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Plongeon dans l'univers du «Christian Science Monitor»

Antoine Char - Professeur de journalisme à l'École des médias de l'UQAM et auteur de Deadline America (HMH Hurtubise, 2007)  30 octobre 2008  Éthique et religion
Le Christian Science Monitor, a-t-on appris cette semaine, deviendra en avril prochain le premier quotidien national américain à laisser tomber l'imprimé pour lnternet. Nous publions des extraits du livre d'Antoine Char Deadline America, qui décrivent ce quotidien particulier.

Trente-quatre centimètres sur vingt-neuf: grand comme un mouchoir de poche, le Christian Science Monitor sue sang et eau tous les jours pour trouver un peu de place à l'Himalaya quotidien de nouvelles.

Le lundi 17 mai 2004 ne fit pas exception. Les premiers mariages légaux entre homosexuels aux États-Unis n'eurent droit qu'à une toute petite manchette à la une du plus prestigieux tabloïd américain.

«State-approved gay weddings begin» (Les célébrations de mariage gais approuvés par l'État commencent). Le quotidien lilliputien, fondé par la mystique Mary Baker Eddy en 1908, annonça sobrement la nouvelle, même si elle divise le pays autant que l'avortement et la guerre en Irak [...]

Comment expliquer ce profil bas? «Pour nous, ce n'est vraiment pas un gros événement. Nous avons déjà abondamment couvert le sujet ces derniers mois», répond du haut de ses deux mètres, le rédacteur en chef Marshall Ingwerson, 46 ans.

Si le journal avait «déjà beaucoup donné», il y a assurément en ce bas monde bien d'autres nouvelles méritant l'attention du Monitor, propriété de l'Église de la Science Chrétienne, fondée par Mrs. Eddy, comme on appelle familièrement la prophétesse de Boston. [...] Mary Baker Eddy aurait-elle approuvé les mariages homosexuels? «Mrs. Eddy ne les aurait ni condamnés, ni bénis», répond prudemment M. Ingwerson. [...]

Au-dessus de la mêlée

Le CSM cherche avant tout à ne pas trop se mouiller, à être au-dessus de la mêlée. Ainsi, la dernière fois qu'il a jeté son dévolu sur un candidat présidentiel, ce fut en 1960. Le journal avait alors appuyé le vice-président républicain Richard Nixon.

«Nixon a reçu l'appui de la page éditoriale du Monitor, le 4 octobre 1960», précise Leigh Montgomery, l'archiviste du journal. Le quotidien avait alors commis le sacrilège de tourner le dos à l'enfant du pays, le sénateur démocrate du Massachusetts, John Fitzgerald Kennedy. «Depuis ce temps, le journal n'a appuyé aucun candidat, à la présidentielle ou à n'importe quelle autre élection», précise la «mémoire» du CSM.

Avec ses sept prix Pulitzer (le dernier décroché... par son caricaturiste Clay Bennett, en 2002), ses neuf bureaux aux États-Unis, ses sept bureaux à l'étranger, le Monitor vend avant tout de la crédibilité. Le tabloïd (la direction préfère pudiquement le terme «édition compacte» depuis qu'elle a réduit la taille du journal, le 1er avril 1975, pour des raisons financières) est l'un des quotidiens les plus cités dans le monde. Ses vingt petites pages (il en avait encore 24 en février 2004) comptent très peu d'espaces publicitaires et sont rarement noircies de dépêches d'agences. [...]

Abonnement requis

Quotidien de l'après-midi, le Christian Science Monitor est peu connu dans la capitale du Massachusetts, d'où la révolution américaine s'est répandue comme une traînée de poudre pour donner naissance, après plus de vingt mille morts, à la première république démocratique depuis Athènes. Il est totalement absent des kiosques et des machines distributrices de journaux.

«Vous devez être abonné pour pouvoir le lire», indique Marshall Ingwerson, entré au journal comme «copy boy» (garçon de course) en 1979. Si un peu plus de 70 000 foyers le reçoivent partout aux États-Unis, c'est parce que le tabloïd est un quotidien national, au même titre que le New York Times et le Wall Street Journal. À l'instar de ses deux derniers journaux, il se vend cher: un dollar. Fait unique dans les médias américains: seulement 40 % du budget annuel du CSM (32 millions de dollars) provient de ses ventes, le reste étant issu de dons et de l'Église.

