Libre opinion - Religion et manque
Née à Calgary en 1953
Auteure de nombreux romans et essais, lauréate du prix Femina en 2006 grâce à son roman Lignes de faille, Nancy Huston vit désormais à Paris, où elle écrit en français. Musicienne de talent, elle donne également des lectures-concerts.
Dernier livre paru: Démons quotidiens (L’Iconoclaste/Leméac, 2011)
Paris — Rentrant l'autre soir à la tombée bleutée de la nuit, passant d'abord devant l'église Saint-Médard (XVe siècle) et, un instant plus tard, la Grande Mosquée dont la pleine lune éclairait doucement le minaret, je me suis rendu compte à quel point comptent pour moi, dans la ville, ces lieux construits par et pour des gens qui ne me ressemblent pas, des gens qui croient en Dieu. J'y entre souvent. Ils me manqueraient, s'ils devaient un jour disparaître.
Ma génération (née dans les années 50) est très spéciale à cet égard: à peu près tous nos parents étaient croyants et pratiquants, à peu près aucun de nos enfants ne l'est. C'est chez nous, en nous, que ça bascule. C'est énorme! Et pourtant, nous n'en parlons jamais. Comment s'est passé dans notre esprit, mais aussi dans notre corps, le désenchantement du monde? Quels en sont les avantages... et les inconvénients? Nous avons tellement déblatéré contre la religion, son contrôle du corps et de la sexualité, sa façon de plonger les gens dans la passivité, de les distraire de leurs vrais problèmes en faisant miroiter un paradis illusoire, nous avons si prestement remplacé les croyances religieuses par les certitudes scientifiques et politiques que nous oublions, souvent, les aspects plus positifs de la religion, pour lesquels nous n'avons trouvé aucun substitut.
Dans les sociétés traditionnelles, religion et culture étaient soudées; ayant rejeté la première, nous aimons faire comme si la seconde nous en tenait lieu. Mais de nos jours, chacun invente la culture qui lui convient, concoctant son menu personnel de lectures, musiques, spectacles, cours de yoga ou de judo, jeux vidéo, manières de cuisiner et de s'informer... Nous manquent souvent, par contre: la possibilité de s'extraire du quotidien pour renouveler nos forces; le sentiment d'un espace-temps à part, non utilitaire et non économique; le bonheur important de se sentir appartenir à quelque chose.
Bien des systèmes de pensée surgis en Occident lors du déclin du christianisme ont emprunté à celui-ci ses structures ou son sens: le communisme conspue les riches et exalte les pauvres; la psychanalyse met Surmoi, Moi et Inconscient à la place de Paradis, Purgatoire et Enfer; l'érotisme noir préserve le sacré, la transgression et la punition; d'innombrables croyants y ont trouvé leur compte. Quant au sentiment océanique (cette joie de faire partie d'une foule mouvante, qui chante ou crie ou scande des slogans à l'unisson), il nous est fourni selon les milieux par les matchs de foot, les meeting politiques ou les rave parties. Mais le respect d'autrui? l'humilité? le silence? le recueillement? la solennité et la force, lors des événements marquants du parcours humain: naissance, puberté, mariage, mort? Où trouver les mots et musiques qui nous permettent de partager dans la dignité et la beauté ces moments-là?
En somme, même s'il fallait sûrement balancer le bébé Jésus, je me dis que l'eau de son bain n'était peut-être pas qu'opium du peuple, poudre aux yeux, aliénation galopante. Ces derniers temps, alors que notre monde aux valeurs fièrement laïques et surtout commerciales évolue en sens contraire, changeant les lois pour pouvoir garder les magasins ouverts le dimanche, j'ai décidé de vivre un peu différemment ce jour-là — épargnant, à mon visage, le maquillage, et à mon esprit, le courriel.
Ma génération (née dans les années 50) est très spéciale à cet égard: à peu près tous nos parents étaient croyants et pratiquants, à peu près aucun de nos enfants ne l'est. C'est chez nous, en nous, que ça bascule. C'est énorme! Et pourtant, nous n'en parlons jamais. Comment s'est passé dans notre esprit, mais aussi dans notre corps, le désenchantement du monde? Quels en sont les avantages... et les inconvénients? Nous avons tellement déblatéré contre la religion, son contrôle du corps et de la sexualité, sa façon de plonger les gens dans la passivité, de les distraire de leurs vrais problèmes en faisant miroiter un paradis illusoire, nous avons si prestement remplacé les croyances religieuses par les certitudes scientifiques et politiques que nous oublions, souvent, les aspects plus positifs de la religion, pour lesquels nous n'avons trouvé aucun substitut.
Dans les sociétés traditionnelles, religion et culture étaient soudées; ayant rejeté la première, nous aimons faire comme si la seconde nous en tenait lieu. Mais de nos jours, chacun invente la culture qui lui convient, concoctant son menu personnel de lectures, musiques, spectacles, cours de yoga ou de judo, jeux vidéo, manières de cuisiner et de s'informer... Nous manquent souvent, par contre: la possibilité de s'extraire du quotidien pour renouveler nos forces; le sentiment d'un espace-temps à part, non utilitaire et non économique; le bonheur important de se sentir appartenir à quelque chose.
Bien des systèmes de pensée surgis en Occident lors du déclin du christianisme ont emprunté à celui-ci ses structures ou son sens: le communisme conspue les riches et exalte les pauvres; la psychanalyse met Surmoi, Moi et Inconscient à la place de Paradis, Purgatoire et Enfer; l'érotisme noir préserve le sacré, la transgression et la punition; d'innombrables croyants y ont trouvé leur compte. Quant au sentiment océanique (cette joie de faire partie d'une foule mouvante, qui chante ou crie ou scande des slogans à l'unisson), il nous est fourni selon les milieux par les matchs de foot, les meeting politiques ou les rave parties. Mais le respect d'autrui? l'humilité? le silence? le recueillement? la solennité et la force, lors des événements marquants du parcours humain: naissance, puberté, mariage, mort? Où trouver les mots et musiques qui nous permettent de partager dans la dignité et la beauté ces moments-là?
En somme, même s'il fallait sûrement balancer le bébé Jésus, je me dis que l'eau de son bain n'était peut-être pas qu'opium du peuple, poudre aux yeux, aliénation galopante. Ces derniers temps, alors que notre monde aux valeurs fièrement laïques et surtout commerciales évolue en sens contraire, changeant les lois pour pouvoir garder les magasins ouverts le dimanche, j'ai décidé de vivre un peu différemment ce jour-là — épargnant, à mon visage, le maquillage, et à mon esprit, le courriel.







