La drogue et les élections - Un enjeu de vie et de mort que nul n'ose aborder
Photo : Agence Reuters
L’entrée du centre d’injection Insite, dans le Downtown Eastside à Vancouver
L'ancien maire de New York Rudolph Giuliani n'a pas remporté chez les républicains la course à la présidence des États-Unis. Mais depuis qu'on lui attribue l'élimination des crimes de la rue dans la métropole des États-Unis, sa réputation de gendarme à succès l'accompagne partout. À l'occasion d'une conférence à Surrey, en Colombie-Britannique, des journalistes n'ont pas manqué de l'interroger sur le quartier du Downtown Eastside, à Vancouver, que la drogue et le crime ont rendu «prioritaire» à l'approche des Jeux de 2010.
Les autorités de Colombie-Britannique, contrairement à d'autres, n'entendent pas chasser pauvres, délinquants, drogués et autres marginaux des environs du site olympique. Elles veulent réhabiliter physiquement et socialement ce quartier misérable en profitant de la tenue d'un tel événement. Un tribunal spécial a entrepris d'orienter les délinquants vers des services spécialisés en réadaptation. Le controversé centre Insite pour toxicomanes fait partie de la même stratégie.
Pour Giuliani, Vancouver a tort de permettre l'existence d'un centre comme Insite. «Vous ne devriez pas encourager l'usage des drogues, a-t-il dit. Cela ne fait qu'empirer votre problème.» À son avis, la solution réside dans une plus grande intervention policière. En incarcérant toxicomanes en crise et délinquants désargentés, la sécurité va revenir dans le quartier, et la propagation des maux qui y sont associés sera freinée. Telle est du moins la thèse de criminologie qui a prévalu à New York.
Né en 2003, Insite accueille des toxicomanes en quête d'une injection sécuritaire. Le trafic de la drogue reste interdit dans la ville, mais les patients et le personnel du centre sont exempts de poursuites. Un premier tribunal a entériné l'expérience, mais Ottawa veut y mettre fin. Les conservateurs auraient déjà fait grand cas de l'appui de Giuliani. Mais Ottawa ayant porté l'affaire en appel, son porte-parole, le ministre de la Santé, Tony Clement, doit retenir son discours.
La Cour d'appel n'entendra cette cause que l'année prochaine, à la fin d'avril. Le juge de première instance avait donné un an au gouvernement pour modifier la loi sur les drogues afin de permettre un traitement médical comme celui d'Insite. Quelle que soit la décision de la Cour d'appel, si les conservateurs sont encore au pouvoir, l'affaire ira fort probablement en Cour suprême. Entre-temps, certes, ce centre d'injection poursuivra ses activités. Mais, au Québec, «l'étude» que le ministre Yves Bolduc a résolu de reprendre — le temps de jauger l'opinion — risque de n'aller nulle part.
Le ministère de la Santé, en effet, en annonçant l'ouverture de centres inspirés d'Insite, prétendait avoir lu assez d'études pour s'engager dans cette voie. On avait manifestement sous-estimé le problème politique soulevé par une telle approche. D'autres études ne seront guère utiles si rien n'est fait pour attaquer ce fléau en ayant l'assurance d'un large appui dans le public. En réclamant que l'on arrête «cette folie-là», l'Action démocratique du Québec (ADQ) jouait une carte démagogique certes, mais gagnante.
Le public serait moins méfiant, peut-on croire, si une approche comme celle des «quatre piliers» à Vancouver était pleinement financée et appliquée. Mais l'architecture de cette politique est bancale. Réduction des méfaits (maladies et crimes), traitement, prévention et répression ne bénéficient pas également des ressources et de l'appui qui leur seraient nécessaires. Certains milieux ne jurent que par l'une ou l'autre de ces stratégies, mais aucun n'a apporté de réponse «gagnante» au défi médical et social de la toxicomanie.
L'industrie de la drogue
Ainsi, il aura fallu attendre des décennies avant que la police et la justice ne s'attaquent, non pas d'abord aux simples revendeurs (souvent toxicomanes eux-mêmes), mais aux industriels de la drogue. Toute une industrie s'est développée, en effet, qui ne vise pas seulement à fournir aux toxicomanes «ce qu'ils demandent», mais à rendre le plus grand nombre possible de consommateurs dépendants de ces substances destructrices.
De même, la prévention ne saurait se borner à des campagnes de publicité éducative à la télévision ou même à des visites dans les écoles. La détection des gens vulnérables à ces consommations dangereuses devrait faire partie de la formation du personnel éducatif et médical. Voici peu d'années, on vendait des cigarettes en pharmacie et on fumait à l'hôpital! Les connaissances aidant, cette attitude permissive a changé. Science sans conscience ne vaut rien, dit-on. Mais l'inverse est vrai. La morale n'ira pas loin sans les connaissances scientifiques désormais disponibles.
