L'homme qui attendait la mort en souriant
Photo : Jacques Nadeau
Ce fut son dernier séjour à Montréal. L'abbé Pierre avait 92 ans et des poussières. Sa barbe blanche était clairsemée, ses gestes lents, son regard bas. Sa voix difficilement audible trahissait une grande fatigue physique. L'abbé Pierre souffrait en ce mois de juin 2004. Il portait lourd le poids des ans. Mais voilà: même voûté, le vieillard au regard bleu restait droit dans sa démarche.
Il avait survécu à mille et une aventures et autant de maladies, et plusieurs en étaient venus à croire que l'abbé Pierre était carrément immortel. Il riait de la remarque en rappelant que la faucheuse passerait bien un jour. Il le savait et en parlait déjà avec calme. «Depuis que je suis petit, je demande de mourir jeune. C'est raté», disait-il avec humour dans ces pages en 2004.
Il avait alors reçu Le Devoir dans une minuscule chambre de la Maison de la Providence, dans l'Est de Montréal, où il était hébergé. Il faisait chaud dehors, les feuilles avaient la vigueur et l'éclat des débuts d'été. L'abbé Pierre se reposait à notre arrivée. Cadre de simplicité totale pour un homme ainsi bâti.
Après avoir reçu un coup de main du journaliste pour se lever de son lit, il s'était assis dans une chaise berçante et avait demandé un peu d'eau pour son visage. Quelques minutes de silence plus tard, il avait déposé son verre d'eau sur une table de chevet et approché son oreille de son interlocuteur, les mains jointes sur ses genoux.
L'abbé Pierre parlait avec la lenteur propre de ceux sur qui le temps n'a plus d'emprise. Sa voix n'était plus qu'un murmure, mais elle portait encore la passion qui a animé l'homme sur près d'un siècle. Un vibrato sourd. «Je me sens fatigué, avouait-il. J'ai encore beaucoup de travail sur la table, mais plus d'énergie pour le faire. C'est dur.»
Où trouvait-il encore la force de lutter alors que tout son corps lui lançait de se reposer? Il ne savait pas. Un mélange de dévouement, de foi, d'amour. Mais pas de colère. «Ce n'est pas un motif. Mais il faut être capable de s'indigner. [...] Nous avons deux yeux: un qui donne le courage de regarder le mal et de le combattre, et l'autre qui veut que nous regardions ce qui est beau... Ayons le courage de ces deux regards.»
Solitude
Assis dans cette chaise berçante, l'abbé Pierre parlait généreusement, mais en comptant ses mots et en choisissant ses sujets. De lui-même avait-il ainsi abordé le sujet de la solitude, et plus précisément celui de la solitude dans la vie ecclésiastique. Recueilli, le prêtre avait dit avoir beaucoup souffert de ne pas avoir eu une présence à ses côtés. «Quand on fait le choix du célibat, il y a un désir de tendresse dont on est privé. Volontairement, bien sûr, mais ce ne serait pas réaliste de penser que cette privation ne coûte pas.»
Et la mort? «On me taquine souvent à ce sujet, parce qu'on sait que je la désire, que je l'attends.» Il l'a pourtant frôlée souvent, dans sa longue vie. La maladie l'a frappé tout jeune, rappelait-il en touchant ses poumons. Il y eut ensuite la fatigue physique liée aux luttes sociales. Et puis toutes les fois où il a simplement échappé in extremis au grand rendez-vous.
Tombé dans une profonde crevasse en Suisse quand il aidait des gens à s'enfuir pendant la guerre; rescapé quand l'avion dans lequel il se trouve réussit un atterrissage d'urgence, sans réacteur, dans les années 50 en Inde; naufragé miraculé en 1963, en Argentine, où 80 personnes perdent la vie dans le Rio de la Plata pendant que lui s'accroche à un bout de bois à la dérive.
«J'ai ressenti à ce moment que la mort serait comme une rencontre longtemps retardée avec un ami, disait-il en 2004. Il n'y a pas de peur là-dedans. Ce n'est pas que je sois sans péché, mais se faire faire des reproches par un ami, ce n'est pas comme par un policier.»
