L'Église catholique a-t-elle fait preuve d'un manque de bonté ?
À en croire La Presse du week-end, un père de famille sera «évincé d'une église». L'homme, Yves Bourbeau, occupe un «appartement» depuis plus d'un an «dans la sacristie». Au même endroit, clame de son côté le Journal de Montréal, pas moins de «15 locataires» seront «jetés à la rue par l'Église». C'est d'un «presbytère» appartenant à l'Archevêché, écrit-on, qu'aura lieu l'expulsion, «à quelques jours de Noël». Vraiment?
Passe encore que des journaux confondent église, sacristie et presbytère. Ou qu'ils croient que Mgr Jean-Claude Turcotte possède l'Immaculée-Conception. Ou même qu'ils l'imaginent louant des appartements dans le Plateau. Au moins, dira-t-on, ces médias aident les victimes d'un tel propriétaire. «Croyez-vous, demande en effet le Journal à ses lecteurs, que l'Église catholique fait preuve d'un manque de bonté en expulsant les locataires?»
Le drame, en partie faux, en partie vraie, qui survient dans cette vieille paroisse de Montréal, n'a rien du fait divers. Cette histoire aurait toutefois mérité un meilleur sort. Car elle illustre l'effondrement qui attend la plupart des églises du Québec, ruinées par la désaffection des fidèles, et la difficulté d'une relève qui s'efforce, malgré tout, de rester solidaire des démunis. Tentons d'y voir clair.
Un mouvement communautaire
Il y a une trentaine d'année, en France, Marie-Anik et Pascal Pingault, des anarchistes proches des pauvres, découvrent le christianisme. Ils fondent un mouvement communautaire, Pain de vie, que l'Église encourage. Avec leurs propres revenus, ils en assurent le financement. Bientôt présentes dans 35 pays, leurs maisons favorisent la cohabitation entre gens de toutes conditions, pauvres compris. La méthode de ces petites communautés: partage, travail, prière.
Dans les années 1990, le mouvement est accueilli par les autorités catholiques de Montréal. Il s'installe dans le Plateau, louant deux duplex, puis va dans Hochelaga-Maisonneuve, occupant des triplex. L'expérience s'annonce difficile. Aussi, quand les jésuites quittent l'Immaculée-Conception, paroisse où ils occupaient un vaste presbytère, rue Drolet, une partie des locaux y devient disponible. Les gens de Pain de vie y déménagent. Ils conviennent de verser 2500 $ par mois pour la partie qu'ils occuperont, chambres et salles communes.
Les mensualités sont payées à même les dons reçus, les revenus des membres et une participation minimale des résidents (pour les uns, par exemple, la moitié de l'aide sociale, ou pour d'autres sans le sou, rien du tout). Certains ne seront hébergés que quelques heures, d'autres quelques années. La règle prévoyant que tous prennent part aux tâches, les coûts sont, en conséquence, réduits.
Pendant 15 ans, cette communauté y grandit, apparemment sans ennui grave, accueillant des gens en difficulté et proposant aussi des activités à la paroisse. Soudain, deux événements éclatent, coup sur coup, qui vont tout bouleverser.
Coups durs
D'abord, à la comptabilité de la paroisse, des prélèvements statutaires, apprend-on, n'auraient pas été faits aux salaires des employés de l'Immaculée-Conception. Des factures de la paroisse n'auraient pas, non plus, été payées. C'est la crise dans les finances. L'Archevêché doit alors intervenir à hauteur de quelques centaines de milliers de dollars.
Puis, choc plus étourdissant, le curé, l'abbé Philippe de Maupeou, doit comparaître en justice pour une affaire de pédophilie, survenue en 2002, impliquant une fillette dont la famille est proche de Pain de vie. Le désarroi est grand dans la petite fraternité, dont le prêtre est aussi l'un des animateurs. (Une enquête diocésaine, restée secrète, blâmerait Pain de vie. Le mouvement n'aurait pas aidé le prêtre fautif. L'accueil que l'on y pratique ne ferait pas, non plus, l'unanimité.)
Bref, tout bascule. La paroisse est désormais en quête de «locataires» plus lucratifs, vu ses criants besoins financiers. Pain de vie a perdu un de ses animateurs et les autres, dans la tourmente, ne peuvent prendre charge du groupe. Et le mouvement a perdu l'appui des autorités. Le groupe doit donc se démembrer, et son monde, quitter les lieux. Dans la précipitation, aucune transition formelle n'est prévue pour les résidents.
Un vicaire épiscopal, Mgr Pierre Blanchard, assume l'intérim paroissial en l'absence du curé. Loin de chasser les gens de la place, il se dit prêt à leur «laisser le temps» de se reloger ailleurs. D'aucuns peuvent trouver que la paroisse et l'archevêché ont réglé la crise sans égard à la communauté ou aux gens qu'elle accueillait. Le délai de relogement, manifestement trop court, a depuis été prolongé. Mais il apparaît abusif de dire que les «locataires» ont été mis à la rue.
