Des valeurs revues et corrigées
Photo : Jacques Nadeau
Annick Papineau
La question revient sporadiquement, surtout lorsqu'il est question des incivilités commises par certains jeunes: en se détachant de l'influence de la religion catholique au cours des dernières décennies, les Québécois ont-ils jeté aux orties toute une série de valeurs auxquelles on l'associait, que ce soit la bonté, l'honnêteté, la générosité ou l'amour de son prochain? Une majorité semble le croire, selon ce que montrent les résultats d'un sondage Léger Marketing-Le Devoir. Or, cette impression voulant que c'était bien mieux «dans le bon vieux temps» est rejetée en bloc par les experts consultés. Mieux, les jeunes générations seraient animées de valeurs aussi fortes que leurs aïeuls. Elles les vivraient simplement de façon différente.
Annick Papineau aurait bien pu opter pour un emploi plus tranquille, mais elle tenait à faire ce qu'elle pouvait pour aider les adolescents du quartier à apprendre les rudiments de la vie communautaire, le respect des différences et l'écoute d'autrui. Cette jeune diplômée de l'Université du Québec à Montréal est aujourd'hui coordonatrice de la maison de jeunes Opération jeunesse Ville Émard-Côte-Saint-Paul.
«Il faut les aider à devenir des citoyens critiques, actifs et responsables», résume-t-elle. Une missionnaire des temps modernes, Annick Papineau? La jeune femme dans la mi-vingtaine ne s'est jamais vue ainsi. «Mais je tiens à les amener à prendre conscience de l'importance des valeurs de coopération et de partage, en plus de m'attaquer aux préjugés qu'on peut avoir contre eux.» Bref, elle est un exemple concret de la force des valeurs morales et sociales qui habitent les jeunes Québécois d'aujourd'hui, qui ont grandi loin de l'influence de l'Église.
Les 1005 personnes qui ont répondu aux questions du sondage Léger Marketing-Le Devoir n'en sont pas moins sceptiques. Pas moins de 60 % d'entre elles considèrent en effet que «les valeurs religieuses d'antan» n'ont pas été «remplacées par d'autres valeurs équivalentes», alors qu'à peine 33 % estiment que c'est le cas. Et alors que près de la moitié (47 %) des personnes âgées de 18 à 24 ans croient que ces valeurs ont trouvé leur équivalent aujourd'hui, seulement 23 % des personnes de 65 ans et plus sont de cet avis. Il y a donc là un clivage important entre les différentes générations.
Le sondage ne précisait cependant pas quelles étaient ces valeurs catholiques, d'où un nécessaire retour au petit catéchisme. Elles s'articulaient essentiellement autour du don de soi au service du bien commun; de la constance et de la fidélité dans l'engagement personnel et social; du sens de sa responsabilité personnelle à l'égard des autres et à l'égard du monde; de la confiance dans l'idée que, par son engagement, on peut changer le monde, le conduire à plus de justice; de la confiance aussi dans le fait que si la justice ne triomphe pas en ce monde, elle triomphe au moins dans l'autre.
La perte du sens
Partant de cette définition, les résultats obtenus n'étonnent pas l'historienne Lucia Ferretti, qui abonde en partie dans le même sens que la majorité des répondants. «Je ne pense pas que ces valeurs ont été remplacées si l'on en juge par la perte du sens du lien social, par l'individualisme qui nous fait à l'occasion penser à nous-mêmes avant de penser à nos propres enfants ou de penser à prendre soin de nos propres parents âgés, par le cynisme à l'égard de l'engagement social et politique, par la désespérance qui conduit tant de gens au suicide.»
Elle réfute néanmoins en partie cette vision d'un Québec aujourd'hui dépourvu de valeurs, et dans lequel les individus — et à plus forte raison les jeunes — seraient essentiellement égoïstes et irresponsables. «Il ne faut pas noircir exagérément la situation. Il y a encore beaucoup d'engagement, de bénévolat, de construction du lien social dans la société. Bien sûr, plusieurs individus engagés sur une base personnelle ou actifs dans les mouvements communautaires sont des croyants, mais il y a aussi beaucoup de non-croyants parmi eux. Des gens qui ont sécularisé les valeurs de partage, de compassion, de don de soi.»
Nombre de groupes sociaux et d'individus militent en outre pour des causes relevant du bien commun, poursuit-elle: lutte contre la privatisation de l'eau ou des soins de santé, lutte pour l'égalité des chances de tous les enfants, lutte pour l'assainissement des moeurs politiques, lutte pour la fin de l'exploitation des populations du tiers monde, etc. «Toutes ces personnes ou ces groupes peuvent être inspirés par des valeurs religieuses, mais aussi tout simplement par des valeurs humanistes, le sens de la dignité humaine, et le sens du scandale devant tout ce qui la ravale», explique Mme Ferretti.
