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    L'entrevue - Donner un sens à la liberté

    Rencontre avec Hans Küng, le théologien le plus controversé des dernières décennies

    16 avril 2007 |Solange Lefebvre | Éthique et religion
    Le théologien Hans Küng
    Photo: Jacques Grenier Le théologien Hans Küng
    Un des plus brillants témoins de l'histoire du catholicisme au XXe siècle, Hans Küng a joué un rôle décisif à titre d'expert lors du concile Vatican II, aux côtés de son collègue Joseph Ratzinger, devenu récemment Benoît XVI. Ses critiques incisives lui ont déjà valu le retrait de sa mission canonique — la reconnaissance officielle de son habilitation à enseigner la théologie catholique à l'université.

    L'université de Tübingen, en Allemagne, où il était enseignant depuis 1960, le maintenait en poste, mais au sein de l'Institut des recherches oecuméniques. Après avoir publié Projet d'éthique planétaire en 1991, il a mis sur pied la Fondation pour une éthique planétaire.

    Né en Suisse en 1928, Hans Küng est l'un des plus importants théologiens de notre époque. Il compte une douzaine de best-sellers traduits en plusieurs langues, notamment Infaillible? Une interpellation (1970), qui remet en question le dogme sur l'infaillibilité du pape, puis Être chrétien (1978) et Dieu existe-t-il? (1981).

    Il était récemment à Montréal pour la promotion du premier tome de son autobiographie, traduit par Monika Thoma-Petit, Mémoires - Mon combat pour la liberté (Novalis, Le Cerf). Des mémoires passionnants, instructifs, uniques.

    Dès son élection, le pape Benoît XVI a reçu Hans Küng en audience privée. «J'avoue avoir été étonné que les cardinaux choisissent comme pape le "chef du Saint-Office"; je n'ai jamais pensé que la personne occupant cette fonction pouvait le devenir, mais j'ai exprimé publiquement la nécessité de lui donner une chance. J'ai été agréablement surpris de recevoir une réponse à la lettre que je lui avais écrite, notamment pour solliciter une rencontre: "Mais bien sûr", a-t-il répondu.

    «Il m'a emmené à Castel Gondolfo où nous avons discuté privément pendant quatre heures. Il m'a félicité notamment pour mon dernier livre sur les rapports entre les sciences et la religion et pour mon travail de dialogue avec les autres religions. Ce fut très cordial, mais nos divergences persistent sur plusieurs points.»

    Au fond, dit Hans Küng avec le sourire, nous nous surveillons constamment l'un et l'autre! Le théologien espère que Benoît XVI saura emprunter des voies courageuses. «Il ne devrait pas décevoir les millions de catholiques qui attendent un avancement dans le rapprochement oecuménique et des réformes essentielles. Par exemple, le grand problème du leadership local dans l'Église renvoie à la conception trop étroite du sacerdoce. Faute de pasteurs accessibles, des millions de fidèles désertent pour d'autres communautés, notamment en Amérique du Sud.

    «En Occident, on règle la question à travers la fausse piste de la fusion des paroisses. Comment concevoir des communautés vivantes sans leaders? Le mariage des prêtres serait une solution, un leadership accru des laïcs, mais je crains que la question de l'accès des femmes au sacerdoce, scellée sous Jean-Paul II par le sceau de l'infaillibilité, ne soit close pour le moment.»



    Une éthique planétaire

    Sur le retour de la mission canonique, Hans Küng paraît assez détaché: «Le retrait de la missio canonica a été une chance pour moi: dégagé de l'enseignement de la dogmatique et de la théologie fondamentale, je pouvais m'orienter vers d'autres types de recherche. Le monde du dialogue avec les autres grandes traditions religieuses s'ouvrait à moi, de même que l'opportunité de mettre sur pied la Fondation pour une éthique planétaire.»

    Pour lui, l'enracinement ferme dans sa propre tradition est le premier critère d'un dialogue interreligieux authentique et fécond, le deuxième étant le respect de l'enracinement d'autrui dans une tradition différente. Et le suivant réside dans le fait de se rappeler humblement que les chrétiens n'appréhenderont la pleine vérité qu'à la fin, lorsqu'«ils Le verront face à face».

    L'engagement du théologien pour une éthique globale l'a conduit notamment en Iran, à l'invitation de Mohammed Khatami, alors président de la République. Son allocution avait abordé le problème de la persécution des Bahaïs, membres d'une religion fondée en Iran au XIXe siècle: «Je lui ai dit que le traitement subi par les Bahaïs ne fait honneur ni à l'islam, ni à l'Iran. Le président, attentif, a avoué que cette persécution relevait souvent de coreligionnaires trop radicaux sur le terrain.»



