Une Église qui a peur du monde
Comme nous sommes tous aveugles! Nous sommes choqués parce que notre frère, ce pauvre voleur, a jeté les hosties dans la boue. Mais dans la boue vit le Christ tous les jours chez nous, au Nordeste. Il nous faut ouvrir les yeux!» C'est en ces termes que le regretté dom Elder Camara, évêque du Brésil (décédé en 1999), avait interpellé une communauté chrétienne réclamant réparation pour le geste «sacrilège» d'un voleur qui s'était emparé d'un ciboire et avait jeté son contenu sur le sol.
Cette interpellation évangélique, «scandaleuse» à maints égards pour des oreilles pieuses, date certainement d'une vingtaine d'années. Nous la commentions déjà dans notre communauté de base d'un bidonville de Santiago, au Chili, où j'ai vécu de 1985 à 1989. Elle était pour nous un souffle qui nous animait dans notre lutte contre la dictature, la dénonciation de la torture et des violations de droits humains, et dans notre solidarité avec les appauvris.
Elle faisait écho à ce que nous ressentions comme étant au fondement de la foi: Dieu est présent parmi les exclus, les crucifiés du monde, de telle manière que l'exigence de justice est au coeur de notre foi. Une conviction profonde qui était malheureusement trop peu partagée par la hiérarchie catholique, encore que beaucoup plus qu'aujourd'hui, où la grande majorité de l'épiscopat actuelle est conservatrice et la théologie de la libération mise à l'écart par l'Église institutionnelle.
Image de l'Église
Quel évêque aurait le courage en effet de proférer de nouveau cette parole alors que se tient le Congrès eucharistique international à Québec, centré sur l'adoration du Saint-Sacrement et la promotion de la fréquentation de la messe dominicale, lesquelles sont présentées comme l'essentiel de la pratique chrétienne?
L'image de l'Église que ce congrès dégage, c'est celle d'une Église qui a peur du monde et de ses défis et qui préfère se replier dans la sécurité de ses murs et la pratique du culte plutôt que de se risquer sur le chemin tumultueux de la justice et de l'humanisation du monde, de la solidarité avec les pauvres, au nom de Jésus et d'un Dieu incarné.
Le sacrement du Christ dans le monde, ce n'est pas d'abord l'eucharistie, «le corps et le sang du Christ» sous les espèces du pain et du vin. C'est l'opprimé, le pauvre, l'humilié, le réprouvé, l'exclu: «Ce que vous aurez fait à l'un d'entre eux qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait.»
Sans cet horizon de sens, le repas eucharistique, mémoire subversive de Jésus, devient un rite sacré contre lequel fustigeait Jésus lui-même, soucieux de rappeler que la loi de Dieu est faite pour les êtres humains et non le contraire. Certes, la longue et désastreuse fréquentation de l'Église avec le monde des riches et des puissants a fait en sorte qu'elle s'est modelée à leur image. Elle s'est mise à adopter leurs manières de faire, de se vêtir, de célébrer et de penser.
Fuite du monde
L'Église a alors renoué avec les rites sacrés, dont la fonction est de purifier la vie profane indigne et pécheresse et d'entretenir la soumission à l'autorité cléricale, représentant de la volonté divine. Les rites sacrés sont devenus l'essentiel de l'Église, alimentant une fuite du monde et favorisant ceux qui en sont les maîtres: d'un côté les choses de Dieu essentielles — les rites sacrés, l'obéissance au dogme; de l'autre, le profane, le monde, le contingent: l'inessentiel. D'où la connivence coutumière des autorités politiques avec un tel ordre «religieux» qui les laisse régner en toute quiétude.
L'événement Jésus avait pourtant bouleversé cette vision du monde. Dieu s'est incarné. Le créateur du monde est devenu humain. Il s'est dépouillé de la condition divine pour assumer la condition d'esclave, ce que les premiers chrétiens ont appelé la kénose de Dieu: le videment de Dieu. L'éternité se faisait contingence, la toute-puissance, fragilité. Le Très-Haut devenait le très-bas.
