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    Mort de Jerry Falwell - Où en est le fondamentalisme chrétien aux États-Unis

    19 mai 2007 |Élisabeth Vallet - Chercheuse à l'Observatoire sur les États-Unis de la chaire Raoul-Dandurand à l'UQAM | Éthique et religion
    Parmi les Américains, 96 % se disent croyants, 70 % sont associés à une structure cultuelle, 47 % sont pratiquants tandis que 46 % sont évangéliques ou born again. Dès lors, la mort de Jerry Falwell, grand prédicateur évangéliste, homme d'affaires influent et communicateur sans égal, constitue un événement de la vie politique américaine et peut-être un tournant dans le rôle qu'y occupe la religion.

    Jerry Falwell a longtemps été un personnage tout aussi flamboyant que controversé du fondamentalisme aux États-Unis. Pasteur baptiste de la Virginie, il était, à la fin de sa vie, à la tête d'une congrégation de 22 000 fidèles (ils étaient 35 en 1956).

    Personnage polémique dont les propos sur Mahomet à la suite du 11-Septembre, sur les homosexuels et sur l'avortement n'ont pas manqué de susciter de vives réactions, il a réussi le tour de force d'unir les conservateurs religieux autour d'un projet politique commun: en 1973, la décision de la Cour suprême sur l'avortement a constitué l'électrochoc nécessaire pour fédérer autour de lui les aspirations d'une majorité morale hétérogène, pro-vie, nationaliste, basée sur la famille traditionnelle et les valeurs morales.

    Il a ainsi fondé un mouvement religieux aux visées politiques — la Moral Majority —, il a animé un programme télévisuel religieux national — le Old Time Gospel Hour — et il a fondé une université chrétienne fondamentaliste désormais reconnue, la Liberty University.

    Enfin, en jouant un rôle clé lors de l'élection du président Ronald Reagan, Jerry Falwell a irrémédiablement inscrit la religion et le fondamentalisme chrétien au coeur du politique.

    Le poids de la religion aux États-Unis

    On retrouve constamment des éléments religieux, tant dans le serment d'allégeance («One nation under God», depuis 1954), dans la prestation de serment sur la Bible et dans le «In God we trust», inscrit sur le billet vert depuis 1923, que dans le fait que des prières ouvrent

    les sessions parlementaires tandis que le président ponctue inlassablement ses discours de «God bless America».

    La diversité culturelle témoigne d'ailleurs de cette vitalité. La place des amishs et des mennonites en Pennsylvanie, des mormons en Utah et des fondamentalistes dans la Bible Belt atteste de cette réalité et de ce foisonnement. Si, en nombre, le premier groupe religieux aux États-Unis est le mouvement catholique, c'est véritablement la mouvance évangéliste, pourtant protéiforme, qui a réussi à s'imposer de nouveau dans les foyers à compter des années 50. Les télévangélistes ont alors compris l'avantage qu'il y avait à utiliser les médias de masse pour poursuivre leur mission d'évangélisation.

    Billy Graham a ainsi connu son premier succès télévisé avec Hour of Decision avec, à sa suite, Jim Baker et Pray the Lord et Jerry Falwell et son Old Time Gospel Hour. Leur influence atteint un point paroxystique au début des années 80 alors qu'ils s'appuient sur des lobbys religieux comme la Moral Majority ou la Christian Coalition.

    Le rôle de la religion dans le politique

    L'omniprésence des valeurs morales lors des deux dernières campagnes électorales présidentielles laisserait penser que le religieux a récemment envahi la vie politique américaine. Pourtant, la vie politique américaine est émaillée de précédents qui attestent en fait de sa présence constante. Contentons-nous d'évoquer le retentissement médiatique et populaire du «procès du singe» en 1925 autour de l'enseignement de la théorie de l'évolution, l'arrivée d'un premier catholique à la Maison Blanche (John F. Kennedy), d'un premier évangélique (Jimmy Carter), puis d'un born-again (George W. Bush).

    Avec Reagan, la place de la religion a pris une nouvelle amplitude, caractérisée par l'irruption de la nouvelle droite chrétienne et par l'ouverture — pour la première fois — d'une représentation diplomatique au Vatican. Enfin, les Églises aux États-Unis sont désormais des acteurs clés qui valent désormais plus de 100 milliards de dollars. Elles jouent un rôle constant, comme en attestent la création du White House Office of Faith-Based and Community Initiatives, la récitation quotidienne de la prière à la Maison-Blanche sous George W. Bush ou encore le fait que le prédicateur Billy Graham ait prononcé les deux oraisons inaugurales de Clinton, en 1993 et en 1997, et celle de George W. Bush en 2001.

    Le poids relatif du fondamentalisme chrétien

    Pourtant, le fondamentalisme a moins d'écho direct qu'il n'y paraît. Tout d'abord, la société américaine évolue de telle manière (travail croissant des femmes, augmentation du taux de divorce et du nombre de couples non mariés, reconnaissance de l'homosexualité) qu'il n'a en fait qu'un écho modéré dans la société. Ensuite, les fondamentalistes ont perdu un certain nombre de batailles juridiques dont la symbolique était considérable (invalidation de la prière dans les stades scolaires par la Cour suprême en 2000, enlèvement de la cour de justice fédérale de l'Alabama de la stèle arborant les dix commandements, reconnaissance en juin 2003 de l'homosexualité par la Cour suprême).

    L'influence du fondamentalisme chrétien est donc indirecte, fondée sur l'alliance du conservatisme social et du conservatisme religieux. Cette coalition n'est pourtant pas naturelle et s'avère même fragile, car ces factions sont en concurrence au coeur même de la famille républicaine.Cependant, depuis quelques années, le courant fondamentaliste surfe sur une lame de fond républicaine que l'alternance politique de novembre 2006 n'a — en raison de sa faible amplitude — pas infirmée: dans son ensemble, le pays est plus à droite et une majorité de démocrates et de républicains (environ deux tiers) s'identifient comme conservateurs.

    De fait, à l'heure où les candidats fourbissent leurs armes en vue des primaires pour la présidentielle de 2008, le positionnement religieux semble être devenu une des clés de la conquête du pouvoir. Et cela est particulièrement flagrant chez les candidats à l'investiture du Parti démocrate: en témoignent l'évolution récente de la rhétorique d'Hillary Clinton et ses références répétées à Dieu et à la religion ainsi que la présence de Barak Obama, dans les jours qui ont suivi les élections de mi-mandat de 2006, aux côtés du prédicateur Rick Warren dans une megachurch de la Californie.

    Avec l'apparition des méga-Églises et de prédicateurs moins tranchés sur la question homosexuelle et plus investis dans les enjeux environnementaux, la religion devient un produit de consommation de masse, avec de nouveaux chantres comme Rick Warren, Joel Osteen ou le pasteur hispanique Marcos Witt. La mort de Jerry Falwell ne sonne donc pas le glas des grands prédicateurs fondamentalistes, loin de là...












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