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Les Églises chrétiennes et l'Irak - Les vrais enjeux d'une guerre annoncée

Les milieux chrétiens sont de plus en plus opposés à la nouvelle guerre «annoncée» des États-Unis contre l'Irak. Paradoxalement, le président George W. Bush, qui entend détruire le régime de Bagdad par la force, ne cache pas non plus sa vision religieuse des choses. Le pétrole arabe — comme on lui en prête le motif — ne serait-il donc pas l'enjeu du conflit?

Officiellement la Maison-Blanche veut prévenir, après le terrible 11 septembre, une attaque de «destruction massive» en provenance de Bagdad, un régime qui a démontré ses ambitions, sa haine des États-Unis et de leurs alliés, et sa détermination d'user de n'importe quelle arme. Officieusement, une école néo-impériale à Washington voudrait avertir la planète que les États-Unis, seule puissance mondiale, ne toléreront aucun régime hostile ou trop indépendant.

Que Bagdad possède ou pas un arsenal de l'horreur, les pasteurs chrétiens de l'Irak ont demandé à leurs collègues d'Occident de rejeter les sanctions infligées à leur pays et de s'opposer à la guerre qui menace. La plupart des membres du Conseil canadien des Églises ont répondu positivement à cet appel. Angélisme?

Objectifs

En fait, pour juger de la politique de Washington, il faut en discerner les objectifs.

En 1991, Washington n'a guère eu de mal à réunir une coalition pour repousser l'invasion irakienne au Koweït. Le respect du droit international autant que la sécurité des approvisionnements pétroliers justifiait, pouvait-on croire, une intervention militaire. Surtout que Saddam Hussein refusait de se replier et menaçait jusqu'à l'Arabie Saoudite. (Bagdad n'était plus utile à Washington dans l'endiguement de la révolution chiite en Iran.)

Contre la coalition militaire de Bush père, ceux qui s'opposent par principe à la guerre n'ont pas eu le temps de mobiliser l'opinion publique, américaine ou internationale: le principal enjeu semblait clair. Un ancien conseiller du président Carter, le célèbre Zbigniew Brzezinski, l'a écrit «sans ambages», ainsi que le rapportent A. Gresh et D. Vidal dans Golfe — Clés pour une guerre annoncée:

«Le véritable intérêt vital pour l'Amérique dans la crise du Koweït, c'est d'assurer que le golfe Persique demeure une source sûre et stable d'approvisionnement en pétrole vendu à un prix raisonnable à l'Occident industrialisé.»

Mais ces journalistes du Monde Diplomatique et de La Croix n'avaient pas manqué de citer aussi la réplique donnée par James Baker, alors secrétaire d'État, aux gens qui demandaient pourquoi les États-Unis se battaient dans le Golfe: «Si vous voulez la réponse en un mot, c'est les emplois.» Pas les jobs dans l'industrie militaire, mais les emplois qui seront créés aux États-Unis quand des millions de consommateurs arabes achèteront des produits américains.

Éléments nouveaux

Douze ans plus tard, la politique de Bush fils est-elle la même que celle de son père? Au moins deux éléments nouveaux sont pris en considération par les analystes.

Premièrement, même si Bagdad n'avait aucune arme absolue, et si rachitique soit le régime de Saddam, il représente aujourd'hui, — comme hier les talibans de l'Afghanistan — une menace potentielle à la stabilité du voisinage, et partant de la planète. Bien que Washington proclame sa victoire prochaine contre al-Qaïda, le terrorisme n'est pas mort: nul pays soupçonné d'abriter des kamikazes ne va désormais échapper à l'intervention des États-Unis.