En s'identifiant lui-même ainsi aux réprouvés de Dieu et des puissants, il bouleversait l'ordre établi. Les choses les plus viles du monde devenaient porteuses de Dieu. La transcendance fuyait le ciel et s'enfouissait dans le monde. Ce souffle si étonnant, bouleversant, a traversé les âges. Il a porté avec lui des soulèvements sociaux et des mouvements d'émancipation. Mais l'Église institutionnelle y est restée la plupart du temps aveugle et même hostile, se repliant sur une identité sacrale qui trahissait l'incarnation de Dieu, se comportant comme si l'Incarnation n'était qu'une anecdote historique qui n'impliquait en rien un bouleversement dans l'ordre du sacré et de la transcendance.
Au coeur du monde
Vatican II a rompu avec cette «tradition» qui exemptait de penser aux contradictions d'une Église devenue «monarchique» et autoritaire, appelée pourtant à annoncer la bonne nouvelle libératrice aux appauvris et aux humiliés. Le Concile a remis l'Église au coeur du monde et de ses exigences, l'appelant à se dépouiller de ses apparats mondains et de la prérogative cléricale, à devenir Église peuple de Dieu, partie prenante des luttes sociales et politiques pour un monde humain et solidaire — «mission» qui n'a pas perdu un iota de son «actualité». L'eucharistie n'était plus un repas de repus, mais devenait ce qu'elle est fondamentalement: un repas qui creuse la faim et la soif de justice.
Le Congrès eucharistique est, en ce sens, un signe navrant de restauration d'une Église de chrétienté. Il met en scène une Église servant un Dieu désincarné, frileuse par rapport aux grands enjeux de justice et de solidarité — ce que Vatican II appelait les signes des temps —, préférant se gaver de certitudes. Il fut un temps où cette manière d'être Église dans le monde était vécue comme une chape de plomb, étouffante, paralysante. Elle n'est plus aujourd'hui qu'une bulle de verre, servant de refuge, d'écran, et préservant du monde. Il n'est pas étonnant qu'une autre manière d'être Église s'expérimente dans ses marges, au milieu du monde.
Cette interpellation évangélique, «scandaleuse» à maints égards pour des oreilles pieuses, date certainement d'une vingtaine d'années. Nous la commentions déjà dans notre communauté de base d'un bidonville de Santiago, au Chili, où j'ai vécu de 1985 à 1989. Elle était pour nous un souffle qui nous animait dans notre lutte contre la dictature, la dénonciation de la torture et des violations de droits humains, et dans notre solidarité avec les appauvris.
Elle faisait écho à ce que nous ressentions comme étant au fondement de la foi: Dieu est présent parmi les exclus, les crucifiés du monde, de telle manière que l'exigence de justice est au coeur de notre foi. Une conviction profonde qui était malheureusement trop peu partagée par la hiérarchie catholique, encore que beaucoup plus qu'aujourd'hui, où la grande majorité de l'épiscopat actuelle est conservatrice et la théologie de la libération mise à l'écart par l'Église institutionnelle.
Image de l'Église
Quel évêque aurait le courage en effet de proférer de nouveau cette parole alors que se tient le Congrès eucharistique international à Québec, centré sur l'adoration du Saint-Sacrement et la promotion de la fréquentation de la messe dominicale, lesquelles sont présentées comme l'essentiel de la pratique chrétienne?
L'image de l'Église que ce congrès dégage, c'est celle d'une Église qui a peur du monde et de ses défis et qui préfère se replier dans la sécurité de ses murs et la pratique du culte plutôt que de se risquer sur le chemin tumultueux de la justice et de l'humanisation du monde, de la solidarité avec les pauvres, au nom de Jésus et d'un Dieu incarné.
