La crise du BlackBerry - L'espionnage à l'heure de la mondialisation
Après avoir garanti un secret total aux usagers du BlackBerry, un engagement qui en a fait un succès mondial, la firme Research in Motion (RIM), sommée par l'Arabie saoudite d'en ouvrir l'accès aux autorités, y a finalement consenti, hier, espérant sans doute minimiser le risque de perdre ce lucratif marché. Cruel dilemme éthique pour RIM et autres Google du paradis Internet: comment «sécuriser» le téléphone «intelligent» tout en permettant aux États d'en détecter les usages «nuisibles»?
RIM comptait en juin quelque 46 millions d'abonnés dans 175 pays, dont plus d'un million en Indonésie et autant en Inde et dans les royaumes d'Arabie et des Émirats unis. Les autorités de ces pays clament leur droit de préserver, là aussi, la sécurité nationale (contre le «terrorisme») et la moralité publique (contre la «pornographie»). Mais plusieurs régimes, y compris en Chine et en Iran, veulent surtout y surveiller l'opposition et les défenseurs des droits démocratiques.
Washington, par la voix d'Hillary Clinton, n'avait pas manqué d'invoquer la liberté de communication, sinon la protection de la vie privée. À Ottawa, Peter Van Loan, le ministre du Commerce international, s'était étonné que des pays veuillent bannir le BlackBerry, devenu «un outil essentiel pour faire des affaires». Mais cette crise lève le voile sur l'envahissement du cyberespace par diverses puissances, plus ou moins occultes, qui n'ont cure des règles d'éthique, voire des lois en vigueur.
Dans une enquête récente, le Wall Street Journal a confirmé l'exploitation clandestine de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter par des firmes faisant commerce d'informations sur les consommateurs. D'autres enquêtes ont révélé que des firmes de communication désireuses de s'implanter dans un pays y livraient aux autorités des informations personnalisées. Bien avant Internet, du reste, les services de police et de renseignement pouvaient compter — et comptent encore — sur les compagnies de téléphone pour enregistrer des conversations et obtenir les registres d'échanges téléphoniques.
L'Arabie saoudite, apprend-on entre-temps, vise à se protéger contre l'espionnage industriel et politique. La compagnie RIM garantit le secret à ses gros clients (les entreprises et les gouvernements) qui passent par ses serveurs. Mais elle ne protège pas ses abonnés ordinaires, dont les communications sont relayées par les services et les installations locales, déjà régis par les lois du pays et vulnérables aux surveillances. Bref, l'ennemi, ce n'est plus seulement le dissident local, mais aussi la multinationale étrangère.
Les serveurs de RIM, où sont cachés et protégés les codes d'encryptage des communications sur BlackBerry, sont situés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada. D'autres gouvernements ont compris cet enjeu. Ainsi, pour laisser entrer le BlackBerry, la Russie a exigé que le serveur en soit installé chez elle. RIM en aura un, désormais, en Arabie saoudite, apprenait-on samedi.
Certes, tous les pays n'ont pas les moyens de surveiller les entreprises occidentales et les gouvernements qui les appuient. Mais plusieurs veulent contrôler les activités des firmes étrangères qui sont présentes sur leur territoire. Car si la mondialisation et la technologie mettent aussi au défi les systèmes de sécurité, les intérêts nationaux, eux, demeurent.
Gouvernements et entreprises veulent encore espionner les autres, mais éviter de subir le même traitement. L'agence Reuters signalait ce week-end que la multinationale Lockheed Martin impose à son personnel des restrictions à l'usage du BlackBerry. «L'entreprise possède des standards et des protocoles rigoureux sur la façon de procéder et de communiquer dans le cas d'informations délicates», assure son porte-parole, Jeffrey Adams.
La France, pays de toutes les libertés, mais aussi de maintes surveillances, a banni l'usage du BlackBerry par ses agents, note Peter Apps, dans la même analyse de Reuters. À vrai dire, les gouvernements même démocratiques sont d'ordinaire fort discrets en matière d'espionnage, mais restent «sans frontières» en ce domaine. Il aura fallu que RIM fasse un coup de marketing en prétendant à la confidentialité du BlackBerry pour que le débat éclate sur la place publique.
En réalité, seuls les consommateurs et les «activistes» naïfs présument que leurs communications peuvent rester privées. Les réseaux internet sont d'immenses filets où capturer, avec ou sans publicité, de nouveaux marchés. Ils sont aussi, il est vrai, des places publiques virtuelles où mobiliser l'opinion en de vastes mouvements de protestation ou de solidarité. Toutefois, du simple protestataire au grand potentat, nul ne saurait plus échapper à l'oeil des agences de renseignement.
À en croire, en effet, les spécialistes de l'encryptage, aucun moyen technique de communication n'est à l'abri. Les compagnies qui vendent des moyens de communication en les présentant comme parfaitement confidentiels et sécuritaires ne protègent pas l'usager contre certaines intrusions. Des services, en effet, possèdent les moyens techniques et financiers d'y faire échec.
Reporters sans frontières dénonce la répression de citoyens et de journalistes qui font usage du BlackBerry. Mais même en pays démocratique, on surveille les opposants: le smartphone d'aujourd'hui peut, comme le téléphone d'hier, piéger tant la liberté que la délinquance. Aussi plusieurs enjeux mondiaux d'aujourd'hui, liberté des gens et du commerce, encadrement des pouvoirs d'État, accès aux moyens de communications, devront-ils faire l'objet de nouvelles conventions internationales. Nous en sommes loin.