Silence, on écrit

Dès 7h30 du matin, Marshall Ingwerson préside, les mains toujours croisées, la première réunion de production avant la sortie du journal, bouclé à 12h30 et imprimé en même temps au New Hampshire, au New Jersey, dans l'Illinois et en Californie. [...] Le vendredi et le samedi sont des jours sacrés. Son journal est le seul quotidien américain à ne publier que cinq jours sur sept. Il peut ainsi s'occuper pleinement de son épouse et de leur fille.

«Je me couche tous les soirs à 22h», précise celui qui fait partie de la Science Chrétienne, «comme d'ailleurs 70 % de la salle de rédaction», où l'on travaille dans un silence presque monacal, à une trentaine de mètres de l'imposant édifice baroque de l'Église mère, sur Massachusetts Avenue, non loin du quartier des affaires.

Au total, l'Église occupe 14 acres en plein centre-ville et compte 2200 branches, dans une soixantaine de pays. Son million de fidèles ne se fait pas baptiser, nie l'existence du péché et du mal, nie même les souffrances du Christ (sa mort fut une «grande illusion»). Culte étrange mariant christianisme et science, la Science Chrétienne a un discours qui suscite l'approbation aussi bien du chrétien évangélique que de l'athée. [...]

L'ascèse personnelle de chaque disciple de Mme Eddy est «simple». Il faut éviter de consulter les médecins (la Science Chrétienne se veut une religion de guérison), s'abstenir de tout alcool, tabac, café, thé, prier tous les jours, ne pas se montrer grossier, infidèle dans sa amoureuse... Trop dur? Mais non, c'est une question de discipline, répondent presque en choeur les journalistes du Monitor. C'est une hygiène de vie qui prévient la maladie et dont on peut triompher par l'homéopathie et la prière. Le meilleur médicament, c'est encore Dieu, bien sûr. [...]

«Ne blesser aucun homme»

Levés au chant du coq, toujours couchés avant minuit, les 145 employés (dont 110 dans la salle de rédaction) du Monitor croient au credo de Mary Baker Eddy (1821-1910): informer avec rigueur, tourner le dos aux sirènes du sensationnalisme.

«To injure no man, but to bless all mankind» (ne blesser aucun homme, mais bénir toute l'humanité), recommandait celle qui fut la première femme aux États-Unis à fonder une Église et un quotidien. Décorée d'une gerbe de blé, la devise trône à la une du Monitor.

Mme Eddy a souvent croisé le fer avec Joseph Pulitzer, roi du «yellow journalism» (journalisme de caniveau), propriétaire du New York World, un journal à sensation. C'est, dit-on, pour se «racheter» que l'immigrant juif hongrois (il s'engagea dans l'armée de l'Union lors de la guerre civile) créa un prix, qui devint la récompense suprême du journalisme américain.

C'est, dit-on, pour répondre aux quolibets du New York World à son égard (elle y était souvent traitée de charlatan) que Mme Eddy fonda le Christian Science Monitor, à l'âge de 87 ans.

Disparition possible?

Le 15 mai 1991, l'Église de la Science Chrétienne se lança dans une entreprise périlleuse: l'information télévisée en continu. Monitor Channel vit le jour. Un CNN où l'information serait davantage mise en perspective. La chaîne ferma ses portes le 28 juin 1992, après avoir perdu plus de 200 millions de dollars. Le CSM, étroitement associé à l'aventure, ne s'en est jamais remis financièrement. Il vit, depuis, sur la corde raide. Tire le diable par la queue. [...]

Marshall Ingwerson rappelle d'ailleurs ceci: «[...] si le Monitor disparaissait, il manquerait au monde médiatique une voix posée et fiable qui a fortement contribué à alimenter le "pipe-line" des nouvelles internationales, par exemple [...]. Que nous restions un journal imprimé ou que nous déménagions entièrement sur le Web est moins important que de garder des journalistes de qualité.» [...]

Un mouchoir de poche, le Christian Science Monitor? La Joconde (était-elle une femme ou l'autoportrait de Léonard de Vinci?) ne mesure après tout que soixante-dix-huit centimètres sur cinquante-deux.
 
 
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