Commission Bouchard-Taylor - La laïcité contre-attaque
Suffit, les accommodements pour motifs religieux, disent beaucoup de participants
La laïcité est-elle une valeur fondamentale de la société québécoise? Alors pourquoi accepter que la date du congé de Pâques, consenti à tous et à toutes, catholiques comme musulmans, athées ou raéliennes, soit encore fixée par les églises chrétiennes?
La déstabilisante question a été posée par Yohanna Loucheur alors qu'elle défendait son mémoire favorisant une sorte de laïcisation intégrale, pour ne pas dire radicale, devant la première audience publique de la commission Bouchard-Taylor, à Gatineau. La commission se penche notamment sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, mais aussi, de manière plus large, sur les valeurs fondamentales de la société québécoise.
«L'effort de laïcisation de nos institutions doit nous amener à repenser les congés statutaires», dit le document déposé par un groupe d'une douzaine d'amis de la région, des professionnels, diplômés universitaires. «En redonnant leur caractère civique aux congés fériés, on s'évite une multitude de complications découlant des demandes d'accommodements reliées aux fêtes religieuses des uns et des autres.»
D'où l'idée de transformer Pâques en «congé civique à date fixe». Noël est laissé en l'état, cette fête du solstice d'hiver ayant aussi des origines païennes et donc acceptables. «Le malaise par rapport aux accommodements raisonnables ne doit pas être confondu avec un malaise envers l'immigration, a résumé Mme Loucheur. Il nous apparaît nécessaire d'adopter des règles générales pour éviter les exceptions de cas par cas.»
Voilà donc ce que peut relâcher l'ouverture de la boîte de Pandore des fondements plus ou moins respectés d'une société moderne déboussolée. Les interrogations autour de la laïcité avaient encore plus de poids en ce 11 septembre, jour anniversaire de l'événement fondateur du XXIe siècle, marqué de nouvelles guerres culturelles. La seconde participante, témoignant à l'heure de la première attaque sur New York il y a six ans, un peu avant 9h, a évoqué ce triste souvenir.
Une bonne dizaine d'autres organismes ou citoyens, soit près du tiers des participants de ces premières audiences, ont réaffirmé avec plus ou moins de fermeture ce principe de séparation des religions de l'État, de ses institutions et de l'espace public. «Ce qu'on me demande à moi, on doit le demander aux autres, a dit Christiane St-Laurent. La laïcité à la québécoise doit être revue pour ne pas favoriser des exceptions.»
Elle a fourni des exemples. Elle a regretté que des collègues (elle est fonctionnaire) se lavent les pieds avant la prière musulmane dans les éviers utilisés par ailleurs par tous. «Je n'ai pas à subir le pied d'athlète de quelqu'un dans le lavabo où je lave mes mains et ma vaisselle», a dit ensuite, en entrevue, Mme St-Laurent.
Denise Forget a carrément demandé l'abolition de tous les accommodements pour motifs religieux. «La religion est une liberté, pas un droit», a-t-elle tranché. Le coprésident Gérard Bouchard, seul à la tribune, lui a fait remarquer que ses exigences nécessiteraient un amendement à la Charte québécoise des droits. Son collègue Charles Taylor se remet d'une intervention chirurgicale au bras.
«Si la Charte des droits doit être changée, changeons-la!», a plus tard commenté Paulette Lalande, préfet de la MRC de Papineau. Elle a plaidé pour transformer le Québec de terre d'accueil en terre d'intégration autour de certaines valeurs, dont la laïcité. «Il faut tirer la ligne et dire ce qu'on peut et ne peut pas faire. Quand la tolérance devient de l'intolérance, les bornes sont dépassées.»
Dieu dans la Constitution
M. Bouchard joue son rôle de grande oreille: il écoute et il entend même les témoins les plus originaux dépassant le cadre des travaux pour s'interroger par exemple sur l'avenir de la planète. Ses interventions laconiques cherchent à susciter des précisions parfois essentielles.
Il a par exemple questionné l'ancien sénateur Gérald A. Beaudoin sur ce qu'il pensait de Dieu invoqué dans le préambule de la Constitution canadienne et de la Charte canadienne des droits. «J'y crois», a répondu le constitutionnaliste. «Je veux dire comme juriste, a précisé M. Taylor. N'est-il pas contradictoire de voir le droit y référer?» M. Beaudoin, confus, a alors répondu que la charte date de 1982 et que les sociétés évoluent très vite, sous-entendant que l'on pourrait gommer cette référence aujourd'hui.
Un groupe nationaliste a défendu l'option républicaine, en militant pour l'adoption d'une constitution et d'une citoyenneté propres au Québec. «Le problème, c'est qu'il n'existe pas de loi fondamentale au Québec affirmant l'unité de la nation et ses valeurs de base», a dit Marc-André Gagnon, représentant de la Société nationale des Québécois et Québécoises de l'Outaouais.