Le sacrement du Christ dans le monde, ce n'est pas d'abord l'eucharistie, «le corps et le sang du Christ» sous les espèces du pain et du vin. C'est l'opprimé, le pauvre, l'humilié, le réprouvé, l'exclu: «Ce que vous aurez fait à l'un d'entre eux qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'aurez fait.»
Sans cet horizon de sens, le repas eucharistique, mémoire subversive de Jésus, devient un rite sacré contre lequel fustigeait Jésus lui-même, soucieux de rappeler que la loi de Dieu est faite pour les êtres humains et non le contraire. Certes, la longue et désastreuse fréquentation de l'Église avec le monde des riches et des puissants a fait en sorte qu'elle s'est modelée à leur image. Elle s'est mise à adopter leurs manières de faire, de se vêtir, de célébrer et de penser.
Fuite du monde
L'Église a alors renoué avec les rites sacrés, dont la fonction est de purifier la vie profane indigne et pécheresse et d'entretenir la soumission à l'autorité cléricale, représentant de la volonté divine. Les rites sacrés sont devenus l'essentiel de l'Église, alimentant une fuite du monde et favorisant ceux qui en sont les maîtres: d'un côté les choses de Dieu essentielles — les rites sacrés, l'obéissance au dogme; de l'autre, le profane, le monde, le contingent: l'inessentiel. D'où la connivence coutumière des autorités politiques avec un tel ordre «religieux» qui les laisse régner en toute quiétude.
L'événement Jésus avait pourtant bouleversé cette vision du monde. Dieu s'est incarné. Le créateur du monde est devenu humain. Il s'est dépouillé de la condition divine pour assumer la condition d'esclave, ce que les premiers chrétiens ont appelé la kénose de Dieu: le videment de Dieu. L'éternité se faisait contingence, la toute-puissance, fragilité. Le Très-Haut devenait le très-bas.
En s'identifiant lui-même ainsi aux réprouvés de Dieu et des puissants, il bouleversait l'ordre établi. Les choses les plus viles du monde devenaient porteuses de Dieu. La transcendance fuyait le ciel et s'enfouissait dans le monde. Ce souffle si étonnant, bouleversant, a traversé les âges. Il a porté avec lui des soulèvements sociaux et des mouvements d'émancipation. Mais l'Église institutionnelle y est restée la plupart du temps aveugle et même hostile, se repliant sur une identité sacrale qui trahissait l'incarnation de Dieu, se comportant comme si l'Incarnation n'était qu'une anecdote historique qui n'impliquait en rien un bouleversement dans l'ordre du sacré et de la transcendance.
Au coeur du monde
Vatican II a rompu avec cette «tradition» qui exemptait de penser aux contradictions d'une Église devenue «monarchique» et autoritaire, appelée pourtant à annoncer la bonne nouvelle libératrice aux appauvris et aux humiliés. Le Concile a remis l'Église au coeur du monde et de ses exigences, l'appelant à se dépouiller de ses apparats mondains et de la prérogative cléricale, à devenir Église peuple de Dieu, partie prenante des luttes sociales et politiques pour un monde humain et solidaire — «mission» qui n'a pas perdu un iota de son «actualité». L'eucharistie n'était plus un repas de repus, mais devenait ce qu'elle est fondamentalement: un repas qui creuse la faim et la soif de justice.
Le Congrès eucharistique est, en ce sens, un signe navrant de restauration d'une Église de chrétienté. Il met en scène une Église servant un Dieu désincarné, frileuse par rapport aux grands enjeux de justice et de solidarité — ce que Vatican II appelait les signes des temps —, préférant se gaver de certitudes. Il fut un temps où cette manière d'être Église dans le monde était vécue comme une chape de plomb, étouffante, paralysante. Elle n'est plus aujourd'hui qu'une bulle de verre, servant de refuge, d'écran, et préservant du monde. Il n'est pas étonnant qu'une autre manière d'être Église s'expérimente dans ses marges, au milieu du monde.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

