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Qui décidera des soins? - L'éthique d'une médecine pour société vieillissante

Enclines à diverses maladies chroniques, les personnes âgées ont besoin de soins, mais différents.
Photo : Agence Reuters Michael Kooren
Enclines à diverses maladies chroniques, les personnes âgées ont besoin de soins, mais différents.
La récente pandémie a mis à rude épreuve l'accès aux soins de santé. Qui devait-on d'abord vacciner, surtout si les précieuses doses venaient à manquer? Les vieux ou les jeunes? Les pompiers ou les enseignants? Une telle grippe n'arrive heureusement que deux ou trois fois par siècle. Or, tous les jours, les services de santé affrontent des dilemmes aussi déchirants et sans cesse plus complexes.

L'Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux (AQESSS) s'est attaquée à la question, vendredi dernier à Montréal, lors du colloque annuel des directeurs des services professionnels (DSP). Syndicats et partis politiques abordent la «crise» du système de santé comme s'il s'agissait d'un manque d'argent ou de personnel. Mais dans les hôpitaux, des choix d'un tout autre ordre interpellent les dispensateurs de soins.

Alors que les médias exaltent la santé parfaite et qu'une médecine de pointe valorise la victoire sur la maladie, une population vieillissante risque d'être marginalisée, humiliée sinon rudoyée. Car le présent système mesure performance, prestige et rémunération au volume de la clientèle sinon au succès des interventions. C'est donc aussi la médecine et la formation médicale qui seraient problématiques.

Le colloque de l'AQESSS réunissait non seulement des médecins, mais aussi des responsables de soins infirmiers, des travailleurs sociaux, des juristes et des experts en bioéthique. Car l'entrée en scène du patient et de sa famille dans les décisions cliniques fait même intervenir les tribunaux. Le cas exemplaire, a rappelé Hubert Doucet, professeur et bioéthicien, s'est posé en 1976 avec l'affaire Karen Ann Quinlan.

Le droit du patient aurait-il préséance sur la morale médicale? Un juge allait-il trancher ou simplement déterminer qui décidera? Un comité d'éthique ne doit-il faire que des recommandations? L'enjeu a pris, depuis, plus d'ampleur. Le soin du patient devient une responsabilité collective. Déjà complexe, cette façon de faire sera délicate, sinon explosive, en cas de conflit de pratiques ou de ressources insuffisantes.

Faire face aux besoins du XXIe siècle

L'âgisme n'est pas le moindre obstacle. Déjà au siècle passé, a expliqué Marie-Jeanne Kergoat, médecin à l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal, les préjugés envers les malades plus âgés alimentaient chez les soignants comme dans la société une discrimination à leur égard. Et les vieux sont tenus, encore ces années-ci, pour des gens démunis ou riches, soumis ou égocentriques. Fardeau improductif, dit-on, cette population va faire grimper les coûts de santé.

Or, si les retraités ne sont pas tous devenus impotents, le vieillissement les rend néanmoins enclins à diverses maladies chroniques. Ils ont besoin de soins, mais différents. La médecine devra renoncer à «guérir», pour préserver plutôt leur qualité de vie. Maints jeunes médecins, toutefois, préfèrent encore «sauver des vies» plutôt que de «perdre leur temps» auprès de vieux «inguérissables».

Pourtant, il ne s'agit plus seulement de vaincre les maladies rares, de recourir aux techniques avancées, de pousser la connaissance des organes physiques. Il faut aussi faire face aux besoins du XXIe siècle. Pour l'hôpital d'une société développée, note la British Geriatrics Society citée par le Dr Kergoat, le travail primordial consistera à offrir aux gens souffrant de maladies chroniques des traitements atténuant leur condition et exigeant peu de technologie.

Le modèle médical et la formation en médecine auront à se transformer. Le clinicien devra prendre en considération l'âge et les vues des patients, leur environnement familial et culturel. Il sera appelé aussi à participer à des arbitrages de plus en plus complexes. Déjà des «guides de pratique» ont été élaborés au sein du réseau de la santé. Et les défis qui se posent font l'objet de débats.

