «Les médias montent certains faits en épingle», faits complètement anodins et qui seraient justement à relativiser (si on écoute bien la chanson, cette dernière phrase suit une ou deux pauses tellement longues qu'on pense que la chanson est bel et bien terminée... c'est peut-être un peu pour cette raison que l'enseignant a pris cette décision, car l'assistance est naturellement portée à applaudir avant la fin ultime de la chanson.)
    Mais je ne pense pas comme vous «qu'il n'y a tout simplement pas de nouvelles». Il y en a beaucoup, mais un choix est fait pour nous endormir avec des niaiseries, pendant qu'une guerre aux conséquences imprévisibles se prépare avec l'attaque imminente d'Israël contre les bases nucléaires de l'Iran, pendant que notre premier ministre canadien vient littéralement saboter ce véritable chef d'oeuvre d'ouverture et de tolérance qu'était ce pays avant qu'il n'en prenne les commandes (du moins c'est mon opinion). Pourquoi les médias ont-ils si légèrement traité et mis de côté le ras-le-bol de Justin Trudeau, qui exprimait pourtant un sentiment largement généralisé chez nos concitoyens?
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  • Thibaud - Inscrit
    21 février 2012 11 h 50
    Ne lapidons pas
    Je ne jetterais pas la pierre à cet enseignant, qui ne voulait sans doute qu'éviter cette discussion oiseuse à notre époque de re-religionisation. C'est ce climat d'excessive pusillanimité qui pourrit tout, et notre époque absurde où l'on veut interdire Tintin au Congo, censurer tout au nom d'une hypersensibilité mal placée, ou déplacée. Un jour, je faisais un remplacement dans un collège de Montréal, les élèves m'ont posé, et reposé obstinément la question qui seule les taraudait : quelle était ma foi, mon Église, ma confession, dans quelle case fallait-il me ranger.
    J'en viendrais à prôner l'incorrection.
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  • Sylvain Auclair - Abonné
    21 février 2012 12 h 39
    J'ai entendu une autre histoire
    À ce qu'on m'a dit, l'enseignante n'a PAS censuré la chanson, elle a simplement refusé de discuter du dernier vers, conseillant aux élèves d'en parler plutôt lors du cours d'ECR, où cette discussion serait plus appropriée. Cette décision est sans doute même louable. Condamnerait-on un enseignant de français qui, ayant fait lire à sa classe De la Terre à la Lune, de Jules Verne, refuserait de discuter de la plausabilité scientifique des événements relatés et conseillerait aux élèves d'en parler plutôt avec un prof de physique?
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  • Nelson - Inscrit
    21 février 2012 12 h 44
    Débat sur des choses que n'existent pas.

    Les choses en question ici n'existent pas dans l'Univers, dans la Terre, dans le réel, des choses que ne sont pas humaines, sur lesquelles n'existent pas les moindres preuves de leur existence, et que nous trouvons pour vrai seulement dans l'imaginaire de certains ?.

    Si nous écoutons ou lisons les nouvelles nous constatons que des centaines et milliers des gens s'entre- tuent à tous les jours et depuis toujours DANS SON NOM.

    Combien de nos jeunes soldats sont morts à cause d'une guerre qu'a comme enjeu principal des choses reliées aux choses qu'on débat ici ?.

    Est-ce que des guerres en cours ne sont pas en lien avec des réactions suite à des actions ''dans son nom'' qu'ont laissé des milliers de morts, le tout dans le contexte de ce que nous débattons ici ?.

    Est-ce que quelqu'un peut nier que la très grande majorité de mort d'humain par humain à été faite au nom de choses que nous parlons ici ?.

    Est-ce que nous pouvons ignorer que certains visent le contrôle mondial à partir des choses que nous débattons ici ?.

    Est-ce que nous n'avons pas au Québec de débats pénibles et souffrants pour nous tous sur des choses qu'ont comme tuile de fond ce type des choses ?.