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redaction@ledevoir.com
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
RIM comptait en juin quelque 46 millions d'abonnés dans 175 pays, dont plus d'un million en Indonésie et autant en Inde et dans les royaumes d'Arabie et des Émirats unis. Les autorités de ces pays clament leur droit de préserver, là aussi, la sécurité nationale (contre le «terrorisme») et la moralité publique (contre la «pornographie»). Mais plusieurs régimes, y compris en Chine et en Iran, veulent surtout y surveiller l'opposition et les défenseurs des droits démocratiques.
Washington, par la voix d'Hillary Clinton, n'avait pas manqué d'invoquer la liberté de communication, sinon la protection de la vie privée. À Ottawa, Peter Van Loan, le ministre du Commerce international, s'était étonné que des pays veuillent bannir le BlackBerry, devenu «un outil essentiel pour faire des affaires». Mais cette crise lève le voile sur l'envahissement du cyberespace par diverses puissances, plus ou moins occultes, qui n'ont cure des règles d'éthique, voire des lois en vigueur.
Dans une enquête récente, le Wall Street Journal a confirmé l'exploitation clandestine de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter par des firmes faisant commerce d'informations sur les consommateurs. D'autres enquêtes ont révélé que des firmes de communication désireuses de s'implanter dans un pays y livraient aux autorités des informations personnalisées. Bien avant Internet, du reste, les services de police et de renseignement pouvaient compter — et comptent encore — sur les compagnies de téléphone pour enregistrer des conversations et obtenir les registres d'échanges téléphoniques.
L'Arabie saoudite, apprend-on entre-temps, vise à se protéger contre l'espionnage industriel et politique. La compagnie RIM garantit le secret à ses gros clients (les entreprises et les gouvernements) qui passent par ses serveurs. Mais elle ne protège pas ses abonnés ordinaires, dont les communications sont relayées par les services et les installations locales, déjà régis par les lois du pays et vulnérables aux surveillances. Bref, l'ennemi, ce n'est plus seulement le dissident local, mais aussi la multinationale étrangère.
Les serveurs de RIM, où sont cachés et protégés les codes d'encryptage des communications sur BlackBerry, sont situés aux États-Unis, en Grande-Bretagne et au Canada. D'autres gouvernements ont compris cet enjeu. Ainsi, pour laisser entrer le BlackBerry, la Russie a exigé que le serveur en soit installé chez elle. RIM en aura un, désormais, en Arabie saoudite, apprenait-on samedi.
Certes, tous les pays n'ont pas les moyens de surveiller les entreprises occidentales et les gouvernements qui les appuient. Mais plusieurs veulent contrôler les activités des firmes étrangères qui sont présentes sur leur territoire. Car si la mondialisation et la technologie mettent aussi au défi les systèmes de sécurité, les intérêts nationaux, eux, demeurent.
Gouvernements et entreprises veulent encore espionner les autres, mais éviter de subir le même traitement. L'agence Reuters signalait ce week-end que la multinationale Lockheed Martin impose à son personnel des restrictions à l'usage du BlackBerry. «L'entreprise possède des standards et des protocoles rigoureux sur la façon de procéder et de communiquer dans le cas d'informations délicates», assure son porte-parole, Jeffrey Adams.
La France, pays de toutes les libertés, mais aussi de maintes surveillances, a banni l'usage du BlackBerry par ses agents, note Peter Apps, dans la même analyse de Reuters. À vrai dire, les gouvernements même démocratiques sont d'ordinaire fort discrets en matière d'espionnage, mais restent «sans frontières» en ce domaine. Il aura fallu que RIM fasse un coup de marketing en prétendant à la confidentialité du BlackBerry pour que le débat éclate sur la place publique.
En réalité, seuls les consommateurs et les «activistes» naïfs présument que leurs communications peuvent rester privées. Les réseaux internet sont d'immenses filets où capturer, avec ou sans publicité, de nouveaux marchés. Ils sont aussi, il est vrai, des places publiques virtuelles où mobiliser l'opinion en de vastes mouvements de protestation ou de solidarité. Toutefois, du simple protestataire au grand potentat, nul ne saurait plus échapper à l'oeil des agences de renseignement.
À en croire, en effet, les spécialistes de l'encryptage, aucun moyen technique de communication n'est à l'abri. Les compagnies qui vendent des moyens de communication en les présentant comme parfaitement confidentiels et sécuritaires ne protègent pas l'usager contre certaines intrusions. Des services, en effet, possèdent les moyens techniques et financiers d'y faire échec.
Reporters sans frontières dénonce la répression de citoyens et de journalistes qui font usage du BlackBerry. Mais même en pays démocratique, on surveille les opposants: le smartphone d'aujourd'hui peut, comme le téléphone d'hier, piéger tant la liberté que la délinquance. Aussi plusieurs enjeux mondiaux d'aujourd'hui, liberté des gens et du commerce, encadrement des pouvoirs d'État, accès aux moyens de communications, devront-ils faire l'objet de nouvelles conventions internationales. Nous en sommes loin.
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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