Valeurs retraduites
Le sociologue Jacques Beauchemin va plus loin. Selon lui, les jeunes adultes québécois, qui ont entre 18 et 35 ans et ont grandi hors du cadre strict de la religion, sont animés de valeurs morales aussi fortes que le sont leurs parents et leurs grands-parents. Ce qui a changé, c'est la façon dont ces citoyens, qui vivent dans un monde radicalement différent de celui de leurs aînés, les expriment au quotidien. Les notions de sacrifice personnel et d'oubli de soi, très présentes dans le discours religieux d'avant la Révolution tranquille, ont disparu de l'imaginaire moral des plus jeunes, observe-t-il. Difficile de faire avaler un tel concept aujourd'hui, d'autant plus qu'«il y avait quelque chose de foncièrement répressif dans ce discours. On forçait les individus à réprimer leurs élans hédonistes ou émancipateurs».
Les «valeurs religieuses d'antan» n'ont donc pas disparu, insiste-t-il, elles ont simplement été «retraduites». «Par exemple, l'idée de responsabilité, qui était et qui demeure très forte dans l'arrière-plan judéo-chrétien, s'est traduite aujourd'hui dans un nouveau type de responsabilité, par exemple envers l'environnement. Et on voit bien que la solidarité, qui est une idée très forte chez les baby-boomers, qui ont grandi avec l'État providence, tend à se retraduire dans la solidarité intergénérationnelle. L'idée de ne pas laisser de dette, de laisser des infrastructures qui ont du bon sens, une planète en santé, etc.»
Ce n'est toutefois pas nécessairement l'avis des générations les plus âgées. «Il est intéressant de voir comment les plus jeunes ne se représentent pas comme étant complètement délestés de valeurs sociales, alors que les plus vieux ont tendance à penser que les jeunes n'en ont plus», analyse M. Beauchemin, à la lumière des résultats du sondage. Un réflexe vieux comme le monde, estime Normand Baillargeon, qui enseigne à la Faculté des sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal. Ce dernier rappelle d'ailleurs que les gens plus âgés, qui ont 60 ans et plus aujourd'hui, ont été formés dans une atmosphère très religieuse. «Aujourd'hui, ils vont parfois regretter que ce soit moins présent. Et ils ont tendance à attribuer les troubles de la société actuelle au fait que ce soit moins présent. C'est l'illusion que sans religion, il est impossible d'avoir des valeurs, ce qui est globalement faux.»
Implication sociale
Il en veut pour preuve que des éléments centraux comme le partage, la générosité et le souci d'autrui, notamment des plus pauvres, s'incarnent dans la vie de beaucoup de jeunes. «Ils militent. Ils s'impliquent. Et à mon avis, ils défendent des valeurs sociales qui sont plus belles et plus fortes que celles que la religion nous avait laissées. Elles sont incarnées de façon beaucoup plus saines parce que rationnelles. Elles sont libérées de leur caractère dogmatique», lance celui qui se définit clairement comme athée. Il prépare d'ailleurs un livre sur le sujet, à paraître d'ici janvier.
Pour le politologue Francis Dupuis-Déri, les exemples concrets de la présence de valeurs humanistes chez les jeunes Québécois sont nombreux. On ne compte plus les organismes — Équiterre et Cie — qui défendent des valeurs sociales campées dans leur époque, le tout à l'intérieur d'une structure de fonctionnement très efficace. Bref, il ne s'agit pas de regroupements éphémères mais qui se développent et tentent de gagner en notoriété dans l'espace public.
Les mouvements peuvent aussi se former le temps d'une lutte ponctuelle. Il cite en exemple la grève étudiante du printemps 2005, la plus importante de l'histoire du Québec, qui a été organisée, entre autres choses, contre la réduction des sommes attribuées au programme de prêts et bourses, «une question de solidarité avec les étudiants les plus démunis». Même chose pour la tenue, en 2007, du premier Forum social provincial, qui s'inscrivait dans la foulée de ceux qui ont été organisés dans le monde au cours des dernières années.
La liste comprend aussi le mouvement contre la guerre en Afghanistan et en Irak, qui regroupe, il faut le dire, des gens de différentes générations. Certains de ces cas sont d'ailleurs analysés dans le l'ouvrage Québec en mouvements, Idées et pratiques militantes contemporaines, que Francis Dupuis-Déri a dirigé et qui vient de paraître chez Lux éditeur.