    Comment certains ne peuvent pas entendre que certains gens ne veulent pas entendre parler des choses de même ?.
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  • Leys - Inscrit
    21 février 2012 13 h 54
    Religion et culture
    J'ai fait aussi des études de lettres et je peux soutenir que ma maigre culture religieuse (fruit de mes années de cours de cathéchèse à l'école primaire) m'a été d'un grand secours lorsqu'il a été temps d'aborder des auteurs aussi incontournables que Claudel, Gide, Mauriac ou Bernanos (pour ne citer que des modernes). La Bible, de même que les oeuvres d'Homère, devraient être des lectures obligatoires pour les jeunes d'ici.
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  • Alexis Lamy-Théberge - Abonné
    21 février 2012 15 h 04
    Pourquoi personne ne dit rien de sensé?
    Non mais, pourquoi sommes-nous tant hystériques quant à notre fameuse «identité» nationale, pour autant que l'on puisse parler d'«identité»?

    Ce n'est pas un enseignant de français qui a censuré une oeuvre à des étudiants collégiaux. Nul appel à modifier les noms de rue ou de village. Nulle guerre déclarée contre les débris visibles d'un passé honteux.

    Le véritable problème, dont le tollé suscité ici n'est qu'un symptôme (c'est bien le tollé qui est le symptôme, et non le cas lui-même), me paraît être ce refus de considérer notre fameuse «identité» dans son caractère hétérogène.

    Le mythe de notre culture linéaire, aux racines continues, à la tradition singulière et au sang monochrome nous a fait croire que derrière les presque 8 millions de visages (en soustrayant les méchants Anglais et les nouveaux venus impurs, évidemment), une seule pensée était ressassée depuis 400 ans, familière et répétitive, faite de Foi simple et de bienveillante fraternité. Tissu de faussetés, Âge d'or qui nous pèse aujourd'hui comme un deuil rêvé, jusqu'à croire avec Bock-Côté que le multiculturalisme est une nouveauté!

    Avec Christian Feuillette, je préfère me désoler de ce que Stéphane Baillargeon rappelait hier ici-même, que «la couverture internationale dans les médias québécois est retombée à 1,9 %». Nous sommes perpétuellement en quête d'une image de nous, souvenir furtif de jeunesse tout droit issu d'un conte, que l'on exige de tout miroir.

    Les narcisses fleuriront.
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  • Yvon Bureau - Abonné
    21 février 2012 16 h 23
    Un écrivain âgé français a dit
    Éloignons-nous au plus tôt des mythes religieux et approchons-nous ensemble de grandes valeurs humanistes.

    Au plus tôt sera le mieux, pour un plus grande paix sociétale.
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  • SNost - Abonné
    21 février 2012 17 h 23
    Merveilleux texte!
    Je suis un athé, globalement serein, mais je suis tout de même très d'accord avec l'importancve de la religion dans notre culture. On ne peut nier l'apport important de la religion pour l'humanité pendant tous ces siècles.
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  • Bernard La Riviere - Abonné
    21 février 2012 20 h 27
    Drôle d'athée
    On pourrait aussi dire qu'une multitude de guerres et de persécutions ont façonné notre civilisation; doit-on souligner leur apport? Ce n'est pas une opinion bien québécoise que de dénoncer les multiples mythes religieux? Où sont les athées, les anticléricaux et les apostats dans l'enseignement de notre littérature? Je veux bien dire bonyeu de temps en temps mais qu'on me lâche avec l'«imbibation» catholique. De nombreux de nos ancêtres l'ont combattu et se retournent dans leur tombe de voir tous ceux qui «la ramène». Comme disait l'autre (un écrivain patenté) : «Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y».
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  • Pierre Bellefeuille - Inscrit
    21 février 2012 21 h 16
    Supberbe article!
    Est-ce si mal à la fin de parler spiritualité, de Dieu, d’Allah, de Boudah?

    Je crains un monde où on chasse la spiritualité pour la remplacer uniquement par des valeurs de consommations, où l’économie et le marché des spéculateurs sont les nouveaux dogmes.

    La recherche de quelque chose de supérieur à nous, il me semble, tend à désirer être autrement, possiblement devenir meilleur, à la fin, autre chose qu’un être refermé sur ses comptes bancaires.

    Bien que je ne sois pas pratiquant, j’ai du mal à supporter entièrement la direction que notre gouvernement impose au système d’éducation.

    Dans le cas de la professeure, elle a manqué un peu de jugement, mais dans le contexte on peut aussi le comprendre, car l’orientation du système vient de plus haut qu’elle. Tout de même!
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