Deuxièmement, l'Arabie Saoudite n'est plus une pièce essentielle du dispositif stratégique des États-Unis. Tout en étant l'allié de Washington (malgré son appui à Israël), Riyad a financé de ses pétrodollars une branche réactionnaire de l'islam. Cet argent a donné des moyens considérables à l'agitation présente dans maintes mosquées et autres écoles religieuses. Tant que ce fanatisme a visé Moscou ou Téhéran, le fléau a été supportable (comme le fut la dictature de Saddam). Mais depuis que des musulmans ont applaudi à la destruction du World Trade Center, le péril a montré son visage.

En outre, comme l'expliquent certains experts, les États-Unis n'entendent plus être captifs du pétrole du Moyen-Orient, surtout qu'ils pourraient tirer un plus grand avantage économique de l'exploitation d'autres régions pétrolifères.

Bref, Saddam ne serait pas le seul autocrate du Moyen-Orient à devoir abandonner le pouvoir. Washington n'a plus besoin de régimes forts dans le monde arabe pour monter la garde sur les puits de pétrole ou traquer les opposants. Au contraire, ces alliés d'hier, incompétents et corrompus, sont devenus un stimulant de l'islamisme radical et un obstacle au développement de nouveaux marchés pour les entreprises américaines.

Bien sûr, les milieux religieux ne vont pas s'opposer à la libération des populations arabes tenues depuis trop longtemps sous le joug. Mais ils ne voient pas en quoi les populations civiles devraient payer le prix d'une guerre, surtout si, comme en Afghanistan, les gens qui détiendront le pouvoir ne seront pas nécessairement plus démocrates ni plus respectueux des droits fondamentaux.

Les pays du Moyen-Orient ne sont pas seuls en cause. En privilégiant la méthode forte, dont ils ont désormais le quasi-monopole, les États-Unis écartent des discussions les pays qui n'ont pas les mêmes moyens qu'eux de faire pression sur les gouvernements récalcitrants. Ils battent en brèche les règles du droit international et le statut, en principe égal, des nations qui ont des intérêts légitimes dans les affaires internationales. Même pour un pays pacifique ou un gouvernement sympathique envers les États-Unis, cette politique d'hégémonie n'a rien de rassurant.

En minimisant le rôle des Nations unies, les États-Unis affaiblissent le principal instrument que les États se soient donné, après la Deuxième Guerre mondiale, pour préserver la paix et résoudre les conflits. Du coup, ils privent les peuples de plusieurs pays en crise — notamment en Afrique — des recours que l'ONU pourrait et devrait leur offrir, même si Washington n'y possède pas d'intérêt vital à défendre.

Un message

Enfin, en imposant unilatéralement un changement comme celui qu'elles préparent pour l'Irak, les autorités américaines envoient un message, involontaire sans doute, mais porteur de malheur pour l'avenir. Ce message tient en deux constats. Aucun pays n'est désormais en mesure de résister aux États-Unis avec les moyens diplomatiques ou militaires classiques. En conséquence, il n'y aura plus qu'un recours contre une telle puissance impériale: l'arme des faibles, c'est-à-dire le terrorisme.

Pour des millions de personnes, «l'Amérique» (comme disaient autrefois les immigrants européens) est encore une terre de liberté, de prospérité et de sécurité. Mais pour des milliers d'autres, qu'ils soient de milieux aisés ou sortent des bidonvilles, intolérables paraîtront l'arrogance américaine, le type de société qu'elle impose et le statut déprimant qu'elle réserve aux autres nations.

Le radicalisme islamique n'est qu'une des facettes de la frustration qui se répand sur la planète. Washington peut surveiller les mosquées et lâcher les dictatures arabes. Mais ses généraux ne transplanteront pas la démocratie à coup de missiles. Aussi, dans les universités, les laboratoires et les entreprises, partout dans le monde, une relève vengeresse apprend discrètement comment ébranler la forteresse.

Aussi l'idée proposée par les organisations chrétiennes du Canada de résoudre la crise du Moyen-Orient par une conférence du désarmement paraît-elle à la fois comme la plus humaine et la plus réaliste. Pour l'heure, elle n'a guère été entendue à Ottawa.

redaction@ledevoir.com

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.






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