Cette évolution de la société fait dire à Jacques Beauchemin que, oui, il est normal de croire à une perte de repères, impression accentuée par la vitesse à laquelle le monde change. Toutefois, «il y a une approche sociologique qui nous invite à constater la permanence d'une volonté de placer la pratique sociale sous des valeurs et une morale». Constat rassurant, selon lui.
Annick Papineau aurait bien pu opter pour un emploi plus tranquille, mais elle tenait à faire ce qu'elle pouvait pour aider les adolescents du quartier à apprendre les rudiments de la vie communautaire, le respect des différences et l'écoute d'autrui. Cette jeune diplômée de l'Université du Québec à Montréal est aujourd'hui coordonatrice de la maison de jeunes Opération jeunesse Ville Émard-Côte-Saint-Paul.
«Il faut les aider à devenir des citoyens critiques, actifs et responsables», résume-t-elle. Une missionnaire des temps modernes, Annick Papineau? La jeune femme dans la mi-vingtaine ne s'est jamais vue ainsi. «Mais je tiens à les amener à prendre conscience de l'importance des valeurs de coopération et de partage, en plus de m'attaquer aux préjugés qu'on peut avoir contre eux.» Bref, elle est un exemple concret de la force des valeurs morales et sociales qui habitent les jeunes Québécois d'aujourd'hui, qui ont grandi loin de l'influence de l'Église.
Les 1005 personnes qui ont répondu aux questions du sondage Léger Marketing-Le Devoir n'en sont pas moins sceptiques. Pas moins de 60 % d'entre elles considèrent en effet que «les valeurs religieuses d'antan» n'ont pas été «remplacées par d'autres valeurs équivalentes», alors qu'à peine 33 % estiment que c'est le cas. Et alors que près de la moitié (47 %) des personnes âgées de 18 à 24 ans croient que ces valeurs ont trouvé leur équivalent aujourd'hui, seulement 23 % des personnes de 65 ans et plus sont de cet avis. Il y a donc là un clivage important entre les différentes générations.
Le sondage ne précisait cependant pas quelles étaient ces valeurs catholiques, d'où un nécessaire retour au petit catéchisme. Elles s'articulaient essentiellement autour du don de soi au service du bien commun; de la constance et de la fidélité dans l'engagement personnel et social; du sens de sa responsabilité personnelle à l'égard des autres et à l'égard du monde; de la confiance dans l'idée que, par son engagement, on peut changer le monde, le conduire à plus de justice; de la confiance aussi dans le fait que si la justice ne triomphe pas en ce monde, elle triomphe au moins dans l'autre.
La perte du sens
Partant de cette définition, les résultats obtenus n'étonnent pas l'historienne Lucia Ferretti, qui abonde en partie dans le même sens que la majorité des répondants. «Je ne pense pas que ces valeurs ont été remplacées si l'on en juge par la perte du sens du lien social, par l'individualisme qui nous fait à l'occasion penser à nous-mêmes avant de penser à nos propres enfants ou de penser à prendre soin de nos propres parents âgés, par le cynisme à l'égard de l'engagement social et politique, par la désespérance qui conduit tant de gens au suicide.»
Elle réfute néanmoins en partie cette vision d'un Québec aujourd'hui dépourvu de valeurs, et dans lequel les individus — et à plus forte raison les jeunes — seraient essentiellement égoïstes et irresponsables. «Il ne faut pas noircir exagérément la situation. Il y a encore beaucoup d'engagement, de bénévolat, de construction du lien social dans la société. Bien sûr, plusieurs individus engagés sur une base personnelle ou actifs dans les mouvements communautaires sont des croyants, mais il y a aussi beaucoup de non-croyants parmi eux. Des gens qui ont sécularisé les valeurs de partage, de compassion, de don de soi.»
Nombre de groupes sociaux et d'individus militent en outre pour des causes relevant du bien commun, poursuit-elle: lutte contre la privatisation de l'eau ou des soins de santé, lutte pour l'égalité des chances de tous les enfants, lutte pour l'assainissement des moeurs politiques, lutte pour la fin de l'exploitation des populations du tiers monde, etc. «Toutes ces personnes ou ces groupes peuvent être inspirés par des valeurs religieuses, mais aussi tout simplement par des valeurs humanistes, le sens de la dignité humaine, et le sens du scandale devant tout ce qui la ravale», explique Mme Ferretti.
