Le cas de Geneviève Jeanson - C'est le système sportif qui est dopé à l'argent
À qui fera-t-on croire qu'à 16 ans, Geneviève Jeanson a librement choisi de prendre un stimulant capable de la propulser au sommet du cyclisme? Plusieurs commentent ses aveux comme s'il s'agissait d'un autre cas individuel et qu'il fallait rechercher encore une fois un coupable. Or, pas plus que les autres athlètes fautifs, qu'ils aient été dépistés ou non, le reine du vélo n'a créé, dissimulé et toléré cette fraude qui sévit dans le sport. Tant qu'un diagnostic n'aura pas identifié la racine du mal, on pourra gloser ad nauseam sur l'antidopage: la plaie demeurera.
L'idéal olympique aidant, le sport a pris, là où le commerce ne l'a pas discrédité, une aura quasiment religieuse. Non seulement y fait-on appel à la discipline, à la persévérance, à l'endurance, ces qualités qu'on attend des athlètes aspirant aux grandes victoires, mais aussi, au plus vif des compétitions, des règles strictes y balisent les performances.
Il s'agit moins de gagner, dit-on encore, que de participer. Or, on ne compte plus les héros déchus. Bien plus, s'il y en a parmi les participants moins doués, on en trouve aussi parmi les meilleurs. Cherchez l'erreur.
Depuis longtemps, certes, dans les combats ou les courses «arrangés», par exemple, des promoteurs ont démontré qu'ils étaient à l'oeuvre moins pour contribuer au sport ou au divertissement que pour faire fortune. Mais, dans des compétitions encouragées et subventionnées par les pouvoirs publics et contrôlées par des associations reconnues, on ne s'attend pas à trouver de telles mystifications. Qu'un joueur ou une équipe tente, à l'occasion, de s'imposer en violentant les règles du jeu, cela survient partout: voilà pourquoi des arbitres sont chargés de sévir.
Tout autre est la fraude sportive qui défraie de plus en plus souvent l'actualité. L'ambition excessive, la pression familiale ou nationale, l'adulation du public y ont sans doute une part. Mais d'autres facteurs, politiques ou commerciaux, expliquent également pourquoi maints athlètes se plient au dopage. La performance olympique de certains pays dont les jeunes femmes étaient grossièrement déformées leur aura valu d'être la risée de la planète. On s'est moins attardé à la déformation morale de «vedettes» fabriquées à des fins de promotion étrangère au sport.
Pourtant, on aurait dû avoir des doutes. Autant que les exploits des gagnants, toute une presse ne magnifie-t-elle pas les contrats qui les attendent? Quelques-uns feront une honnête carrière comme athlètes ou comme membres d'organisations sportives, d'autres retourneront aux activités professionnelles qui les intéressent. Mais un certain nombre vont monnayer leur renommée dans des postes où leur valeur sportive n'est guère requise: tête d'affiches publicitaires, animateur d'émission populaire, vendeur de camelotes diverses.
Un système
Si la majorité des athlètes tirent satisfaction et récompense des épreuves qu'ils surmontent, et peuvent fort bien mener leur vie sans avoir triomphé sur un podium, d'autres sont pris au jeu de la victoire et redoutent le moment où ils retomberont dans l'oubli. Les premiers n'ont pas besoin de tricher pour se mesurer à eux-mêmes et aux autres. Les seconds, toutefois, sont vulnérables à l'aventure qu'on leur fait miroiter: avec le succès viendront la gloire et la fortune.
Parmi les victimes déchues du dopage, on ne saura jamais quel athlète aurait, autrement et malgré tout, connu un authentique dépassement. Mais il fait peu de doute qu'il est difficile d'échapper à une tentation qui est répandue dans plusieurs disciplines sportives et qu'on ne saurait attribuer aux seuls athlètes. Une fraude qui n'a plus rien d'exceptionnel est forcément encouragée par l'entourage des athlètes. Un entraîneur, un soigneur, un commanditaire aura, autant sinon plus que l'athlète, un intérêt dans «sa» victoire.
On ne se dope pas sur le terrain du quartier où seuls parents et amis viennent encourager les futurs champions. Mais il en va autrement des sports grand public où le héros du jour voit son nom relayé à des millions de... consommateurs. La machine sportive, en effet, fait désormais partie du système de production et de consommation de masse. Dans ce système, les vedettes jouent un rôle déterminant. Et comme des médias en vivent aussi en bonne partie, il ne faut guère en attendre trop d'esprit critique en ce domaine.
Après les aveux de Geneviève Jeanson, d'aucuns espèrent qu'elle ne va pas rejeter le blâme sur son entraîneur, sa famille ou son organisation. Il est évident que la jeune femme n'a pas fabriqué elle-même le produit qu'elle a pris pendant tant d'années. En niant si longtemps la vérité, elle a été partie à une pratique frauduleuse, certes, mais ne fut pas seule à y participer.
