L'encyclique Caritas in veritate - La crise mondiale vue par Benoît XVI
Photo : Agence Reuters
Un journaliste consulte la troisième encyclique de Benoît XVI.
Publiée en pleine crise de l'économie et de la finance, la troisième encyclique de Benoît XVI aurait dû, plus encore que certaines de ses déclarations précédentes, remuer l'opinion mondiale. Joseph Ratzinger, ce théologien réputé conservateur, n'avait-il pas, avant de devenir pape, critiqué l'économie de marché et prédit qu'une éthique corrompue pouvait en causer l'effondrement? Or, Caritas in veritate n'a guère fait les manchettes.
Le pape, il est vrai, n'a pas lancé d'anathème contre ces banques qui ruinent des pays industriels ou ces multinationales qui pillent le tiers-monde. Mais sa lettre à la catholicité et «à tous les hommes de bonne volonté» ne manque pas d'interpellations dérangeantes. Ainsi, Benoît XVI tient en matière de coopération internationale un langage qui, s'il n'est pas nouveau, est devenu brûlant.
Les gouvernements donateurs n'ont pas la réputation de bien gérer l'aide internationale. Mais qu'en est-il des grands organismes voués au développement ou à la solidarité avec les populations défavorisées? Ces organismes, écrit le pape, «devraient s'interroger sur l'efficacité réelle de leurs structures bureaucratiques et administratives, souvent trop coûteuses». Même les ONG, ajoute-t-il, gagneraient à mieux rendre compte des dons qu'elles reçoivent, de leurs programmes et de leurs dépenses.
Toutefois, en matière controversée, les nuances donnent rarement lieu à de vifs débats. Ainsi, le pape ne réprouve pas l'économie de marché comme telle, ni la circulation des capitaux. Ni même la délocalisation des activités de production ou de service, alors que les pertes d'emplois y sont dénoncées par les syndicalistes mais aussi, notamment aux États-Unis, par des dirigeants politiques.
Ailleurs est la critique fondamentale que le pape fait sur le système capitaliste. Ce système repose sur une conception de la liberté qui met le succès, le profit et la carrière au-dessus du développement des hommes et des sociétés. Encore aujourd'hui, il crée dans les sociétés développées des injustices et des distorsions qui mettent l'économie elle-même en péril. À l'échelle du monde, c'est pire. «L'accaparement des ressources énergétiques non renouvelables par certains États, groupes de pouvoir ou entreprises constitue, en effet, un grave obstacle au développement des pays pauvres», écrit le pape.
En fait, cette encyclique devait paraître plus tôt, pour souligner le 40e anniversaire de Populorum progressio (de son prédécesseur Paul VI), et faire le point sur la «doctrine sociale» de l'Église catholique. Plusieurs comités du Vatican et des experts de l'extérieur y travaillaient. Benoît XVI, insatisfait des résultats, en fit refaire le texte à plusieurs reprises. La crise mondiale aura offert une rare occasion de présenter la conception catholique de l'économie et de l'histoire humaine.
D'où un texte très long, touchant à trop de sujets, et dont la langue ne sera parfois comprise que par des spécialistes. Le pape y a personnellement mis la main, disent les observateurs du Vatican. Mais, si les catholiques s'y retrouveront, le texte reste souvent hermétique aux gens de culture différente, fussent-ils «de bonne volonté». En somme, le pape est ici resté captif du salut privilégié sinon exclusif qu'il attribue au christianisme.
Évoquant des valeurs essentielles à la dignité et à la liberté des individus et des peuples, l'encyclique ne prétend pas dicter de modèles d'organisation de l'économie ou du gouvernement. D'où le niveau général de ses observations. «L'Église n'a pas de solution technique à offrir et ne prétend aucunement s'immiscer dans la politique des États.» Néanmoins, Benoît XVI présente des vues historiques qui seront parfois loin de faire l'unanimité.
Ainsi, il reconnaît que le système qui a prévalu jusqu'ici n'a pas eu que des effets néfastes. Le développement, écrit le pape, «a tiré de la misère des milliards de personnes» et, encore récemment, fait de nombreux pays «des acteurs réels de la politique internationale». Mais de plus en plus d'experts attribuent à cette même aide — que Benoît XVI veut plus généreuse — la corruption, l'incompétence et la dictature qui en écrasent des milliards d'autres.
Dans la crise actuelle, soutient l'encyclique, «l'aide au développement des pays pauvres doit être considérée comme un véritable instrument de création de richesse pour tous». Après le sommet du G8, Barak Obama a reçu de Benoît XVI une copie de luxe de Caritas in veritate. Mais peu après, au Ghana, rare pays démocratique de l'Afrique, le président des États-Unis n'a pas manqué de souligner, plus clairement que le pape, que l'avenir passe, non par les hommes forts, mais par des peuples libres.
À cet égard, l'encyclique, qui fait une large place à la morale sexuelle, laisse dans l'ombre l'abcès interculturel ou interreligieux qui, dans nombre de pays, bloque l'essor de la liberté comme de l'économie. La chose étonne d'autant plus que le pape y défend la liberté religieuse et la place de la religion dans la vie publique, alors que le conflit entre croyances est souvent invoqué pour les repousser dans la seule vie privée.
Cette lacune s'explique peut-être par la procédure laborieuse entourant Caritas in veritate. Mais elle résulte sans doute aussi de la lenteur du Vatican à réformer ses communications. L'encyclique prétend rappeler aux médias leur vocation, mais, non sans ironie, ce passage du texte papal reste largement anachronique. Pourtant Radio-Vatican tranche, sur le plan professionnel, sur maints réseaux de par le monde.