Malgré le bouleversement qui frappait Pain de vie, le groupe s'est soucié, apprend-on, d'obtenir des solutions de repli pour les personnes en quête d'un toit. Certains cas, on l'imagine, n'étaient pas faciles à résoudre. L'Église diocésaine elle-même aura contribué à en régler quelques-uns.
Un récit qui laisse sceptique
Dans ce contexte, le récit du père de famille auquel La Presse et le Journal de Montréal ont prêté foi laisse sceptique. L'homme se présente comme un locataire qui aurait payé seul son loyer, alors qu'il devait aussi son «appartement» au groupe qui l'a hébergé. Ses enfants, orphelins de leur mère, ont retrouvé une vie plus stable dans une institution d'éducation à Trois-Rivières, grâce à la solidarité d'autres chrétiens. Ailleurs, combien de sans-logis n'ont pas encore bénéficié d'un tel appui?
Néanmoins, outré que l'Église tienne «peu compte de l'aspect humain pour de simples considérations monétaires», Yves Bourbeau réclame des «dédommagements». Les autres locataires devraient, à son avis, être indemnisés eux aussi. Une Église plus à l'aise y aurait, peut-on croire, consenti. Mais tout autre est le présent contexte. Quelle organisation voudrait offrir un toit aux personnes qui n'ont nulle part où aller si jamais, en cas de difficultés, elles auraient à les indemniser? Sur le front du logement social, c'est hélas encore la petite misère.
Même un arrangement comme celui que l'Immaculée-Conception avait conclu avec Pain de vie était plein de risques. Tôt ou tard, une paroisse, surtout si elle est en déclin, ne peut se financer en logeant des gens démunis. Encore moins peut-elle survivre en leur faisant assumer une part de ses propres déficits. D'aucuns rêvent d'un retour massif à la pratique religieuse. Rien de tel pourtant ne s'annonce pour la foi catholique.
Au reste, dans un clergé vieillissant, clairsemé et sans relève, combien de curés sont déchirés entre leur tâche spirituelle auprès des paroissiens, leur responsabilité envers les gens démunis de leur milieu, et le mandat qu'ils ont avec les marguilliers de payer l'entretien des bâtiments?
Comme l'État ne va pas fermer d'hôpitaux ou d'écoles pour avoir de quoi garder debout le patrimoine religieux du Québec, le moment approche où bon nombre des monuments du catholicisme vont tomber en ruines. Quelques rares immeubles, surtout en milieu urbain, vont retrouver, il est vrai, leur splendeur originelle, sinon leur prestige d'antan. Mais, pour les autres, aucune ferveur patrimoniale, architecturale ou nationale n'y pourra grand-chose.
On doit à des institutions religieuses plusieurs habitations coopératives et, comme à l'Immaculée-Conception, des résidences à but non lucratif. L'Église catholique n'a peut-être pas trop fustigé l'exploitation éhontée du logement, mais il faut chercher ailleurs que chez elle le scandale des logis inabordables.
redaction@ledevoir.com
Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
Passe encore que des journaux confondent église, sacristie et presbytère. Ou qu'ils croient que Mgr Jean-Claude Turcotte possède l'Immaculée-Conception. Ou même qu'ils l'imaginent louant des appartements dans le Plateau. Au moins, dira-t-on, ces médias aident les victimes d'un tel propriétaire. «Croyez-vous, demande en effet le Journal à ses lecteurs, que l'Église catholique fait preuve d'un manque de bonté en expulsant les locataires?»
Le drame, en partie faux, en partie vraie, qui survient dans cette vieille paroisse de Montréal, n'a rien du fait divers. Cette histoire aurait toutefois mérité un meilleur sort. Car elle illustre l'effondrement qui attend la plupart des églises du Québec, ruinées par la désaffection des fidèles, et la difficulté d'une relève qui s'efforce, malgré tout, de rester solidaire des démunis. Tentons d'y voir clair.
Un mouvement communautaire
Il y a une trentaine d'année, en France, Marie-Anik et Pascal Pingault, des anarchistes proches des pauvres, découvrent le christianisme. Ils fondent un mouvement communautaire, Pain de vie, que l'Église encourage. Avec leurs propres revenus, ils en assurent le financement. Bientôt présentes dans 35 pays, leurs maisons favorisent la cohabitation entre gens de toutes conditions, pauvres compris. La méthode de ces petites communautés: partage, travail, prière.
Dans les années 1990, le mouvement est accueilli par les autorités catholiques de Montréal. Il s'installe dans le Plateau, louant deux duplex, puis va dans Hochelaga-Maisonneuve, occupant des triplex. L'expérience s'annonce difficile. Aussi, quand les jésuites quittent l'Immaculée-Conception, paroisse où ils occupaient un vaste presbytère, rue Drolet, une partie des locaux y devient disponible. Les gens de Pain de vie y déménagent. Ils conviennent de verser 2500 $ par mois pour la partie qu'ils occuperont, chambres et salles communes.
Les mensualités sont payées à même les dons reçus, les revenus des membres et une participation minimale des résidents (pour les uns, par exemple, la moitié de l'aide sociale, ou pour d'autres sans le sou, rien du tout). Certains ne seront hébergés que quelques heures, d'autres quelques années. La règle prévoyant que tous prennent part aux tâches, les coûts sont, en conséquence, réduits.