Valeurs retraduites
Le sociologue Jacques Beauchemin va plus loin. Selon lui, les jeunes adultes québécois, qui ont entre 18 et 35 ans et ont grandi hors du cadre strict de la religion, sont animés de valeurs morales aussi fortes que le sont leurs parents et leurs grands-parents. Ce qui a changé, c'est la façon dont ces citoyens, qui vivent dans un monde radicalement différent de celui de leurs aînés, les expriment au quotidien. Les notions de sacrifice personnel et d'oubli de soi, très présentes dans le discours religieux d'avant la Révolution tranquille, ont disparu de l'imaginaire moral des plus jeunes, observe-t-il. Difficile de faire avaler un tel concept aujourd'hui, d'autant plus qu'«il y avait quelque chose de foncièrement répressif dans ce discours. On forçait les individus à réprimer leurs élans hédonistes ou émancipateurs».
Les «valeurs religieuses d'antan» n'ont donc pas disparu, insiste-t-il, elles ont simplement été «retraduites». «Par exemple, l'idée de responsabilité, qui était et qui demeure très forte dans l'arrière-plan judéo-chrétien, s'est traduite aujourd'hui dans un nouveau type de responsabilité, par exemple envers l'environnement. Et on voit bien que la solidarité, qui est une idée très forte chez les baby-boomers, qui ont grandi avec l'État providence, tend à se retraduire dans la solidarité intergénérationnelle. L'idée de ne pas laisser de dette, de laisser des infrastructures qui ont du bon sens, une planète en santé, etc.»
Ce n'est toutefois pas nécessairement l'avis des générations les plus âgées. «Il est intéressant de voir comment les plus jeunes ne se représentent pas comme étant complètement délestés de valeurs sociales, alors que les plus vieux ont tendance à penser que les jeunes n'en ont plus», analyse M. Beauchemin, à la lumière des résultats du sondage. Un réflexe vieux comme le monde, estime Normand Baillargeon, qui enseigne à la Faculté des sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Montréal. Ce dernier rappelle d'ailleurs que les gens plus âgés, qui ont 60 ans et plus aujourd'hui, ont été formés dans une atmosphère très religieuse. «Aujourd'hui, ils vont parfois regretter que ce soit moins présent. Et ils ont tendance à attribuer les troubles de la société actuelle au fait que ce soit moins présent. C'est l'illusion que sans religion, il est impossible d'avoir des valeurs, ce qui est globalement faux.»
Implication sociale
Il en veut pour preuve que des éléments centraux comme le partage, la générosité et le souci d'autrui, notamment des plus pauvres, s'incarnent dans la vie de beaucoup de jeunes. «Ils militent. Ils s'impliquent. Et à mon avis, ils défendent des valeurs sociales qui sont plus belles et plus fortes que celles que la religion nous avait laissées. Elles sont incarnées de façon beaucoup plus saines parce que rationnelles. Elles sont libérées de leur caractère dogmatique», lance celui qui se définit clairement comme athée. Il prépare d'ailleurs un livre sur le sujet, à paraître d'ici janvier.
Pour le politologue Francis Dupuis-Déri, les exemples concrets de la présence de valeurs humanistes chez les jeunes Québécois sont nombreux. On ne compte plus les organismes — Équiterre et Cie — qui défendent des valeurs sociales campées dans leur époque, le tout à l'intérieur d'une structure de fonctionnement très efficace. Bref, il ne s'agit pas de regroupements éphémères mais qui se développent et tentent de gagner en notoriété dans l'espace public.
Les mouvements peuvent aussi se former le temps d'une lutte ponctuelle. Il cite en exemple la grève étudiante du printemps 2005, la plus importante de l'histoire du Québec, qui a été organisée, entre autres choses, contre la réduction des sommes attribuées au programme de prêts et bourses, «une question de solidarité avec les étudiants les plus démunis». Même chose pour la tenue, en 2007, du premier Forum social provincial, qui s'inscrivait dans la foulée de ceux qui ont été organisés dans le monde au cours des dernières années.
La liste comprend aussi le mouvement contre la guerre en Afghanistan et en Irak, qui regroupe, il faut le dire, des gens de différentes générations. Certains de ces cas sont d'ailleurs analysés dans le l'ouvrage Québec en mouvements, Idées et pratiques militantes contemporaines, que Francis Dupuis-Déri a dirigé et qui vient de paraître chez Lux éditeur.
Cette évolution de la société fait dire à Jacques Beauchemin que, oui, il est normal de croire à une perte de repères, impression accentuée par la vitesse à laquelle le monde change. Toutefois, «il y a une approche sociologique qui nous invite à constater la permanence d'une volonté de placer la pratique sociale sous des valeurs et une morale». Constat rassurant, selon lui.
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