Archives d'une pédophilie - Enquête sur un échec : l'Église des Pays-Bas savait
Bien que les médias en fassent moins état, la crise de la pédophilie au sein de l'Église catholique ne s'estompe pas. La récente enquête instituée aux Pays-Bas par les autorités religieuses en confirme la gravité, ainsi que la pratique du secret et le peu de souci pour les victimes. Or, si l'Église néerlandaise n'est pas la seule à connaître ces viols d'enfants, un facteur «catholique» en expliquerait peut-être l'ampleur et le déni: le recrutement bâclé d'un clergé en perte d'effectifs et le refus d'en exclure les prédateurs.
Cette Église avait fait l'objet de révélations médiatiques à propos de pensionnats, d'écoles et d'orphelinats confiés à son personnel. Vingt ans après l'Église des États-Unis, le réveil fut tardif aux Pays-Bas, mais il fut total. Évêques et supérieurs religieux confièrent l'enquête à Wim Deetman, un protestant et ex-ministre de l'Éducation, qui en a choisi les experts et défini le mandat. Pour la période allant de 1945 à 2010, sondages, archives, témoignages livreront leur vérité.
Le rapport compte 1100 pages en néerlandais. Peu l'auront lu. Mais le résumé qui en a été rendu public en anglais jette une lumière nouvelle sur cette tragédie.
Minoritaire aux Pays-Bas, l'Église catholique en était venue à y prendre une grande place, y dirigeant son propre système d'éducation. Les catholiques y avaient aussi leur presse, un parti politique et même une fédération syndicale. Or, avec les mutations de l'après-guerre, cette Église allait connaître une forte émancipation de ses fidèles en même temps qu'une nette diminution de l'autorité jusqu'alors reconnue aux ecclésiastiques. La sexualité et le célibat du clergé furent au coeur des débats.
Lors du concile Vatican II, les pasteurs conservateurs l'emportèrent et l'Église néerlandaise, l'une des plus ouvertes en Europe, allait être privée des moyens de discuter de ces problèmes et de trouver des solutions, notamment pour la chute de la pratique et pour la crise du clergé. C'est dans ce contexte de désarroi que le scandale de la pédophile, qui n'est pas propre à l'Église mais qu'elle a refoulé, allait éclater.
Un problème d'individus
L'expression d'abus sexuel de mineurs date des années 2000. Mais le problème était connu bien avant. Dès les années 1940, l'Église néerlandaise avait tenté d'y répondre non seulement en édictant des règles de conduite, mais en consultant des experts pour les cas portés à sa connaissance. Chez ces prêtres et religieux «fautifs», elle avait reconnu l'existence de troubles psychiatriques. Elle avait même consulté des médecins sur une possible guérison et sur l'aptitude à faire certaines tâches.
Ces problèmes, toutefois, n'étaient pas considérés comme un obstacle à la prêtrise ou à la vie religieuse. Malgré les directives de Rome à cet égard, des candidats souffrant de «névrose», selon l'expression de l'épo-que, pouvaient être acceptés. Ils ne seront pas davantage exclus le jour où leur désordre va se manifester. L'Église des Pays-Bas tentera de les faire traiter, mais le tabou de l'époque l'empêche d'établir une solution d'ensemble. Quant aux victimes, note le rapport, l'enquête n'a presque rien trouvé aux archives.
Dans les années suivantes, on constate même un désengagement de la part des autorités catholiques du pays. Pourtant, les prêtres quittent alors en grand nombre, et les «vocations» deviennent de plus en plus rares. Or Rome y voyait plutôt des faiblesses individuelles et décourageait le recours aux experts en santé mentale pour jauger les cas difficiles. Résultat: on se contenta d'aider les individus et on discuta de moins en moins de la question.
Au cours des dernières années, la question sera à l'ordre du jour de la Conférence des évêques du pays. Mais, bien que le problème ait été jugé très sérieux, rien de substantiel n'est sorti des discussions. Certes, à la fin des années 1960, Rome offrit aux évêques «l'option» d'exclure d'office les pédophiles (procédure dite de réduction à l'état laïque). Mais ils ne s'en sont pas prévalus.
Un échec d'institution
Le rapport recommande tout un programme de prévention et de réparation, mais il ne tranche pas la question du célibat. La position officielle de l'Église est de refuser d'établir un lien entre le célibat du clergé et le problème de la pédophilie. Néanmoins, dans une entrevue citée dans le Guardian, Wim Deetman, l'auteur du rapport, apporte une nuance. «Nous considérons qu'il est possible que nombre de cas n'auraient pas eu lieu si le célibat était volontaire.»
Le rapport Deetman fait cependant un rappel opportun. L'Église catholique n'a pas eu le monopole de ces agressions, contrairement à l'impression laissée par les médias. Toutefois, si la pédophilie est un problème d'individus, la gestion qu'on en a faite aura été un échec d'institution. À lire la presse, en effet, force est de constater que les institutions qui prétendent à une supériorité morale peinent à reconnaître ces failles et souvent refusent d'adopter des mesures qui épargneraient mensonges et injustices.
Ainsi, aux États-Unis, d'après des statistiques du Pentagone, plus de 3000 rapports d'agression sexuelle ont été enregistrés dans l'armée en 2010, mais seulement 529 ont abouti à un procès. Des militaires ont essuyé récemment un refus de la cour fédérale au motif, dit le juge L. O'Grady, qu'elle n'avait pas à s'immiscer dans la discipline militaire. Or ils se plaignaient d'une culture qui tolère les violeurs et punit les victimes qui osent se plaindre.