Pendant 15 ans, cette communauté y grandit, apparemment sans ennui grave, accueillant des gens en difficulté et proposant aussi des activités à la paroisse. Soudain, deux événements éclatent, coup sur coup, qui vont tout bouleverser.
Coups durs
D'abord, à la comptabilité de la paroisse, des prélèvements statutaires, apprend-on, n'auraient pas été faits aux salaires des employés de l'Immaculée-Conception. Des factures de la paroisse n'auraient pas, non plus, été payées. C'est la crise dans les finances. L'Archevêché doit alors intervenir à hauteur de quelques centaines de milliers de dollars.
Puis, choc plus étourdissant, le curé, l'abbé Philippe de Maupeou, doit comparaître en justice pour une affaire de pédophilie, survenue en 2002, impliquant une fillette dont la famille est proche de Pain de vie. Le désarroi est grand dans la petite fraternité, dont le prêtre est aussi l'un des animateurs. (Une enquête diocésaine, restée secrète, blâmerait Pain de vie. Le mouvement n'aurait pas aidé le prêtre fautif. L'accueil que l'on y pratique ne ferait pas, non plus, l'unanimité.)
Bref, tout bascule. La paroisse est désormais en quête de «locataires» plus lucratifs, vu ses criants besoins financiers. Pain de vie a perdu un de ses animateurs et les autres, dans la tourmente, ne peuvent prendre charge du groupe. Et le mouvement a perdu l'appui des autorités. Le groupe doit donc se démembrer, et son monde, quitter les lieux. Dans la précipitation, aucune transition formelle n'est prévue pour les résidents.
Un vicaire épiscopal, Mgr Pierre Blanchard, assume l'intérim paroissial en l'absence du curé. Loin de chasser les gens de la place, il se dit prêt à leur «laisser le temps» de se reloger ailleurs. D'aucuns peuvent trouver que la paroisse et l'archevêché ont réglé la crise sans égard à la communauté ou aux gens qu'elle accueillait. Le délai de relogement, manifestement trop court, a depuis été prolongé. Mais il apparaît abusif de dire que les «locataires» ont été mis à la rue.
Malgré le bouleversement qui frappait Pain de vie, le groupe s'est soucié, apprend-on, d'obtenir des solutions de repli pour les personnes en quête d'un toit. Certains cas, on l'imagine, n'étaient pas faciles à résoudre. L'Église diocésaine elle-même aura contribué à en régler quelques-uns.
Un récit qui laisse sceptique
Dans ce contexte, le récit du père de famille auquel La Presse et le Journal de Montréal ont prêté foi laisse sceptique. L'homme se présente comme un locataire qui aurait payé seul son loyer, alors qu'il devait aussi son «appartement» au groupe qui l'a hébergé. Ses enfants, orphelins de leur mère, ont retrouvé une vie plus stable dans une institution d'éducation à Trois-Rivières, grâce à la solidarité d'autres chrétiens. Ailleurs, combien de sans-logis n'ont pas encore bénéficié d'un tel appui?
Néanmoins, outré que l'Église tienne «peu compte de l'aspect humain pour de simples considérations monétaires», Yves Bourbeau réclame des «dédommagements». Les autres locataires devraient, à son avis, être indemnisés eux aussi. Une Église plus à l'aise y aurait, peut-on croire, consenti. Mais tout autre est le présent contexte. Quelle organisation voudrait offrir un toit aux personnes qui n'ont nulle part où aller si jamais, en cas de difficultés, elles auraient à les indemniser? Sur le front du logement social, c'est hélas encore la petite misère.
Même un arrangement comme celui que l'Immaculée-Conception avait conclu avec Pain de vie était plein de risques. Tôt ou tard, une paroisse, surtout si elle est en déclin, ne peut se financer en logeant des gens démunis. Encore moins peut-elle survivre en leur faisant assumer une part de ses propres déficits. D'aucuns rêvent d'un retour massif à la pratique religieuse. Rien de tel pourtant ne s'annonce pour la foi catholique.
Au reste, dans un clergé vieillissant, clairsemé et sans relève, combien de curés sont déchirés entre leur tâche spirituelle auprès des paroissiens, leur responsabilité envers les gens démunis de leur milieu, et le mandat qu'ils ont avec les marguilliers de payer l'entretien des bâtiments?
Comme l'État ne va pas fermer d'hôpitaux ou d'écoles pour avoir de quoi garder debout le patrimoine religieux du Québec, le moment approche où bon nombre des monuments du catholicisme vont tomber en ruines. Quelques rares immeubles, surtout en milieu urbain, vont retrouver, il est vrai, leur splendeur originelle, sinon leur prestige d'antan. Mais, pour les autres, aucune ferveur patrimoniale, architecturale ou nationale n'y pourra grand-chose.
On doit à des institutions religieuses plusieurs habitations coopératives et, comme à l'Immaculée-Conception, des résidences à but non lucratif. L'Église catholique n'a peut-être pas trop fustigé l'exploitation éhontée du logement, mais il faut chercher ailleurs que chez elle le scandale des logis inabordables.
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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
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