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    Le Vatican et le mariage homosexuel - Quand la hiérarchie catholique prône l'État monolithique

    On raconte qu'en ce temps-là, se côtoyant au marché, des cultivateurs demandaient à d'autres compères s'ils pouvaient, eux, voter rouge dans leurs comtés. «Oui», répondaient certains. «Chanceux!», reprenaient les premiers, «nous, nous devons voter bleu sous peine de péché mortel». À l'époque, il se trouvait donc au moins un évêque, ici et là, pour laisser ses ouailles voter selon leur conscience.

    Un siècle et demi après, le Vatican veut, semble-t-il, corriger cette anarchie morale. Non seulement au Québec, mais sur toute la planète. Le fondement de la société est menacé, clame-t-on, par le mariage homosexuel. Les simples fidèles devraient combattre cette union contre nature, mais surtout aucun député catholique ne pourrait, sans faute grave, la rendre légale.

    Mieux encore, un Jean Chrétien risque l'enfer s'il ouvre l'institution matrimoniale à des gens qui ne sauraient avoir d'enfant, encore moins en éduquer, selon le «plan de Dieu». L'édit de l'ancienne Inquisition, tombant en pleine sécheresse estivale, allait immanquablement faire les délices des médias.

    Sur le fond, quiconque a de proches parents, voire des enfants, de cette orientation sexuelle, aura résolu la question depuis longtemps. Ce sont les religions opposées à cette expression de la sexualité humaine qui errent, bien qu'elles invoquent — outre les Saintes écritures — tradition, loi naturelle et bien commun.

    Il aurait été surprenant que Rome tolère ce mariage, alors que l'homosexualité elle-même, hier tenue pour une perversion morale, reste aujourd'hui, au catéchisme officiel, une sorte de monstrueux accident de la nature. (Erreur de Dieu? En réalité, des historiens sont en train de découvrir, sous les interdits séculaires, une culture homosexuelle qui aurait même comporté ses rites conjugaux.)

    Des députés partagent encore l'opinion négative sur l'homosexualité. Ils refuseraient, certes, de faire de cette orientation un crime, comme ce fut ici le cas auparavant et comme ce l'est encore en d'autres pays. Mais ils estiment que le mariage ne doit pas être confondu avec l'union de personnes de même sexe. Et ils veulent qu'on en débatte avant de changer la législation.

    Il y aura un débat, lors de l'adoption d'une loi sur le sujet. Mais si la Cour suprême, consultée entre-temps, est d'avis que la définition actuelle est discriminatoire et donc invalide, le Parlement pourra difficilement maintenir, sous une autre forme, une inégalité que les tribunaux ont déjà condamnée.

    Vers une impasse

    La campagne contre le mariage homosexuel se dirige donc vers une impasse. Néanmoins les évêques catholiques et les autres leaders religieux qui ont les mêmes idées sur ce sujet ont le droit de les faire connaître. La liberté d'opinion et d'association vaut aussi pour eux, et c'est à tort qu'on invoque «la séparation de l'Église et de l'État» pour les faire taire ou invalider leur propos.

    Par contre, il y a plus qu'une conception de la sexualité dans le document du Vatican et dans les déclarations récentes de quelques évêques en Ontario et en Alberta. Il y a aussi une conception totalitaire de la société.

    Le Vatican et les évêques qui suivent sa croisade ne pressent pas seulement les législateurs catholiques de voter selon les vues de leur religion. Ils les incitent à imposer leur code moral au reste de la société. Qu'un pape polonais entretienne la nostalgie d'une Europe à nouveau unie sous des valeurs chrétiennes, passe encore. Mais qu'un pareil recul soit appuyé par des évêques au Canada (l'épiscopat québécois se montre plus prudent) en dit long sur la fragilité du pluralisme canadien.

    (Certes, si un législateur, de foi catholique ou autre, réprouve une loi foncièrement mauvaise, il peut suivre sa religion et sa conscience, qui parlent alors d'une même voix. C'est même son devoir de le faire. Mais tel n'est pas le cas ici. Quel député croit sérieusement que son propre mariage sera lésé en quoi que ce soit par l'union de personnes homosexuelles?)

    Le parlementaire qui voudra obéir d'abord à Rome n'est pas au bout de ses peines. Si l'homosexualité est un dérèglement grave pour la société, n'en va-t-il pas de même d'autres pratiques sociales inscrites à la morale catholique-romaine: le divorce, l'avortement, la sexualité prénuptiale ou extraconjugale, la contraception? Ce député va-t-il également en imposer l'interdit à ses concitoyens qui sont d'une autre opinion?

    Sous un discours lénifiant qui invoque la dignité de la personne et la quête du bien commun, Rome rêve à nouveau de pays chrétiens, qui n'auraient rien à envier à l'actuel Iran fondamentaliste. Les évêques, certes, n'ont pas tort de souhaiter plus de cohérence entre la vie privée et la vie publique et entre morale personnelle et moralité sociale. Mais, des décennies après le concile Vatican II, plusieurs d'entre eux en sont encore à souhaiter que l'État impose leur conception de la vertu.

    Les «aberrations» du clergé

    Le Canada refuse ce monolithisme étouffant. Aux États-Unis, toutefois, les républicains, y voyant un enjeu propre à favoriser leur réélection, ont obtenu du président George W. Bush qu'il promette une orientation restrictive. Divisés sur le sujet, les démocrates sont aux abois. Certains d'entre eux rappellent que, depuis Bill Clinton, le Congrès permet déjà aux États de réserver le mariage à l'homme et à la femme. La population, quant à elle, se montre peu sympathique aux homosexuels.

    Au Canada, cette sympathie vacille, et la tentation électoraliste guette également. En milieu traditionaliste, le siège de certains libéraux n'est plus assuré. Plus d'un député se fera un adversaire acharné du mariage homosexuel pour peu que l'opinion publique s'y montre rébarbative. Pareils représentants du peuple seraient les premiers, s'ils en avaient le pouvoir, à écarter la Charte des droits.

    Mais la position de la hiérarchie catholique ne contredit pas seulement le pluralisme et la liberté dont jouissent les citoyens du pays. Elle bafoue aussi la maturité et le jugement moral que les laïques sont censés avoir au sein de leur Église. Peut-être sont-ils incultes en matière de haute théologie. Mais sûrement pas dans la conduite de la vie sociale et surtout dans la vie conjugale.

    La morale sexuelle de Rome, appuyée par une minorité sectaire, est récusée par l'ensemble des fidèles. Or, ce n'est pas l'ignorance qui explique ce refus chez les simples catholiques. C'est la conscience plus ou moins confuse mais irréductible de fourvoiements graves dans la doctrine officielle. Leur intuition ne les trompe pas. Plus des historiens étudient les documents et les pratiques du clergé, plus ils y découvrent des aberrations. Après des siècles de mépris pour la femme et de répression de la sexualité «naturelle», la hiérarchie gagnerait sans doute à observer un moratoire en ce domaine.

    À tout le moins pourrait-elle, au Canada sinon à Rome, écouter l'expérience des catholiques au lieu de leur dicter une ligne de conduite. Il est choquant que des évêques exigent plus de démocratie au Parlement que dans leur propre Église. Le Vatican refuse d'entendre les catholiques homosexuels, y compris des membres du clergé. Il repousse aussi le jugement d'autres confessions chrétiennes, moins rigides à cet égard. Il s'allie même aux milieux les plus rétrogrades. Comment la voie de la vérité et de la justice pourrait-elle passer par là?

    redaction@ledevoir.com

    Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.












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