Néanmoins, dans la crise présente, on ne saurait bouder aucune contribution critique.
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redaction@ledevoir.com
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Le pape, il est vrai, n'a pas lancé d'anathème contre ces banques qui ruinent des pays industriels ou ces multinationales qui pillent le tiers-monde. Mais sa lettre à la catholicité et «à tous les hommes de bonne volonté» ne manque pas d'interpellations dérangeantes. Ainsi, Benoît XVI tient en matière de coopération internationale un langage qui, s'il n'est pas nouveau, est devenu brûlant.
Les gouvernements donateurs n'ont pas la réputation de bien gérer l'aide internationale. Mais qu'en est-il des grands organismes voués au développement ou à la solidarité avec les populations défavorisées? Ces organismes, écrit le pape, «devraient s'interroger sur l'efficacité réelle de leurs structures bureaucratiques et administratives, souvent trop coûteuses». Même les ONG, ajoute-t-il, gagneraient à mieux rendre compte des dons qu'elles reçoivent, de leurs programmes et de leurs dépenses.
Toutefois, en matière controversée, les nuances donnent rarement lieu à de vifs débats. Ainsi, le pape ne réprouve pas l'économie de marché comme telle, ni la circulation des capitaux. Ni même la délocalisation des activités de production ou de service, alors que les pertes d'emplois y sont dénoncées par les syndicalistes mais aussi, notamment aux États-Unis, par des dirigeants politiques.
Ailleurs est la critique fondamentale que le pape fait sur le système capitaliste. Ce système repose sur une conception de la liberté qui met le succès, le profit et la carrière au-dessus du développement des hommes et des sociétés. Encore aujourd'hui, il crée dans les sociétés développées des injustices et des distorsions qui mettent l'économie elle-même en péril. À l'échelle du monde, c'est pire. «L'accaparement des ressources énergétiques non renouvelables par certains États, groupes de pouvoir ou entreprises constitue, en effet, un grave obstacle au développement des pays pauvres», écrit le pape.
En fait, cette encyclique devait paraître plus tôt, pour souligner le 40e anniversaire de Populorum progressio (de son prédécesseur Paul VI), et faire le point sur la «doctrine sociale» de l'Église catholique. Plusieurs comités du Vatican et des experts de l'extérieur y travaillaient. Benoît XVI, insatisfait des résultats, en fit refaire le texte à plusieurs reprises. La crise mondiale aura offert une rare occasion de présenter la conception catholique de l'économie et de l'histoire humaine.
D'où un texte très long, touchant à trop de sujets, et dont la langue ne sera parfois comprise que par des spécialistes. Le pape y a personnellement mis la main, disent les observateurs du Vatican. Mais, si les catholiques s'y retrouveront, le texte reste souvent hermétique aux gens de culture différente, fussent-ils «de bonne volonté». En somme, le pape est ici resté captif du salut privilégié sinon exclusif qu'il attribue au christianisme.
Évoquant des valeurs essentielles à la dignité et à la liberté des individus et des peuples, l'encyclique ne prétend pas dicter de modèles d'organisation de l'économie ou du gouvernement. D'où le niveau général de ses observations. «L'Église n'a pas de solution technique à offrir et ne prétend aucunement s'immiscer dans la politique des États.» Néanmoins, Benoît XVI présente des vues historiques qui seront parfois loin de faire l'unanimité.
Ainsi, il reconnaît que le système qui a prévalu jusqu'ici n'a pas eu que des effets néfastes. Le développement, écrit le pape, «a tiré de la misère des milliards de personnes» et, encore récemment, fait de nombreux pays «des acteurs réels de la politique internationale». Mais de plus en plus d'experts attribuent à cette même aide — que Benoît XVI veut plus généreuse — la corruption, l'incompétence et la dictature qui en écrasent des milliards d'autres.
Dans la crise actuelle, soutient l'encyclique, «l'aide au développement des pays pauvres doit être considérée comme un véritable instrument de création de richesse pour tous». Après le sommet du G8, Barak Obama a reçu de Benoît XVI une copie de luxe de Caritas in veritate. Mais peu après, au Ghana, rare pays démocratique de l'Afrique, le président des États-Unis n'a pas manqué de souligner, plus clairement que le pape, que l'avenir passe, non par les hommes forts, mais par des peuples libres.
À cet égard, l'encyclique, qui fait une large place à la morale sexuelle, laisse dans l'ombre l'abcès interculturel ou interreligieux qui, dans nombre de pays, bloque l'essor de la liberté comme de l'économie. La chose étonne d'autant plus que le pape y défend la liberté religieuse et la place de la religion dans la vie publique, alors que le conflit entre croyances est souvent invoqué pour les repousser dans la seule vie privée.
Cette lacune s'explique peut-être par la procédure laborieuse entourant Caritas in veritate. Mais elle résulte sans doute aussi de la lenteur du Vatican à réformer ses communications. L'encyclique prétend rappeler aux médias leur vocation, mais, non sans ironie, ce passage du texte papal reste largement anachronique. Pourtant Radio-Vatican tranche, sur le plan professionnel, sur maints réseaux de par le monde.
Néanmoins, dans la crise présente, on ne saurait bouder aucune contribution critique.
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redaction@ledevoir.com
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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