Pourtant, multiplier les coupables et les sanctions ne saurait mettre fin à un système qui récompense la fraude autant que l'honnête effort. Si c'est le système qui est en cause, c'est donc là qu'il importerait d'abord d'apporter des correctifs. Des observateurs doutent cependant que le milieu sportif et la presse sportive aient le courage de s'attaquer à cette corruption.
Des pistes de solution
Que faire? On ne va pas mettre un surveillant à côté de chaque athlète. Déjà, la personne qui triche peut être radiée de la discipline. À l'évidence, une telle sanction ne suffit pas à enrayer le dopage. Au reste, un futur test antidopage serait-il parfaitement efficace qu'on trouverait d'autres moyens de favoriser indûment un athlète — en soudoyant un rival par exemple. D'autres moyens de dissuasion sont nécessaires.
D'abord, les organisations sportives qui jouissent de l'appui de l'État devraient avoir à répondre de leur surveillance en matière d'éthique et, en cas de dopage chronique, expliquer leur peu d'efficacité. Mais comme à lui seul le monde du sport ne saurait accomplir le changement qui s'impose, une instance extérieure doit pouvoir intervenir. L'huître du milieu ecclésiastique était bien fermée dans le scandale de la pédophilie. Celui du milieu politique aussi dans le cas des commandites.
Ensuite, il faudrait sans doute hausser la barre. C'est-à-dire empêcher les fraudeurs potentiels de passer à l'acte en les privant d'avance du fruit d'une fraude. Ce fruit, ce n'est pas d'abord la médaille qu'ils obtiennent. C'est la commercialisation de leur notoriété. Si les champions devaient, pendant quelques années, s'abstenir de toucher des contrats mirobolants comme «représentants» d'entreprises, la tentation de monter au podium en trichant serait pas mal moins forte.
Les gouvernements honnêtes ont compris cette logique. Depuis quelques années, le haut fonctionnaire qui jouit de contacts et d'informations privilégiés ne peut, en quittant son poste, s'engager au service d'une entreprise de son secteur. Ce «purgatoire» de quelques années aide à préserver la confidentialité au sein de l'État et aussi l'égalité de traitement entre les entreprises faisant affaire avec le gouvernement.
Bref, fondamentalement, ce qu'il y a de vicié dans le sport, ce n'est pas seulement le fait qu'on y pratique le dopage ou qu'on le tolère. C'est surtout que l'excellence qu'on vise dans les compétitions soit détournée à des fins d'enrichissement indu, d'abus de la confiance du public, et de promotion commerciale. Reste maintenant à Geneviève Jeanson à donner l'exemple en disant non aux offres des maisons d'édition ou de production qui voudront l'exploiter aux mêmes fins mercantiles.
redaction@ledevoir.com
***
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
L'idéal olympique aidant, le sport a pris, là où le commerce ne l'a pas discrédité, une aura quasiment religieuse. Non seulement y fait-on appel à la discipline, à la persévérance, à l'endurance, ces qualités qu'on attend des athlètes aspirant aux grandes victoires, mais aussi, au plus vif des compétitions, des règles strictes y balisent les performances.
Il s'agit moins de gagner, dit-on encore, que de participer. Or, on ne compte plus les héros déchus. Bien plus, s'il y en a parmi les participants moins doués, on en trouve aussi parmi les meilleurs. Cherchez l'erreur.
Depuis longtemps, certes, dans les combats ou les courses «arrangés», par exemple, des promoteurs ont démontré qu'ils étaient à l'oeuvre moins pour contribuer au sport ou au divertissement que pour faire fortune. Mais, dans des compétitions encouragées et subventionnées par les pouvoirs publics et contrôlées par des associations reconnues, on ne s'attend pas à trouver de telles mystifications. Qu'un joueur ou une équipe tente, à l'occasion, de s'imposer en violentant les règles du jeu, cela survient partout: voilà pourquoi des arbitres sont chargés de sévir.
Tout autre est la fraude sportive qui défraie de plus en plus souvent l'actualité. L'ambition excessive, la pression familiale ou nationale, l'adulation du public y ont sans doute une part. Mais d'autres facteurs, politiques ou commerciaux, expliquent également pourquoi maints athlètes se plient au dopage. La performance olympique de certains pays dont les jeunes femmes étaient grossièrement déformées leur aura valu d'être la risée de la planète. On s'est moins attardé à la déformation morale de «vedettes» fabriquées à des fins de promotion étrangère au sport.
Pourtant, on aurait dû avoir des doutes. Autant que les exploits des gagnants, toute une presse ne magnifie-t-elle pas les contrats qui les attendent? Quelques-uns feront une honnête carrière comme athlètes ou comme membres d'organisations sportives, d'autres retourneront aux activités professionnelles qui les intéressent. Mais un certain nombre vont monnayer leur renommée dans des postes où leur valeur sportive n'est guère requise: tête d'affiches publicitaires, animateur d'émission populaire, vendeur de camelotes diverses.