Bien sûr, beaucoup reste à découvrir. Ainsi, certains médecins déclarent qu'ils ont, sans «piquerie», guéri des milliers d'alcooliques et d'autres toxicomanes. Quelques-uns ne jurent que par «l'abstinence». On aimerait bien que leurs succès, s'ils sont authentiques, soient connus. Tout porte à croire, au contraire, que l'échec est la règle, et la guérison, l'exception. Pour beaucoup de malades, ce sera l'affaire d'une vie.
Quant à la «réduction des méfaits», elle ne saurait être beaucoup plus qu'un pis-aller. Que l'on veuille aider un toxicomane à se protéger de l'hépatite ou du sida en lui fournissant des seringues propres ne l'empêchera pas de voler les gens de son quartier s'il doit se procurer lui-même sa dose quotidienne. Au reste, en constituant une clientèle intouchable par la police (comme à Insite), on assure en même temps au crime organisé un débouché sécuritaire pour ses «produits». Voilà qui exige un supplément de réflexion.
Maints toxicomanes ne demanderaient pas mieux que d'échapper aux griffes de leurs fournisseurs. Réduits à la dissimulation et donc impuissants à demander de l'aide, ils risquent les pires abus s'ils ne peuvent acquitter leur dette de consommation. Le substitut qu'est la méthadone, accessible sur ordonnance médicale, est à peine moins «addictif», mais il permet néanmoins un contrôle médical, et une certaine réinsertion sociale. Il n'enrichit pas des criminels.
En attendant qu'un produit ou une thérapie plus efficace soit trouvé, la réduction des méfaits gagnerait à fournir aux héroïnomanes une héroïne de qualité, acquise de source légalement reconnue. Cette substance serait aussi surveillée de près sinon davantage que le sont d'autres «molécules» déjà en usage, notamment pour la douleur, la dépression et d'autres conditions psychiatriques. Un tel projet est en marche en Europe. Seule la bêtise politique empêcherait d'en faire l'essai au Canada.
Le mois dernier, la profession médicale est tombée à bras raccourcis sur le ministre Clement quand il a demandé s'il était «éthique» pour les professionnels de la santé d'appuyer l'administration de drogues dont la pureté ou la force leur sont «inconnues». Ce politicien conservateur a beau n'avoir pas inventé de pilule ni traité de patient, la question qu'il pose n'est pas aussi farfelue qu'on le prétend. Les médecins devraient déjà être plus circonspects à l'égard des médicaments qu'ils prescrivent, à plus forte raison peut-on demander qu'ils n'appuient pas aveuglément des produits venus de criminels.
Les professions de la santé comptent des médecins, des infirmières, des pharmaciens, des dentistes, qui ont sombré dans la toxicomanie. La plupart de ces malades ont eu accès, dans leur milieu de travail, à des substances dont la pureté et la puissance étaient garanties par des fabricants reconnus. Ces gens ont déjà droit à des traitements, à des thérapies qui vont leur permettre de reprendre leur vie professionnelle.
Pourquoi les simples mortels seraient-ils condamnés à moins de considération?
***
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Les autorités de Colombie-Britannique, contrairement à d'autres, n'entendent pas chasser pauvres, délinquants, drogués et autres marginaux des environs du site olympique. Elles veulent réhabiliter physiquement et socialement ce quartier misérable en profitant de la tenue d'un tel événement. Un tribunal spécial a entrepris d'orienter les délinquants vers des services spécialisés en réadaptation. Le controversé centre Insite pour toxicomanes fait partie de la même stratégie.
Pour Giuliani, Vancouver a tort de permettre l'existence d'un centre comme Insite. «Vous ne devriez pas encourager l'usage des drogues, a-t-il dit. Cela ne fait qu'empirer votre problème.» À son avis, la solution réside dans une plus grande intervention policière. En incarcérant toxicomanes en crise et délinquants désargentés, la sécurité va revenir dans le quartier, et la propagation des maux qui y sont associés sera freinée. Telle est du moins la thèse de criminologie qui a prévalu à New York.
Né en 2003, Insite accueille des toxicomanes en quête d'une injection sécuritaire. Le trafic de la drogue reste interdit dans la ville, mais les patients et le personnel du centre sont exempts de poursuites. Un premier tribunal a entériné l'expérience, mais Ottawa veut y mettre fin. Les conservateurs auraient déjà fait grand cas de l'appui de Giuliani. Mais Ottawa ayant porté l'affaire en appel, son porte-parole, le ministre de la Santé, Tony Clement, doit retenir son discours.
La Cour d'appel n'entendra cette cause que l'année prochaine, à la fin d'avril. Le juge de première instance avait donné un an au gouvernement pour modifier la loi sur les drogues afin de permettre un traitement médical comme celui d'Insite. Quelle que soit la décision de la Cour d'appel, si les conservateurs sont encore au pouvoir, l'affaire ira fort probablement en Cour suprême. Entre-temps, certes, ce centre d'injection poursuivra ses activités. Mais, au Québec, «l'étude» que le ministre Yves Bolduc a résolu de reprendre — le temps de jauger l'opinion — risque de n'aller nulle part.