Là-dessus, le vieil homme avait demandé à se reposer. Nous avions fermé lumière et rideau en partant.
Il avait survécu à mille et une aventures et autant de maladies, et plusieurs en étaient venus à croire que l'abbé Pierre était carrément immortel. Il riait de la remarque en rappelant que la faucheuse passerait bien un jour. Il le savait et en parlait déjà avec calme. «Depuis que je suis petit, je demande de mourir jeune. C'est raté», disait-il avec humour dans ces pages en 2004.
Il avait alors reçu Le Devoir dans une minuscule chambre de la Maison de la Providence, dans l'Est de Montréal, où il était hébergé. Il faisait chaud dehors, les feuilles avaient la vigueur et l'éclat des débuts d'été. L'abbé Pierre se reposait à notre arrivée. Cadre de simplicité totale pour un homme ainsi bâti.
Après avoir reçu un coup de main du journaliste pour se lever de son lit, il s'était assis dans une chaise berçante et avait demandé un peu d'eau pour son visage. Quelques minutes de silence plus tard, il avait déposé son verre d'eau sur une table de chevet et approché son oreille de son interlocuteur, les mains jointes sur ses genoux.
L'abbé Pierre parlait avec la lenteur propre de ceux sur qui le temps n'a plus d'emprise. Sa voix n'était plus qu'un murmure, mais elle portait encore la passion qui a animé l'homme sur près d'un siècle. Un vibrato sourd. «Je me sens fatigué, avouait-il. J'ai encore beaucoup de travail sur la table, mais plus d'énergie pour le faire. C'est dur.»
Où trouvait-il encore la force de lutter alors que tout son corps lui lançait de se reposer? Il ne savait pas. Un mélange de dévouement, de foi, d'amour. Mais pas de colère. «Ce n'est pas un motif. Mais il faut être capable de s'indigner. [...] Nous avons deux yeux: un qui donne le courage de regarder le mal et de le combattre, et l'autre qui veut que nous regardions ce qui est beau... Ayons le courage de ces deux regards.»
Solitude
Assis dans cette chaise berçante, l'abbé Pierre parlait généreusement, mais en comptant ses mots et en choisissant ses sujets. De lui-même avait-il ainsi abordé le sujet de la solitude, et plus précisément celui de la solitude dans la vie ecclésiastique. Recueilli, le prêtre avait dit avoir beaucoup souffert de ne pas avoir eu une présence à ses côtés. «Quand on fait le choix du célibat, il y a un désir de tendresse dont on est privé. Volontairement, bien sûr, mais ce ne serait pas réaliste de penser que cette privation ne coûte pas.»
Et la mort? «On me taquine souvent à ce sujet, parce qu'on sait que je la désire, que je l'attends.» Il l'a pourtant frôlée souvent, dans sa longue vie. La maladie l'a frappé tout jeune, rappelait-il en touchant ses poumons. Il y eut ensuite la fatigue physique liée aux luttes sociales. Et puis toutes les fois où il a simplement échappé in extremis au grand rendez-vous.
Tombé dans une profonde crevasse en Suisse quand il aidait des gens à s'enfuir pendant la guerre; rescapé quand l'avion dans lequel il se trouve réussit un atterrissage d'urgence, sans réacteur, dans les années 50 en Inde; naufragé miraculé en 1963, en Argentine, où 80 personnes perdent la vie dans le Rio de la Plata pendant que lui s'accroche à un bout de bois à la dérive.
«J'ai ressenti à ce moment que la mort serait comme une rencontre longtemps retardée avec un ami, disait-il en 2004. Il n'y a pas de peur là-dedans. Ce n'est pas que je sois sans péché, mais se faire faire des reproches par un ami, ce n'est pas comme par un policier.»
Là-dessus, le vieil homme avait demandé à se reposer. Nous avions fermé lumière et rideau en partant.
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