Un système
Si la majorité des athlètes tirent satisfaction et récompense des épreuves qu'ils surmontent, et peuvent fort bien mener leur vie sans avoir triomphé sur un podium, d'autres sont pris au jeu de la victoire et redoutent le moment où ils retomberont dans l'oubli. Les premiers n'ont pas besoin de tricher pour se mesurer à eux-mêmes et aux autres. Les seconds, toutefois, sont vulnérables à l'aventure qu'on leur fait miroiter: avec le succès viendront la gloire et la fortune.
Parmi les victimes déchues du dopage, on ne saura jamais quel athlète aurait, autrement et malgré tout, connu un authentique dépassement. Mais il fait peu de doute qu'il est difficile d'échapper à une tentation qui est répandue dans plusieurs disciplines sportives et qu'on ne saurait attribuer aux seuls athlètes. Une fraude qui n'a plus rien d'exceptionnel est forcément encouragée par l'entourage des athlètes. Un entraîneur, un soigneur, un commanditaire aura, autant sinon plus que l'athlète, un intérêt dans «sa» victoire.
On ne se dope pas sur le terrain du quartier où seuls parents et amis viennent encourager les futurs champions. Mais il en va autrement des sports grand public où le héros du jour voit son nom relayé à des millions de... consommateurs. La machine sportive, en effet, fait désormais partie du système de production et de consommation de masse. Dans ce système, les vedettes jouent un rôle déterminant. Et comme des médias en vivent aussi en bonne partie, il ne faut guère en attendre trop d'esprit critique en ce domaine.
Après les aveux de Geneviève Jeanson, d'aucuns espèrent qu'elle ne va pas rejeter le blâme sur son entraîneur, sa famille ou son organisation. Il est évident que la jeune femme n'a pas fabriqué elle-même le produit qu'elle a pris pendant tant d'années. En niant si longtemps la vérité, elle a été partie à une pratique frauduleuse, certes, mais ne fut pas seule à y participer.
Pourtant, multiplier les coupables et les sanctions ne saurait mettre fin à un système qui récompense la fraude autant que l'honnête effort. Si c'est le système qui est en cause, c'est donc là qu'il importerait d'abord d'apporter des correctifs. Des observateurs doutent cependant que le milieu sportif et la presse sportive aient le courage de s'attaquer à cette corruption.
Des pistes de solution
Que faire? On ne va pas mettre un surveillant à côté de chaque athlète. Déjà, la personne qui triche peut être radiée de la discipline. À l'évidence, une telle sanction ne suffit pas à enrayer le dopage. Au reste, un futur test antidopage serait-il parfaitement efficace qu'on trouverait d'autres moyens de favoriser indûment un athlète — en soudoyant un rival par exemple. D'autres moyens de dissuasion sont nécessaires.
D'abord, les organisations sportives qui jouissent de l'appui de l'État devraient avoir à répondre de leur surveillance en matière d'éthique et, en cas de dopage chronique, expliquer leur peu d'efficacité. Mais comme à lui seul le monde du sport ne saurait accomplir le changement qui s'impose, une instance extérieure doit pouvoir intervenir. L'huître du milieu ecclésiastique était bien fermée dans le scandale de la pédophilie. Celui du milieu politique aussi dans le cas des commandites.
Ensuite, il faudrait sans doute hausser la barre. C'est-à-dire empêcher les fraudeurs potentiels de passer à l'acte en les privant d'avance du fruit d'une fraude. Ce fruit, ce n'est pas d'abord la médaille qu'ils obtiennent. C'est la commercialisation de leur notoriété. Si les champions devaient, pendant quelques années, s'abstenir de toucher des contrats mirobolants comme «représentants» d'entreprises, la tentation de monter au podium en trichant serait pas mal moins forte.
Les gouvernements honnêtes ont compris cette logique. Depuis quelques années, le haut fonctionnaire qui jouit de contacts et d'informations privilégiés ne peut, en quittant son poste, s'engager au service d'une entreprise de son secteur. Ce «purgatoire» de quelques années aide à préserver la confidentialité au sein de l'État et aussi l'égalité de traitement entre les entreprises faisant affaire avec le gouvernement.
Bref, fondamentalement, ce qu'il y a de vicié dans le sport, ce n'est pas seulement le fait qu'on y pratique le dopage ou qu'on le tolère. C'est surtout que l'excellence qu'on vise dans les compétitions soit détournée à des fins d'enrichissement indu, d'abus de la confiance du public, et de promotion commerciale. Reste maintenant à Geneviève Jeanson à donner l'exemple en disant non aux offres des maisons d'édition ou de production qui voudront l'exploiter aux mêmes fins mercantiles.
redaction@ledevoir.com
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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