Le ministère de la Santé, en effet, en annonçant l'ouverture de centres inspirés d'Insite, prétendait avoir lu assez d'études pour s'engager dans cette voie. On avait manifestement sous-estimé le problème politique soulevé par une telle approche. D'autres études ne seront guère utiles si rien n'est fait pour attaquer ce fléau en ayant l'assurance d'un large appui dans le public. En réclamant que l'on arrête «cette folie-là», l'Action démocratique du Québec (ADQ) jouait une carte démagogique certes, mais gagnante.
Le public serait moins méfiant, peut-on croire, si une approche comme celle des «quatre piliers» à Vancouver était pleinement financée et appliquée. Mais l'architecture de cette politique est bancale. Réduction des méfaits (maladies et crimes), traitement, prévention et répression ne bénéficient pas également des ressources et de l'appui qui leur seraient nécessaires. Certains milieux ne jurent que par l'une ou l'autre de ces stratégies, mais aucun n'a apporté de réponse «gagnante» au défi médical et social de la toxicomanie.
L'industrie de la drogue
Ainsi, il aura fallu attendre des décennies avant que la police et la justice ne s'attaquent, non pas d'abord aux simples revendeurs (souvent toxicomanes eux-mêmes), mais aux industriels de la drogue. Toute une industrie s'est développée, en effet, qui ne vise pas seulement à fournir aux toxicomanes «ce qu'ils demandent», mais à rendre le plus grand nombre possible de consommateurs dépendants de ces substances destructrices.
De même, la prévention ne saurait se borner à des campagnes de publicité éducative à la télévision ou même à des visites dans les écoles. La détection des gens vulnérables à ces consommations dangereuses devrait faire partie de la formation du personnel éducatif et médical. Voici peu d'années, on vendait des cigarettes en pharmacie et on fumait à l'hôpital! Les connaissances aidant, cette attitude permissive a changé. Science sans conscience ne vaut rien, dit-on. Mais l'inverse est vrai. La morale n'ira pas loin sans les connaissances scientifiques désormais disponibles.
Bien sûr, beaucoup reste à découvrir. Ainsi, certains médecins déclarent qu'ils ont, sans «piquerie», guéri des milliers d'alcooliques et d'autres toxicomanes. Quelques-uns ne jurent que par «l'abstinence». On aimerait bien que leurs succès, s'ils sont authentiques, soient connus. Tout porte à croire, au contraire, que l'échec est la règle, et la guérison, l'exception. Pour beaucoup de malades, ce sera l'affaire d'une vie.
Quant à la «réduction des méfaits», elle ne saurait être beaucoup plus qu'un pis-aller. Que l'on veuille aider un toxicomane à se protéger de l'hépatite ou du sida en lui fournissant des seringues propres ne l'empêchera pas de voler les gens de son quartier s'il doit se procurer lui-même sa dose quotidienne. Au reste, en constituant une clientèle intouchable par la police (comme à Insite), on assure en même temps au crime organisé un débouché sécuritaire pour ses «produits». Voilà qui exige un supplément de réflexion.
Maints toxicomanes ne demanderaient pas mieux que d'échapper aux griffes de leurs fournisseurs. Réduits à la dissimulation et donc impuissants à demander de l'aide, ils risquent les pires abus s'ils ne peuvent acquitter leur dette de consommation. Le substitut qu'est la méthadone, accessible sur ordonnance médicale, est à peine moins «addictif», mais il permet néanmoins un contrôle médical, et une certaine réinsertion sociale. Il n'enrichit pas des criminels.
En attendant qu'un produit ou une thérapie plus efficace soit trouvé, la réduction des méfaits gagnerait à fournir aux héroïnomanes une héroïne de qualité, acquise de source légalement reconnue. Cette substance serait aussi surveillée de près sinon davantage que le sont d'autres «molécules» déjà en usage, notamment pour la douleur, la dépression et d'autres conditions psychiatriques. Un tel projet est en marche en Europe. Seule la bêtise politique empêcherait d'en faire l'essai au Canada.
Le mois dernier, la profession médicale est tombée à bras raccourcis sur le ministre Clement quand il a demandé s'il était «éthique» pour les professionnels de la santé d'appuyer l'administration de drogues dont la pureté ou la force leur sont «inconnues». Ce politicien conservateur a beau n'avoir pas inventé de pilule ni traité de patient, la question qu'il pose n'est pas aussi farfelue qu'on le prétend. Les médecins devraient déjà être plus circonspects à l'égard des médicaments qu'ils prescrivent, à plus forte raison peut-on demander qu'ils n'appuient pas aveuglément des produits venus de criminels.
Les professions de la santé comptent des médecins, des infirmières, des pharmaciens, des dentistes, qui ont sombré dans la toxicomanie. La plupart de ces malades ont eu accès, dans leur milieu de travail, à des substances dont la pureté et la puissance étaient garanties par des fabricants reconnus. Ces gens ont déjà droit à des traitements, à des thérapies qui vont leur permettre de reprendre leur vie professionnelle.
Pourquoi les simples mortels seraient-ils condamnés à moins de considération?
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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