Rebekah Havrila, sergente déployée en Afghanistan de 2004 à 2009, avait d'abord cherché conseil auprès de l'aumônier. L'histoire ne dit pas de quelle Église il était. Mais il lui avait répondu, a-t-elle raconté, que ce devait être la volonté de Dieu qu'elle soit violée et qu'elle devrait aller plus souvent à l'église.
***
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Cette Église avait fait l'objet de révélations médiatiques à propos de pensionnats, d'écoles et d'orphelinats confiés à son personnel. Vingt ans après l'Église des États-Unis, le réveil fut tardif aux Pays-Bas, mais il fut total. Évêques et supérieurs religieux confièrent l'enquête à Wim Deetman, un protestant et ex-ministre de l'Éducation, qui en a choisi les experts et défini le mandat. Pour la période allant de 1945 à 2010, sondages, archives, témoignages livreront leur vérité.
Le rapport compte 1100 pages en néerlandais. Peu l'auront lu. Mais le résumé qui en a été rendu public en anglais jette une lumière nouvelle sur cette tragédie.
Minoritaire aux Pays-Bas, l'Église catholique en était venue à y prendre une grande place, y dirigeant son propre système d'éducation. Les catholiques y avaient aussi leur presse, un parti politique et même une fédération syndicale. Or, avec les mutations de l'après-guerre, cette Église allait connaître une forte émancipation de ses fidèles en même temps qu'une nette diminution de l'autorité jusqu'alors reconnue aux ecclésiastiques. La sexualité et le célibat du clergé furent au coeur des débats.
Lors du concile Vatican II, les pasteurs conservateurs l'emportèrent et l'Église néerlandaise, l'une des plus ouvertes en Europe, allait être privée des moyens de discuter de ces problèmes et de trouver des solutions, notamment pour la chute de la pratique et pour la crise du clergé. C'est dans ce contexte de désarroi que le scandale de la pédophile, qui n'est pas propre à l'Église mais qu'elle a refoulé, allait éclater.
Un problème d'individus
L'expression d'abus sexuel de mineurs date des années 2000. Mais le problème était connu bien avant. Dès les années 1940, l'Église néerlandaise avait tenté d'y répondre non seulement en édictant des règles de conduite, mais en consultant des experts pour les cas portés à sa connaissance. Chez ces prêtres et religieux «fautifs», elle avait reconnu l'existence de troubles psychiatriques. Elle avait même consulté des médecins sur une possible guérison et sur l'aptitude à faire certaines tâches.
Ces problèmes, toutefois, n'étaient pas considérés comme un obstacle à la prêtrise ou à la vie religieuse. Malgré les directives de Rome à cet égard, des candidats souffrant de «névrose», selon l'expression de l'épo-que, pouvaient être acceptés. Ils ne seront pas davantage exclus le jour où leur désordre va se manifester. L'Église des Pays-Bas tentera de les faire traiter, mais le tabou de l'époque l'empêche d'établir une solution d'ensemble. Quant aux victimes, note le rapport, l'enquête n'a presque rien trouvé aux archives.
Dans les années suivantes, on constate même un désengagement de la part des autorités catholiques du pays. Pourtant, les prêtres quittent alors en grand nombre, et les «vocations» deviennent de plus en plus rares. Or Rome y voyait plutôt des faiblesses individuelles et décourageait le recours aux experts en santé mentale pour jauger les cas difficiles. Résultat: on se contenta d'aider les individus et on discuta de moins en moins de la question.
Au cours des dernières années, la question sera à l'ordre du jour de la Conférence des évêques du pays. Mais, bien que le problème ait été jugé très sérieux, rien de substantiel n'est sorti des discussions. Certes, à la fin des années 1960, Rome offrit aux évêques «l'option» d'exclure d'office les pédophiles (procédure dite de réduction à l'état laïque). Mais ils ne s'en sont pas prévalus.
Un échec d'institution
Le rapport recommande tout un programme de prévention et de réparation, mais il ne tranche pas la question du célibat. La position officielle de l'Église est de refuser d'établir un lien entre le célibat du clergé et le problème de la pédophilie. Néanmoins, dans une entrevue citée dans le Guardian, Wim Deetman, l'auteur du rapport, apporte une nuance. «Nous considérons qu'il est possible que nombre de cas n'auraient pas eu lieu si le célibat était volontaire.»
Le rapport Deetman fait cependant un rappel opportun. L'Église catholique n'a pas eu le monopole de ces agressions, contrairement à l'impression laissée par les médias. Toutefois, si la pédophilie est un problème d'individus, la gestion qu'on en a faite aura été un échec d'institution. À lire la presse, en effet, force est de constater que les institutions qui prétendent à une supériorité morale peinent à reconnaître ces failles et souvent refusent d'adopter des mesures qui épargneraient mensonges et injustices.
Ainsi, aux États-Unis, d'après des statistiques du Pentagone, plus de 3000 rapports d'agression sexuelle ont été enregistrés dans l'armée en 2010, mais seulement 529 ont abouti à un procès. Des militaires ont essuyé récemment un refus de la cour fédérale au motif, dit le juge L. O'Grady, qu'elle n'avait pas à s'immiscer dans la discipline militaire. Or ils se plaignaient d'une culture qui tolère les violeurs et punit les victimes qui osent se plaindre.
Rebekah Havrila, sergente déployée en Afghanistan de 2004 à 2009, avait d'abord cherché conseil auprès de l'aumônier. L'histoire ne dit pas de quelle Église il était. Mais il lui avait répondu, a-t-elle raconté, que ce devait être la volonté de Dieu qu'elle soit violée et qu'elle devrait aller plus souvent à l'église.
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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