Pour ce groupe, les débats sur les accommodements «cherchent à diviser plutôt qu'à unir». La Société place la langue française, mais aussi d'autres «pierres» comme le développement durable et la laïcité, sur le socle des valeurs de la société québécoise.
Cette épineuse question de la laïcité se pose directement dans le système scolaire primaire et secondaire, d'abord déconfessionnalisé et maintenant expurgé de ses cours de religion au profit d'une formation à l'éthique et à la culture religieuse. «Le Québec serait-il allé trop vite, trop loin dans la déconfessionnalisation et la laïcisation du système scolaire?», demande d'ailleurs le document de consultation de la commission.
Sans surprise, l'Association des parents catholiques du Québec a répondu «oui» dans son mémoire. Ses partisans avaient d'ailleurs noyauté le forum des citoyens avant-hier pour le répéter sept fois plutôt qu'une.
«Imposer un régime étatique de culture religieuse et d'éthique à tous outrepasse les pouvoirs légitimes du gouvernement selon nous, dit le mémoire, et ne respecte ni les citoyens, ni les églises, ni la liberté de religion et de conscience proclamée par les chartes.»
Stricte neutralité
Le groupe de Mme Loucheur veut au contraire faire de l'école une zone de neutralité pour tous. Le mémoire de la laïcisation intégrale veut même imposer la neutralité complète de toutes institutions publiques, leur séparation absolue des églises et des religions. Dans cette logique stricte, les enseignants ne devraient pas être autorisés à porter des signes religieux ostensibles, tandis que les élèves se verraient interdire le port de ces symboles jusqu'à 16 ans, le temps qu'ils complètent la formation religieuse et puissent en assumer les conséquences librement. «La religion relevant de la sphère privée, c'est à la cellule familiale qu'il revient de mener l'éducation religieuse», tranche le texte.
Le groupe demande de prendre en compte la «portée idéologique» des demandes d'accommodements raisonnables. «Si les valeurs véhiculées par les demandes contredisent celles que désire se donner le Québec, alors ces demandes devraient être refusées», tranche le mémoire, qui défend aussi le principe de mixité (homme-femme) dans l'espace public québécois.
La commission a commandé à un expert une étude sur la notion de laïcité. Seulement, comme l'a répété M. Bouchard, ces analyses demeureront secrètes jusqu'à la publication du rapport. «Certaines études sont encore partielles, a répondu le coprésident du groupe de pression Impératif français réclamant la publication des textes savants. Et nous n'avons pas rendu publics les noms des chercheurs pour les mettre à l'abri des pressions.»
Les travaux de la commission se déplacent à Rouyn-Noranda aujourd'hui. Une quinzaine d'autres villes seront visitées au cours des prochains mois, avec une bonne semaine de travaux à Montréal en bout de course, fin novembre.
La déstabilisante question a été posée par Yohanna Loucheur alors qu'elle défendait son mémoire favorisant une sorte de laïcisation intégrale, pour ne pas dire radicale, devant la première audience publique de la commission Bouchard-Taylor, à Gatineau. La commission se penche notamment sur les pratiques d'accommodement reliées aux différences culturelles, mais aussi, de manière plus large, sur les valeurs fondamentales de la société québécoise.
«L'effort de laïcisation de nos institutions doit nous amener à repenser les congés statutaires», dit le document déposé par un groupe d'une douzaine d'amis de la région, des professionnels, diplômés universitaires. «En redonnant leur caractère civique aux congés fériés, on s'évite une multitude de complications découlant des demandes d'accommodements reliées aux fêtes religieuses des uns et des autres.»
D'où l'idée de transformer Pâques en «congé civique à date fixe». Noël est laissé en l'état, cette fête du solstice d'hiver ayant aussi des origines païennes et donc acceptables. «Le malaise par rapport aux accommodements raisonnables ne doit pas être confondu avec un malaise envers l'immigration, a résumé Mme Loucheur. Il nous apparaît nécessaire d'adopter des règles générales pour éviter les exceptions de cas par cas.»
Voilà donc ce que peut relâcher l'ouverture de la boîte de Pandore des fondements plus ou moins respectés d'une société moderne déboussolée. Les interrogations autour de la laïcité avaient encore plus de poids en ce 11 septembre, jour anniversaire de l'événement fondateur du XXIe siècle, marqué de nouvelles guerres culturelles. La seconde participante, témoignant à l'heure de la première attaque sur New York il y a six ans, un peu avant 9h, a évoqué ce triste souvenir.
Une bonne dizaine d'autres organismes ou citoyens, soit près du tiers des participants de ces premières audiences, ont réaffirmé avec plus ou moins de fermeture ce principe de séparation des religions de l'État, de ses institutions et de l'espace public. «Ce qu'on me demande à moi, on doit le demander aux autres, a dit Christiane St-Laurent. La laïcité à la québécoise doit être revue pour ne pas favoriser des exceptions.»
Elle a fourni des exemples. Elle a regretté que des collègues (elle est fonctionnaire) se lavent les pieds avant la prière musulmane dans les éviers utilisés par ailleurs par tous. «Je n'ai pas à subir le pied d'athlète de quelqu'un dans le lavabo où je lave mes mains et ma vaisselle», a dit ensuite, en entrevue, Mme St-Laurent.