    Compréhension médiévale du catholicisme

    Dans ses Mémoires, Hans Küng insiste à la fois sur son attachement profond au catholicisme et ses critiques fondamentales à l'égard de ses structures et de certaines doctrines.

    «Je suis catholique, et j'y tiens. Je ne pourrais me convertir aux Églises protestante ou anglicane. Dès le Nouveau Testament, un catholicisme primitif a été mis en place, incluant l'ordination, la succession apostolique, le ministère épiscopal et la plupart des sacrements. J'y trouve aussi les sources de la primauté de Rome et du ministère de Pierre, mais dans leur sens véritable: une primauté pastorale et non prescriptive sur tous les plans de la vie des Églises, une primauté au plan de la charité et de l'aide aux autres Églises.

    «La papauté actuelle s'enracine dans une compréhension médiévale du catholicisme, véritable paradigme depuis le XIe siècle, qui a successivement opté pour le célibat des prêtres, l'infaillibilité, l'antimodernisme et ainsi de suite. Nous devons nous engager dans un nouveau paradigme postmoderne qui combinerait le catholicisme judéo-chrétien des origines, les avancées modernes les plus prometteuses et certains points forts du Moyen Âge avec l'importance qu'il accorde déjà à la nature, par exemple. Mais il faut que les évêques prennent part au combat pour transformer l'Église.

    «Vous avez, au Canada, des évêques réputés pour leurs prises de position courageuses. Dans mes Mémoires, je relate combien m'a été précieux l'appui du cardinal de Montréal, Paul-Émile Léger, sur mes critiques durant le concile Vatican II. Les nominations actuelles rendent difficile le maintien de cette force critique. Aucun candidat ne passe s'il compte une seule parole controversée. Malgré tout, mon espoir demeure.»



    Une histoire alternative du concile

    L'une des intentions des Mémoires de Hans Küng est d'élaborer une «histoire alternative» du concile Vatican II. «Au-delà de ma propre contribution, j'y témoigne de mon admiration pour Jean XXIII, ce grand pape du XXe siècle. Mais tout en étant intuitif, il manifestait peu le sens de l'organisation. Pour véritablement réformer le catholicisme, il aurait fallu réformer la Curie, puissante bureaucratie, ce qu'il a été incapable de faire. Paul VI avait un meilleur sens de l'organisation mais il a fait trop de compromis avec la Curie. Jean-Paul II, quant à lui, représentait la quintessence du paradigme médiéval que j'ai évoqué.» Le fil rouge de ses Mémoires paraît résider dans la double dynamique que lui ont procurée à la fois un sens aigu de la liberté et ce qu'il désigne comme l'expérience d'une confiance fondamentale. «Depuis mes études à Rome, j'ai non seulement fait l'expérience du prix de la liberté mais j'ai aussi réfléchi sur sa signification. Après des vérifications rigoureuses et l'avis de personnes essentielles, je n'ai jamais hésité à prendre des positions critiques dans le but de faire avancer les débats et d'éclairer les questions théologiques les plus difficiles.

    «Par ailleurs, la force intérieure qui m'a toujours animé face à l'adversité me semble provenir, certes, de la foi, mais aussi de ce que j'ai appelé la "confiance fondamentale". Durant mes études, confronté à des questions sur le sens de la vie, une expérience spirituelle m'a fait voir que les questions insolubles qui traversaient mon existence avaient comme première voie de dépassement la nécessité de prendre le risque de faire confiance. Plutôt que la méfiance à l'égard du monde, d'autrui, de la vie, il me fallait oser une confiance fondamentale; c'était cela, la liberté vécue. Et cela fondait toute foi religieuse.

    «Le second tome de mes Mémoires, qui paraîtra en allemand à l'automne 2007, sera intitulé Mon combat pour la vérité. Si vous n'êtes pas libre, vous ne trouvez pas la vérité mais celle imposée par les autres. Liberté et vérité sont indissociables. J'ai toujours contesté les propos des personnes prétendant que Joseph Ratzinger était pour la vérité et Hans Küng pour la liberté. Non, je pense que j'ai fait en toute liberté un combat pour la vérité.»

    ***

    Collaboration spéciale

    Solange Lefebvre est titulaire de la Chaire religion, culture et société à la faculté de théologie et de science des religions de l'Université de Montréal.












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