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Une société en mode survie

Thierry Vincent - Longueuil  1 décembre 2007  Éthique et religion
Ce qui me frappe du Québec d'aujourd'hui, c'est sa courte vue, qui concerne aussi bien le passé que l'avenir, voire toutes les voies pouvant ouvrir sur des avenues alternatives.

Le Québec n'aime pas l'imaginaire, ou alors de manière très timide, très convenable. Un petit imaginaire de salon. Ce malaise généré par «ce qui ne se peut pas» est tributaire d'un blocage devant notre mémoire collective. Il a souvent été question de ce fameux manque de mémoire dont nous souffrons. Mais a-t-on déjà tenté de mesurer les impacts de ce manque? A-t-on, surtout, déjà tenté d'en démonter les mécanismes? D'où vient-il? Quelle est sa raison d'être? À quoi sert-il?

Disons, de manière un peu courte, qu'il existe dans le monde deux sortes de sociétés: les dominantes et les dominées. Les dominantes sont idéalistes, tonitruantes, accaparantes. Elles tirent tout à elles et s'approprient ce qui leur plaît, quitte à modifier leur conception du monde en conséquence.

Les dominées, au contraire, sont pragmatiques, discrètes et, surtout, éclatées. Elles se fragmentent, s'atomisent, évitent toute combinaison complexe afin de demeurer dissimulées. Ce sont des proies. Il faut bien qu'elles se camouflent. Leur science du camouflage est à ce point développée qu'elles parviennent à ce sommet qui consiste à ne plus être en mesure de se percevoir elles-mêmes.

Le Québec qui a peur

Dire du Québec qu'il est une proie, c'est heurter bien des sensibilités. Surtout celles créées par notre plus récent déguisement: celui du technicie
n habile et entreprenant, efficace et discret, capable d'arrondir les angles, d'adoucir les grandes réalisations des puissants. Malgré ce professionnalisme serein (aussi serein que pouvait l'être autrefois notre rapport à la terre), il ne faut pas trop gratter sous la surface.

Très vite apparaît la peur. Une peur déconnectante, atonisante, aveuglante. Cette peur est la raison de notre myopie, de notre rejet de toute idée trop compliquée, trop développée, peut-être surtout

de notre manque flagrant de curiosité. Voir loin,

au Québec (mille ans dans l'avenir, par exemple), constitue une impossibilité conceptuelle. Voir

un peu différemment est automatiquement associé à la folie.

Sur le plan intellectuel, nous rampons et nous nous camouflons. Le discours actuel sur notre dynamisme économique et nos belles réalisations artistiques n'est que la forme aujourd'hui en vogue de ce camouflage. Ce ne sont certes pas ces réussites qui vont faire gronder de colère les sociétés prédatrices qui nous entourent.

Nommer cette peur qui nous tenaille équivaut à transgresser

un tabou. Cette peur, c'est celle de l'armée occupante. Nous sommes profondément traumatisés par le souvenir collectif de l'occupation militaire. C'est une image qui revient dans les conversations: «On n'a pas à se plaindre; ici, les soldats ne rentrent quand même pas dans les maisons.» Pourtant, ils l'ont déjà fait. Et la menace plane toujours, sourde, à peine audible. Une

sorte d'acouphène dont on s'est accommodé.

Pour s'affranchir

du fédéral

On peut réviser l'histoire tant qu'on veut, en gommer tous les détails jugés trop violents ou compliqués, il reste que, dans les faits, notre société est dominée par une autre. De plus, le système qui nous maintient sous sa coupe est protéiforme. On aura beau respecter chacune des règles du jeu civil qui nous est imposé, ces règles changent au fur et à mesure que nous apprenons à nous en servir.

Le but de cette tricherie perpétuelle est simple: les règles du système fédéral se modifient de manière à ce qu'on ne puisse jamais s'en affranchir en douceur. Par ailleurs, comme nous ne sommes pas en position de force, l'utilisation de la violence est exclue. Toute manifestation trop ouverte ne peut conduire qu'au retour des militaires dans nos rues et à de nouvelles arrestations de masse.

En octobre 1970, c'est le spectre de 1838 qu'on agitait au-dessus de nos têtes. En 1980, l'armée canadienne effectuait des manoeuvres inhabituelles en territoire québécois. Aujourd'hui, tout indépendantiste un peu trop affiché apprend vite que la police l'a à l'oeil. Essayez, pour voir.

À partir du moment où les fédéralistes déclarent franchement qu'un référendum pour l'indépendance du Québec est l'équivalent pour eux d'une déclaration de guerre visant leurs acquis et que, lors d'une guerre, tous les coups sont permis, comment peut-on encore prêter foi aux règles qu'ils nous imposent? Ce n'est plus de la foi. C'est de l'abnégation. Nous ne pourrons jamais nous en sortir par la douceur. Nous ne sommes pas de taille à nous libérer par la force. Nous sommes coincés. Notre défaitisme n'a donc rien d'étonnant.

Québec idéal

Et si, encore, nous n'étions que les seules victimes de ce défaitisme... Malheureusement, cette perte du sens des proportions et des perspectives nous conduit à de viles lâchetés. Qu'on puisse aujourd'hui tourner autour du pot identitaire au point de réussir à rendre des immigrants responsables de la fragilité de notre culture relève de l'hypocrisie la plus crasse. Mieux encore: cette attitude nous fournit de nouvelles victimes, considérablement plus faibles que nous et sur lesquelles nous pouvons nous défouler sans trop courir de risques.

Se dresser devant plus fort que soi n'est malheureusement pas un de nos traits identitaires. Ce serait là une attitude tout ce qu'il y a d'idéaliste. Or nous sommes en mode «survie». Un survivant est un pragmatique. Il tient à ses maigres acquis, surtout quand il peut s'y emmitoufler [...].

Un Québec idéal (autrement dit: plus responsable) correspondrait donc à une

société, une culture, une nation, un peuple capable d'élargir ses horizons de manière à: 1- acquérir une vision très claire de son histoire (et peut-être surtout de son imaginaire collectif); 2- avoir une bonne idée de son poids dans le monde et des répercussions que peut avoir chacune de ses décisions sur les autres populations du globe; 3- se donner enfin un rôle sur le plan mondial, une mission qui serait celle du Québec, notre contribution aux améliorations et aux progrès humains.

Je propose qu'après l'avoir réussi chez nous (vaste programme!), nous devenions les spécialistes du dénouement de toutes les crises identitaires provoquées par la colonisation. Nous sommes bien placés pour en parler. Nous sommes colonisés et dominés, mais avant tout colonisateurs et dominants. Parlez-en aux autochtones...
 
 
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