Denise Forget a carrément demandé l'abolition de tous les accommodements pour motifs religieux. «La religion est une liberté, pas un droit», a-t-elle tranché. Le coprésident Gérard Bouchard, seul à la tribune, lui a fait remarquer que ses exigences nécessiteraient un amendement à la Charte québécoise des droits. Son collègue Charles Taylor se remet d'une intervention chirurgicale au bras.
«Si la Charte des droits doit être changée, changeons-la!», a plus tard commenté Paulette Lalande, préfet de la MRC de Papineau. Elle a plaidé pour transformer le Québec de terre d'accueil en terre d'intégration autour de certaines valeurs, dont la laïcité. «Il faut tirer la ligne et dire ce qu'on peut et ne peut pas faire. Quand la tolérance devient de l'intolérance, les bornes sont dépassées.»
Dieu dans la Constitution
M. Bouchard joue son rôle de grande oreille: il écoute et il entend même les témoins les plus originaux dépassant le cadre des travaux pour s'interroger par exemple sur l'avenir de la planète. Ses interventions laconiques cherchent à susciter des précisions parfois essentielles.
Il a par exemple questionné l'ancien sénateur Gérald A. Beaudoin sur ce qu'il pensait de Dieu invoqué dans le préambule de la Constitution canadienne et de la Charte canadienne des droits. «J'y crois», a répondu le constitutionnaliste. «Je veux dire comme juriste, a précisé M. Taylor. N'est-il pas contradictoire de voir le droit y référer?» M. Beaudoin, confus, a alors répondu que la charte date de 1982 et que les sociétés évoluent très vite, sous-entendant que l'on pourrait gommer cette référence aujourd'hui.
Un groupe nationaliste a défendu l'option républicaine, en militant pour l'adoption d'une constitution et d'une citoyenneté propres au Québec. «Le problème, c'est qu'il n'existe pas de loi fondamentale au Québec affirmant l'unité de la nation et ses valeurs de base», a dit Marc-André Gagnon, représentant de la Société nationale des Québécois et Québécoises de l'Outaouais.
Pour ce groupe, les débats sur les accommodements «cherchent à diviser plutôt qu'à unir». La Société place la langue française, mais aussi d'autres «pierres» comme le développement durable et la laïcité, sur le socle des valeurs de la société québécoise.
Cette épineuse question de la laïcité se pose directement dans le système scolaire primaire et secondaire, d'abord déconfessionnalisé et maintenant expurgé de ses cours de religion au profit d'une formation à l'éthique et à la culture religieuse. «Le Québec serait-il allé trop vite, trop loin dans la déconfessionnalisation et la laïcisation du système scolaire?», demande d'ailleurs le document de consultation de la commission.
Sans surprise, l'Association des parents catholiques du Québec a répondu «oui» dans son mémoire. Ses partisans avaient d'ailleurs noyauté le forum des citoyens avant-hier pour le répéter sept fois plutôt qu'une.
«Imposer un régime étatique de culture religieuse et d'éthique à tous outrepasse les pouvoirs légitimes du gouvernement selon nous, dit le mémoire, et ne respecte ni les citoyens, ni les églises, ni la liberté de religion et de conscience proclamée par les chartes.»
Stricte neutralité
Le groupe de Mme Loucheur veut au contraire faire de l'école une zone de neutralité pour tous. Le mémoire de la laïcisation intégrale veut même imposer la neutralité complète de toutes institutions publiques, leur séparation absolue des églises et des religions. Dans cette logique stricte, les enseignants ne devraient pas être autorisés à porter des signes religieux ostensibles, tandis que les élèves se verraient interdire le port de ces symboles jusqu'à 16 ans, le temps qu'ils complètent la formation religieuse et puissent en assumer les conséquences librement. «La religion relevant de la sphère privée, c'est à la cellule familiale qu'il revient de mener l'éducation religieuse», tranche le texte.
Le groupe demande de prendre en compte la «portée idéologique» des demandes d'accommodements raisonnables. «Si les valeurs véhiculées par les demandes contredisent celles que désire se donner le Québec, alors ces demandes devraient être refusées», tranche le mémoire, qui défend aussi le principe de mixité (homme-femme) dans l'espace public québécois.
La commission a commandé à un expert une étude sur la notion de laïcité. Seulement, comme l'a répété M. Bouchard, ces analyses demeureront secrètes jusqu'à la publication du rapport. «Certaines études sont encore partielles, a répondu le coprésident du groupe de pression Impératif français réclamant la publication des textes savants. Et nous n'avons pas rendu publics les noms des chercheurs pour les mettre à l'abri des pressions.»
Les travaux de la commission se déplacent à Rouyn-Noranda aujourd'hui. Une quinzaine d'autres villes seront visitées au cours des prochains mois, avec une bonne semaine de travaux à Montréal en bout de course, fin novembre.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

