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Bernard Madoff - La sanction est-elle à la mesure des méfaits?

Le financier américain en disgrâce Bernard Madoff (deuxième à partir de la gauche) au prononcé de sa sentence, à New York.
Photo : Agence Reuters
Le financier américain en disgrâce Bernard Madoff (deuxième à partir de la gauche) au prononcé de sa sentence, à New York.
Une peine de 150 ans de prison allait frapper l'opinion publique. La fraude de Bernard Madoff ne méritait pas moins, ont déclaré certaines de ses victimes. En imposant une telle peine, le juge Denny Chin a voulu non seulement punir le financier, mais aussi stigmatiser un tel abus de confiance. En pleine crise financière, ce châtiment, faut-il comprendre, devrait aussi servir d'exemple. Mais la sanction est-elle à la mesure des méfaits?

Plusieurs juristes s'attendent à voir une telle peine fortement réduite par les tribunaux d'appel. Entre une peine de 150 ans, qui ne saurait être purgée par un vieil homme, et une autre d'une douzaine d'années qui n'aurait guère d'effet dissuasif, la justice aurait eu fort à faire, de toute façon, pour trouver la mesure appropriée. Au reste, il est des crimes qu'on ne saurait punir sans jeter des centaines de personnes en prison.

Si le financier déchu a tout pris sur ses épaules, son aveu laisse néanmoins sceptique. Il aura voulu protéger des complices, dit-on, car une telle escroquerie implique forcément des partenaires. Le juge Chin, en tout cas, n'a pas eu l'impression que Bernard Madoff avait collaboré pleinement avec la justice. Paradoxalement, en lui imposant une telle peine, on risque d'en faire aussi un bouc émissaire.

Car Madoff n'a pas été le seul à profiter de son système pyramidal. Des rabatteurs ont touché des millions en attirant des investisseurs dans ses filets. Certains d'entre eux jouent les victimes, mais en Grande-Bretagne, en Autriche et aux États-Unis, la justice a mis au jour des ramifications qui ne manquent pas d'étonner. Ces intermédiaires clament leur innocence, mais ils ont encaissé des millions de Madoff.

De plus, si les fonds des derniers investisseurs servaient à payer les rendements fabuleux promis par Madoff à ses premiers clients, ceux-ci auront — à leur insu peut-être, mais pendant des années — profité de ces dépouilles. Certes, ils n'étaient pas au courant de l'escroquerie, mais ils n'avaient pas de scrupule à toucher des rendements miraculeux qui risquaient de provenir de placements douteux.

Enfin, d'autres clients de Madoff ne se presseront pas pour réclamer leur quote-part des biens que la justice cherche à récupérer de la fameuse maison d'investissement. Il s'agit, dans ce cas, tantôt de fortunes légitimes voulant échapper au fisc, tantôt de fonds ténébreux pillés de par le monde. Même les voleurs, en effet, ont besoin de banques fiables où cacher leur argent. Ceux-là auront eu la malchance de trouver plus malin qu'eux.

(D'où sans doute l'assurance que la grande banque suisse UBS vient de réitérer à ses clients américains de comptes secrets qu'elle défendra bec et ongles leur anonymat contre la justice des États-Unis. Cette banque veut bien livrer les noms de quelques clients directement visés par Washington, mais pas ses quelque 52 000 titulaires que ce gouvernement soupçonne d'évasion fiscale.)

Il est arrivé que les autorités financières des États-Unis s'intéressent à l'un des partenaires de la maison Madoff. Mais l'astucieux financier avait toujours réussi à donner le change. N'était-il pas l'une des vedettes de Wall Street? N'avait-il pas contribué à faire accepter quelques règles inédites de frais d'investissement? Même dénoncé dans de rares enquêtes journalistiques, Madoff avait conservé la confiance de ses collaborateurs et de maints investisseurs.

Certes, rappelait Fortune en mai dernier, Madoff avait une peur bleue de la Securities & Exchange Commission (SEC). Mais, en même temps, il tenait ses enquêteurs en piètre estime. Dans une conversation enregistrée par la police, on l'entend dire à l'un de ses partenaires nerveux de ne pas s'en faire. Les avocates (les «girls») de la SEC ne comprennent rien à la stratégie de firmes privées. Peut-être même les ménagent-elles pour y trouver un jour un travail!

En jetant Madoff au cachot jusqu'à la fin de ses jours, la justice américaine aura peut-être montré qu'elle ne partageait pas le laxisme des autorités financières du pays. Mais sa sévérité masque aussi l'impuissance des pouvoirs publics fédéraux à protéger les citoyens. Or, les seigneurs de la finance sont plus audacieux que jamais, du moins à voir la ruée sur les rémunérations qui a repris de plus belle dans les milieux financiers d'Europe et d'Amérique.

La crise qui secoue les États-Unis a fait éclater, en même temps que les pratiques abusives de grandes banques, quelques pyramides financières comme celle de Madoff. Mais, comme la récession se prolonge dans ce pays, la tentation de l'escroquerie ne va pas disparaître. Au contraire. Le président Obama promet, bien sûr, des règles plus strictes, mais trouvera-t-il, pour les faire respecter, des gens plus solides que les bureaucrates qui ont toléré l'intolérable?

La condamnation de Madoff laisse encore dans l'ombre l'incurie de certaines autorités. Mais le sort d'un Vincent Lacroix, notre Madoff local qui agite les médias ces temps-ci, n'aide guère non plus à comprendre les arnaques ou autres «erreurs» colossales qui ont aussi échappé aux autorités.

Au Québec, l'Autorité des marchés financiers aura donné l'impression de défendre sa réputation plus que la sécurité des petits épargnants. Au Canada, entre-temps, on se plaît à croire qu'une commission nationale empêcherait pareilles déconfitures. La classe politique s'agite à ce sujet. Mais la triste réalité, concluront certains, c'est que partout la cupidité des uns et l'incurie des autres font bon ménage. Ont-ils tort?

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
 
 
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