L'AQESSS avait mis au programme quelques cas d'éthique inspirés de situations actuelles.

- Que faire quand des médecins concluent qu'un patient, après des mois de soins intensifs, ne pourra plus s'en passer, que l'homme sévèrement amputé souhaite revenir chez lui, et que sa famille refuse un transfert en établissement de soins généraux?

- Que doit faire un DSP quand des médecins lui demandent de ne pas accepter à l'urgence une ex-patiente dans la soixantaine dont la condition est irréversible, mais dont le mari — mû par les valeurs de sa culture et fort d'un mandat reconnu — exige de «tout faire» pour la sauver?

- Que peut faire un médecin d'hôpital en préparant le congé d'une vieille patiente, s'il craint les conditions sociales de son retour à domicile, alors qu'on le menace, en cas de refus, de «manchette des journaux» du lendemain?

- Que doit décider un médecin de soins intensifs auquel on demande d'accepter plusieurs cas critiques, alors qu'aucun lit n'est plus disponible dans l'établissement, malgré une gestion étroite des cas déjà admis?

Les participants ont également eu droit à une démonstration d'ordre éthique de situations où différentes personnes — chercheurs, gestionnaires, médecins — demandent d'avoir accès à des dossiers confidentiels de patient gardés aux archives de l'établissement. Une revue a également été présentée des divers services de consultation en éthique clinique.

La récente pandémie a fait l'objet au colloque d'une discussion fort suivie. Pour les médecins habitués à dominer leur profession, l'évolution du droit et des moeurs exigera aussi la maîtrise d'une pratique différente. Ils auront à traiter de plus en plus avec d'autres interlocuteurs. Comme lors d'une pandémie, toutefois, un tel changement exigera du réseau de la santé qu'il gagne la collaboration attendue des patients et des familles.

***

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
 
 
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  • Daniel Beaudry - Abonné
    15 février 2010 09 h 19
    Jusqu'ici on a réussi à balayer le débat en dessous du tapis
    Les budgets de la santé gonflent, ce qui fait que les problèmes imposés par les limites sont escamotés. Les plus riches ont un accès privilégié soit en allant aux États Unis ou en utilisant leurs connections sociales. Les listes d'attentes sont endurées dans le silence. Le problème est gros et grossit et on réussit encore à ne pas le voir. Le recours aux menaces de poursuites est encore quantitativement limité. Un jour viendra où le problème deviendra incontournable. Si vous avez 60 ans et pensez que vous êtes encore en bonne santé, prenez bien soin de vous même parce que dans 20 ans, il y aura certainement moins de ressources médicales pour vous qu'il y en a maintenant, c'est mon opinion.

    Daniel Beaudry, médecin
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  • - Abonné
    16 février 2010 03 h 42
    Suggestion pour le respect des retraités en fin de vie.
    Pourquoi ne pas accompagner le premier chèque de pension de la vieillesse d'un petit sachet ¨exit final¨ que la personne prendra elle-même à volonté, à 70 ou 100 ans, lorsqu'elle le décidera elle même plutôt que de la laisser pourrir, coûter cher à la société, être un fardeau pour les siens.....
    Pourquoi obliger les gens, quand ils veulent en finir de leur condition misérable, à se pendre comme c'est encore arrivé dernièrement à une connaissance.... où à s'ouvrir les veines faute de moyen plus décents. Cessons d'être hypocrites une fois pour toutes et agissons,
    La société se plaint que les personnes âgées coûtent cher...qu'elles sont un fardeau pour tous mais il ne faut surtout pas leur donner la chance de partir dans la dignité à l'heure que cette personne décidera elle-même, j'ai bien dit elle-même.....
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  • Yvon Bureau - Abonné
    16 février 2010 06 h 21
    La PERSONNE en fin de vie, SA dignité et SA liberté
    Si l'on place la Personne en fin de vie au centre des processus de d'information et de décision, la gestion de la fin de la vie sera facilitée, tellement moins compliquée.

    Place au développement le la personne en fin de vie, surtout en amont.

    Place à une culture nouvelle : celle d'une fin de vie préparée et ouverte.

    Place au développement des accompagnements, des approches et des soins appropriés.

