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Torture permise aux États-Unis ? - La caverne de la barbarie n'est jamais loin du palais de justice

Prodrome d'un retour à la barbarie? Aux États-Unis comme en d'autres pays démocratiques, il est question, parmi les universitaires et les juristes, mais aussi dans de grands médias, de légaliser l'usage de la torture dans les cas de terrorisme graves.

Après la Deuxième Guerre, révoltée par les atrocités de la Gestapo — cette police secrète encore aujourd'hui synonyme d'inhumanité — toute une génération croyait avoir mis une telle infamie au ban de la civilisation. N'est-ce pas pour éliminer un régime qui en est resté à des pratiques semblables que le président George W. Bush prétend mener une autre guerre en Irak?

Qu'après le débat sur la «guerre juste», des esprits libéraux parlent d'un recours légalisé à la torture devrait déclencher l'alarme. Aucun progrès de la technologie n'oblige à poser maintenant un pareil problème. La torture n'est pas nouvelle. L'humanité en possède une expérience plusieurs fois millénaire.

On pensait avoir, sinon éliminé cette pratique, du moins réglé le problème moral qu'elle posait. Le droit international réprouve et interdit la torture. Les États-Unis ont ratifié en 1994 la convention qui est devenue la norme à ce sujet. Ce pays a même rejeté la torture comme instrument judiciaire dès l'adoption de sa propre constitution.

Autrefois pratiquée envers toutes les classes sociales, la torture a été éliminée dans les pays démocratiques. Certes, on voulait en épargner l'horreur aux notables, mais ce fut également une victoire pour la dignité humaine. La torture subsiste, il est vrai, sous forme clandestine dans la plupart des services militaires et policiers. Elle n'est vraiment tenue pour un crime et jugée comme telle que depuis quelques décennies.

La torture est encore en usage dans les trois quarts des pays de la planète, note William Schultz, le directeur américain d'Amnesty International. Elle reste répandue dans les pays arabes. Même les autorités israéliennes, qui en ont développé des versions feutrées, ont dû être rappelées à l'ordre par la Cour suprême de ce pays.

À vrai dire, aucune démocratie n'est à l'abri. En cas de crise ou de conflit, cette pratique est acceptée, voire encouragée. Ce fut le cas durant la guerre de l'Algérie française. La torture fut aussi acceptée de la part de régimes ou d'organisations faisant partie du camp occidental face à l'Union soviétique.

Des milliers de personnes en ont été victimes, notamment en Amérique latine. Là, pendant des années, des experts, souvent américains, au mieux modéraient les ardeurs des tortionnaires, au pire enseignaient cette pratique. Des médecins y prirent part aussi, pour empêcher que la victime ne meure avant de parler.

Cet usage était, croyait-on, le signe immanquable d'un régime corrompu sinon arriéré. En matière politique, son élimination partout sur la planète allait être facilitée, du moins on l'espérait, par la détente internationale et le mouvement de démocratisation. En matière policière, la professionnalisation des services dans le tiers monde était censée rendre la chose inutile là aussi.

Après le 11 septembre

Or, voilà qu'avec le 11 septembre, non seulement les libertés fondamentales sont-elles peu à peu réduites dans plus d'une démocratie, mais la torture elle-même risque, si l'on n'y fait tôt obstacle, d'être réhabilitée, sous une forme ou une autre, comme outil de défense des sociétés

libérales.

Un juriste respecté, le professeur Alan Dershowitz, expert de Harvard en terrorisme, soumet l'idée que les autorités puissent émettre des mandats de torture, comme on le fait déjà, mais plus généralement, pour les perquisitions policières ou l'écoute électronique. Peu après l'attentat de New York, pas moins de 45 % des Américains approuvaient ce moyen extrême de débusquer des terroristes.

Faut-il se surprendre que d'honnêtes gens approuvent la torture? Elle fut justifiée et pratiquée dans le passé, non seulement par des fonctionnaires, civils ou religieux, plus ou moins désaxés, mais aussi par des esprits consciencieux, égarés dans une conception erronée de la sécurité publique. Il n'est pas d'atrocité à laquelle l'être humain ne puisse s'habituer dès lors qu'on en fait une pratique «normale».

Ainsi, la peine capitale, aujourd'hui intolérable au Canada, y fut longtemps acceptée et appliquée par des gens fort humains. Des gens qui, dans leur vie privée, n'auraient «jamais fait de mal à une mouche». On ne vient pas au monde avec une conscience claire d'enjeux aussi fondamentaux. La caverne n'est jamais très loin du palais de justice.

(Pour prendre une mesure contemporaine de l'insensibilité humaine, il n'est qu'à voir l'industrie de la peine de mort au Texas. Le documentaire Le Dernier Repas, tourné à Huntsville, la capitale des exécutions en Amérique, en est une impressionnante illustration.)

Qu'on lui donne ou non le sceau de la légitimité, la nature d'une telle pratique ne change pas. La torture déshumanise les tortionnaires comme les torturés. Elle arrache plus de fausses informations que d'authentiques aveux. Elle fait de l'innocent un «coupable» tout en masquant l'incompétence policière. Elle instille une culture de la peur radicalement incompatible avec la liberté. En fait, elle est une forme de terrorisme.

Bien sûr, les États-Unis n'en sont pas à légaliser la torture. Néanmoins il est significatif que Washington la condamne en Irak mais pas en Turquie. La Maison-Blanche veut implanter le règne du droit en pays arabes, mais elle crée à Guantanamo, dans l'île de Cuba, une enclave extra-territoriale où ses prisonniers «afghans» ne bénéficient pas des garanties de la constitution américaine contre les mauvais traitements.

En vertu du droit international, les tortionnaires, tenus pour auteurs de crimes contre l'humanité, peuvent être traduits en justice par n'importe quel pays. Les États-Unis qui n'hésitent pas à capturer et à juger des terroristes s'ils s'en prennent à un de leurs citoyens, le feraient sans doute aussi pour un tortionnaire auteur de sévices contre un Américain. Mais on ne voit guère le jour où Ottawa osera interpeller des tortionnaires... américains.

Le Canada, qui se distingue de son voisin par l'abolition de la peine capitale, peut se targuer aussi de ne pas envisager le recours à la torture. Mais là s'arrête son exemplarité morale. Contrairement à la constitution américaine, la sienne permet la torture. Il suffit au Parlement d'en autoriser la pratique en suspendant la protection contre les mauvais traitements. La clause nonobstant, en effet, est une invention d'honnêtes juristes que les dictatures rêvent d'inscrire dans leur constitution.

Les partisans de la torture invoquent en dernière analyse le plus grand mal qu'elle permettrait d'éviter. Si tel était le cas, la criminalité ne serait pas si élevée dans les pays qui la pratiquent sur une grande échelle, comme le Brésil. Et les États qui en font un usage «modéré», au nom de la défense nationale, comme Israël, ne seraient pas encore aussi menacés qu'ils le disent.

La raison en est simple. La torture est une école de crime pour ses agents. Elle est aussi une classe d'endurcissement pour ceux qui en réchappent. Et pour les proches, enfants et amis de qui en meurt, elle est source d'une plus grande haine à l'endroit des services ou des pays qui l'ont infligée. Aucune sécurité ne saurait sortir de cette barbarie.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
 
 
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