Un évêque en procès - L'affaire Haley frappe au coeur de l'épiscopat
Photo : Agence Reuters
L'ancien évèque Raymond Lahey s'est livré à la police d'Ottawa la semaine dernière.
Mgr Raymond Lahey, alors pasteur catholique à Terre-Neuve, était déjà sensibilisé aux agressions sexuelles survenues dans l'Église de cette province. Nommé depuis évêque d'Antigonish en Nouvelle-Écosse, il aura présenté aux victimes de ce diocèse des excuses émouvantes, et signé avec elles une entente exemplaire. Comment donc a-t-il pu avoir en sa possession ce matériel de pornographie juvénile, événement qui l'a incité à soumettre sa démission au pape avant de comparaître en justice?
D'abord évêque de St. George, à Terre-Neuve, Mgr Haley avait eu à gérer une crise d'agressions sur des servants de messe. Un prêtre de paroisse en avait été reconnu coupable, et des poursuites en avaient résulté pour quelque
13 millions de dollars. Le diocèse fit face à la faillite. La Cour d'appel avait cependant statué que l'évêque, n'ayant pas eu connaissance des actes, n'avait pas à en partager personnellement la responsabilité.
Tout autre est la découverte à l'aéroport d'Ottawa d'un ordinateur du prélat contenant du matériel pornographique. Le choc ébranle la confiance et la foi de maints catholiques, reconnaît l'archevêque de Halifax, Mgr Anthony Mancini, ex-évêque auxiliaire de Montréal. Et l'opposition que suscite à Rogersville, au Nouveau-Brunswick, la présence de l'accusé au monastère cistercien de l'endroit confirme la révulsion des gens.
L'Église compatit mieux qu'avant au sort des victimes, mais elle reste en quête d'explication. Des victimes de l'orphelinat de Mount Cashel, une affaire qui a secoué Terre-Neuve il y a 25 ans, affirment aujourd'hui avoir vu du matériel pornographique à la maison de Raymond Haley, alors simple prêtre. Sheine Earle en a parlé, dit-il aux enquêteurs, mais on l'aurait prié de taire la chose. La Presse canadienne aurait en 1989 évoqué un tel incident. La police de St. John's est en train de revoir le dossier. Mais seul l'ex-évêque est en position d'éclairer la situation qui était alors la sienne.
Universitaire brillant, pasteur ouvert et estimé, Raymond Haley avait retenu l'attention de Jean-Paul II, qui l'a nommé évêque. Au Vatican comme au Canada, Mgr Haley a assumé des fonctions d'importance. Il partageait sûrement les mots adressés par ce pape aux évêques des États-Unis, en 2002, et qu'ils citent dans leur Charte sur la protection des enfants et des jeunes gens. Cette agression, disait le pape, est « tenue à juste titre par la société comme un crime; c'est aussi un péché épouvantable aux yeux de Dieu ».
Dans cette Charte, les évêques américains se disent déchirés par la faute, le crime et le bris de confiance perpétrés par « quelques membres du clergé ». Ils ont fait tout leur possible, ajoutent-t-ils, pour en mesurer l'ampleur. Et ils attendent, dit ce document de 2006, « les résultats d'une étude sur les causes et le contexte de ce problème ».
Certes, au Canada, la possession de pornographie juvénile ne sera tenue pour un crime que dans les années 1990. Mais l'événement qui vient d'éclater frappe au coeur de la hiérarchie, dans plusieurs pays et jusqu'à Rome. On n'en possède pas l'explication.
Des études
Un examen plus poussé s'imposait, avait-on reconnu, des « vocations » à la vie sacerdotale ou religieuse. Or, qu'en sera-t-il désormais de l'accès à l'épiscopat? L'autorité religieuse n'est plus réticente à voir les pouvoirs civils faire enquête dans les cas impliquant des membres du clergé. Mais, sauf erreur, les enquêtes proprement ecclésiastiques tardent encore à déterminer les causes tant de ces problèmes personnels que du laxisme institutionnel à leur endroit.