    Place aux Directives anticipées écrites de fin de vie.

    Place au Libre-choix.

    www.collectifmourirdigneetlibre.org
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  • Eugénelle Fortin - Abonnée
    16 février 2010 09 h 26
    Le bien mourir : Une interrogation sur la santé de l'Éthique dans notre société
    Des débats sur les enjeux d'être ou non accommodants aux questions posées par la société dite « vieillissante » (drôle de terme, vous ne trouvez pas ; je croyais que nous étions dès la naissance en état de vieillissement), il n'y a qu'une seule interrogation : celle d'une place pour l'Éthique dans notre société. Pourrons-nous au terme de cette nécessaire réflexion sur le droit du bien mourir, répondre par l'affirmative ? Je l'espère. Tous les êtres vieillissants que nous sommes devraient également le souhaiter.
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  • Élodie Gagné - Abonné
    16 février 2010 09 h 43
    Éthique pour soins personnes vieillissantes
    La proposition de Mme Suzanne Legault de donner le libre choix aux personnes agées de choisir le moment de partir me semble accorder à ces mêmes personnes le respect qui leur est dû. On ne les laissent pas mourir sans soins, on ne leur demandent pas d'oublier toute dignité, on leur dit : quand vous déciderez que c'est le temps et on leur donne le moyen de passer à l'action.
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  • Sylvain Auclair - Abonné
    16 février 2010 10 h 13
    Dignité...
    C'est un mot qui ne veut rien dire. Pour l'Église catholique, la dignité, c'est de souffrir jusqu'à la mort naturelle. Pour d'autres...
    On peut parfois demander à la personne, mais pas toujours.

    Quant à donner le sachet exit final au premier chèque de pension... Cela ne voudrait-il pas dire: "Tu nous coûtes trop cher à présent, débarrasse le plancher"?
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  • France Marcotte - Abonnée
    16 février 2010 11 h 42
    Comment rendre un vieux intéressant
    Si on avait aujourd'hui à choisir entre la vie d'un enfant ou d'un vieux, pour plusieurs le choix ne serait pas difficile à faire. Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi et pour d'autres cultures le vieux est important; il incarne le savoir à transmettre, le rappel de la fugacité de la vie; il est précieux. Question de perspective je suppose. La médecine est aussi culturelle nous dit M.Leclerc et pour elle qui veut à tout prix guérir, sauver des vies et briller de découvertes avant-gardistes, aider des vieux à vivre malades risque de ne pas être très excitant et pourtant le lot de tous les jours dans une population vieillissante. Si on veut éviter que les vieux soient malmenés et prématurément bousculés vers la sortie, les médecins devront modérer les transports de leurs ambitions à briller. Et voir eux aussi dans le vieillissement autre chose qu'une déchéance? On n'a peut- être qu'à s'imaginer un monde où personne n'aurait plus de 55 ans... il manquerait, quoi déjà?. La tendresse et la compassion en tout cas. Et déjà certains vieux sont précieux dans notre société: des vieux célèbres. S'agit donc de se rendre intéressant?
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  • Andre Vallee - Abonné
    16 février 2010 20 h 11
    Les dépenses
    Si on commençait par faire le ménage dans les prescriptions inutiles voire nocives. L'expérience de la H1N1 n'en est qu'un exemple. Une autre enquête dans les foyers de personnes agées pourrait nous éclairer, comme ce fut le cas il y a quelques années.
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  • Minona Minona - Inscrite
    26 février 2010 13 h 58
    Froid dans le dos
    @Suzanne Legault

    Votre commentaire donne froid dans le dos, à moins qu'il était ironique. Sous prétexte de ne pas être hypocrites, a-t-on tendance à avoir davantage de compassion pour les jeunes souffrant de dépression que pour les aînés? Tout les aînés qui se suicident ne souffrent pas de maladies incurables. Pour beaucoup, mourir n'est pas un choix puisque c'est souvent la solitude qui les y amène. Il y a mieux à faire pour améliorer les conditions de vie des personnes âgées que de leur donner des pillules pour mourir. Mourir d'abandon n'a rien de digne.
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