Pourtant, il ne manque pas d'études sur la question, aux États-Unis, mais aussi en Australie et sans doute ailleurs. La pédophilie, il est vrai, n'est pas encore élucidée. Mais plus d'un auteur attribue l'épidémie de ces cas dans les milieux catholiques au centralisme propre à l'Église romaine et à la sacralisation du sacerdoce, deux facteurs propices à la loi du silence et au refus traditionnel d'examiner des faits de cette nature.
Le célibat, contrairement au cliché répandu, n'explique pas ces déviations du comportement. Mais l'absence d'expérience parentale dans un clergé célibataire peut expliquer, estime un évêque comme Mgr Geoffrey Robinson, que l'institution cléricale ait tant tardé à voir la détresse des enfants victimes de ces agressions et à comprendre le scandale particulièrement révoltant que cette situation représente pour les familles.
Pourtant, aux États-Unis, un tournant s'est amorcé dans l'Église catholique. Les évêques y ont non seulement accepté de verser des compensations et d'aider les victimes, mais ils ont édicté une politique détaillée, supervisée par des laïcs et visant à gérer les problèmes hérités du passé ou survenant aujourd'hui. Des cas sont découverts chaque année, et les sommes versées en compensation dépassent, pour l'ensemble du pays, 2,6 milliards de dollars.
Cet épiscopat a aussi créé un Office of Child and Youth Protection, qui suit l'évolution des changements dans les 196 diocèses du pays. Sa directrice générale, Teresa M. Kettelkamp, rapportait en mars dernier que s'il y a encore des situations « horribles », par contre les progrès continuent d'une année à l'autre. L'Église catholique, écrit-elle, est devenue « l'un des sanctuaires les plus sécuritaires dans notre monde pour les enfants et les jeunes gens ». Plus encore, elle serait devenue « une ressource pour les gens qui, au-delà de l'Église catholique, cherchent à affronter cette plaie de la société ».
Beaucoup reste à faire. Les moines de Rogersville ont accueilli l'ex-évêque Haley. Mais d'innombrables gens sont aux prises avec des comportements déviants. Qui apportera une réponse autre que judiciaire à leur drame intérieur? Peut-être le monde monastique pourrait-il, mieux que la recherche commerciale, s'y attaquer.
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
D'abord évêque de St. George, à Terre-Neuve, Mgr Haley avait eu à gérer une crise d'agressions sur des servants de messe. Un prêtre de paroisse en avait été reconnu coupable, et des poursuites en avaient résulté pour quelque
13 millions de dollars. Le diocèse fit face à la faillite. La Cour d'appel avait cependant statué que l'évêque, n'ayant pas eu connaissance des actes, n'avait pas à en partager personnellement la responsabilité.
Tout autre est la découverte à l'aéroport d'Ottawa d'un ordinateur du prélat contenant du matériel pornographique. Le choc ébranle la confiance et la foi de maints catholiques, reconnaît l'archevêque de Halifax, Mgr Anthony Mancini, ex-évêque auxiliaire de Montréal. Et l'opposition que suscite à Rogersville, au Nouveau-Brunswick, la présence de l'accusé au monastère cistercien de l'endroit confirme la révulsion des gens.
L'Église compatit mieux qu'avant au sort des victimes, mais elle reste en quête d'explication. Des victimes de l'orphelinat de Mount Cashel, une affaire qui a secoué Terre-Neuve il y a 25 ans, affirment aujourd'hui avoir vu du matériel pornographique à la maison de Raymond Haley, alors simple prêtre. Sheine Earle en a parlé, dit-il aux enquêteurs, mais on l'aurait prié de taire la chose. La Presse canadienne aurait en 1989 évoqué un tel incident. La police de St. John's est en train de revoir le dossier. Mais seul l'ex-évêque est en position d'éclairer la situation qui était alors la sienne.
Universitaire brillant, pasteur ouvert et estimé, Raymond Haley avait retenu l'attention de Jean-Paul II, qui l'a nommé évêque. Au Vatican comme au Canada, Mgr Haley a assumé des fonctions d'importance. Il partageait sûrement les mots adressés par ce pape aux évêques des États-Unis, en 2002, et qu'ils citent dans leur Charte sur la protection des enfants et des jeunes gens. Cette agression, disait le pape, est « tenue à juste titre par la société comme un crime; c'est aussi un péché épouvantable aux yeux de Dieu ».
Dans cette Charte, les évêques américains se disent déchirés par la faute, le crime et le bris de confiance perpétrés par « quelques membres du clergé ». Ils ont fait tout leur possible, ajoutent-t-ils, pour en mesurer l'ampleur. Et ils attendent, dit ce document de 2006, « les résultats d'une étude sur les causes et le contexte de ce problème ».
Certes, au Canada, la possession de pornographie juvénile ne sera tenue pour un crime que dans les années 1990. Mais l'événement qui vient d'éclater frappe au coeur de la hiérarchie, dans plusieurs pays et jusqu'à Rome. On n'en possède pas l'explication.
Des études
Un examen plus poussé s'imposait, avait-on reconnu, des « vocations » à la vie sacerdotale ou religieuse. Or, qu'en sera-t-il désormais de l'accès à l'épiscopat? L'autorité religieuse n'est plus réticente à voir les pouvoirs civils faire enquête dans les cas impliquant des membres du clergé. Mais, sauf erreur, les enquêtes proprement ecclésiastiques tardent encore à déterminer les causes tant de ces problèmes personnels que du laxisme institutionnel à leur endroit.
Pourtant, il ne manque pas d'études sur la question, aux États-Unis, mais aussi en Australie et sans doute ailleurs. La pédophilie, il est vrai, n'est pas encore élucidée. Mais plus d'un auteur attribue l'épidémie de ces cas dans les milieux catholiques au centralisme propre à l'Église romaine et à la sacralisation du sacerdoce, deux facteurs propices à la loi du silence et au refus traditionnel d'examiner des faits de cette nature.
Le célibat, contrairement au cliché répandu, n'explique pas ces déviations du comportement. Mais l'absence d'expérience parentale dans un clergé célibataire peut expliquer, estime un évêque comme Mgr Geoffrey Robinson, que l'institution cléricale ait tant tardé à voir la détresse des enfants victimes de ces agressions et à comprendre le scandale particulièrement révoltant que cette situation représente pour les familles.
Pourtant, aux États-Unis, un tournant s'est amorcé dans l'Église catholique. Les évêques y ont non seulement accepté de verser des compensations et d'aider les victimes, mais ils ont édicté une politique détaillée, supervisée par des laïcs et visant à gérer les problèmes hérités du passé ou survenant aujourd'hui. Des cas sont découverts chaque année, et les sommes versées en compensation dépassent, pour l'ensemble du pays, 2,6 milliards de dollars.
Cet épiscopat a aussi créé un Office of Child and Youth Protection, qui suit l'évolution des changements dans les 196 diocèses du pays. Sa directrice générale, Teresa M. Kettelkamp, rapportait en mars dernier que s'il y a encore des situations « horribles », par contre les progrès continuent d'une année à l'autre. L'Église catholique, écrit-elle, est devenue « l'un des sanctuaires les plus sécuritaires dans notre monde pour les enfants et les jeunes gens ». Plus encore, elle serait devenue « une ressource pour les gens qui, au-delà de l'Église catholique, cherchent à affronter cette plaie de la société ».
Beaucoup reste à faire. Les moines de Rogersville ont accueilli l'ex-évêque Haley. Mais d'innombrables gens sont aux prises avec des comportements déviants. Qui apportera une réponse autre que judiciaire à leur drame intérieur? Peut-être le monde monastique pourrait-il, mieux que la recherche commerciale, s'y attaquer.
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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