Le pape à la Mosquée bleue
Photo : Agence France-Presse
Benoît XVI, qui serre la main du patriarche Bartholomé Ier, a souligné hier «les relations spéciales qui unissent l’Église de Rome à l’Église orthodoxe».
Istanbul — Benoît XVI est devenu hier le second pape de l'histoire à visiter un lieu de culte musulman et le premier à s'y recueillir. En pénétrant dans la somptueuse Mosquée bleue du sultan Ahmed, au coeur de l'ancienne Constantinople, il a fait un geste fort de réconciliation avec l'Islam après la colère suscitée par ses propos en septembre dernier.
C'est à la nuit tombée que le pape a pénétré dans l'enceinte monumentale, qui tient son nom des fines faïences bleues de Nicée qui tapissent ses parois. Il a enlevé ses chaussures, comme le veut la tradition. Puis, dans un geste exceptionnel, il s'est recueilli quelques instants en regardant en direction de La Mecque aux côtés du grand mufti d'Istanbul, Mustafa Cagrici. Le porte-parole du Vatican préfère parler d'une simple «méditation», mais il était facile de lire sur les lèvres du pape les paroles d'une prière.
Le pape a ensuite reçu un cadeau où était gravée une phrase du Coran sous la forme d'une colombe. Le grand mufti a rappelé que l'islam était une religion de paix. «Votre visite va dans le sens de la rencontre et de la compréhension réciproque», a-t-il déclaré. «Est-ce une coïncidence?», a demandé le pape en offrant, lui aussi, un cadeau où était représentée une colombe. «C'est un signe!», a répondu le mufti. On sait que, dans son discours de Ratisbonne, le pape avait cité un ancien empereur de Byzance associant l'islam à la violence.
L'événement revêt un caractère historique puisque seul Jean-Paul II avait, jusqu'à hier, visité une mosquée, celle des Omeyades à Damas en 2001. Plus généralement, ce geste vient sceller la réconciliation du Saint-Père avec les musulmans. Si le pape a visité la Mosquée bleue, précise-t-on dans sa suite, c'est qu'il y a été invité. Le geste, fait en accord avec les autorités turques, se veut un symbole puissant alors que l'Islam et l'Occident vivent des temps agités.
Cette visite illustre le climat étonnamment apaisé de ce voyage que tous redoutaient. Ce matin, les principaux journaux d'Istanbul ont loué le séjour du pape et ses appels à la réconciliation. «J'aime les Turcs», titre la une du quotidien populaire Hürriyet en citant Benoît XVI. «Le pape gagne les coeurs des Turcs», écrit de son côté le quotidien Posta. «J'ai adoré ce pape et je lui souhaite la bienvenue de tout coeur», renchérit l'un des chroniqueurs de ce journal. Même le journal libéral Radikal semble avoir été séduit. Ce «pape qui a mis les gens en colère et qui faisait figure d'ennemi des Turcs se révèle amoureux de la Turquie», écrit-il.
Seule une poignée de militants ultranationalistes ont manifesté hier près du patriarcat orthodoxe sous une banderole qui affirmait que la Turquie ne sera jamais une colonie. Les islamistes radicaux, quant à eux, étaient à peine plus nombreux. Ils s'étaient donné rendez-vous sur la grande place Beyazit devant l'Université d'Istanbul. Les pancartes évoquaient l'ancienne cathédrale Sainte-Sophie, où le pape s'est rendu dans l'après-midi. Les radicaux islamistes craignent que la visite du pape n'entraîne la conversion de Sainte-Sophie en église catholique alors qu'ils veulent en faire une mosquée. Devant le lycée français Galatasaray, quelques mères de combattants indépendantistes kurdes ont profité de la présence de la presse étrangère pour brandir des pancartes exigeant la libération de leurs fils.
Il faut dire que la police était partout. Hier, seuls les chats errants pouvaient circuler librement. Les policiers avaient bouclé les principales artères. Seuls les transports en commun permettaient de traverser certains quartiers survolés en permanence par des hélicoptères.
Avant de pénétrer dans la Mosquée bleue, le pape avait visité l'ancienne cathédrale Sainte-Sophie, construite 1000 ans plus tôt. La vieille cathédrale byzantine, érigée au VIe siècle, est aujourd'hui un musée après avoir servi de mosquée aux Ottomans à partir du XVIe siècle. Dans ce qui fut longtemps la plus grande église du monde chrétien, le pape Paul VI avait scandalisé les musulmans en s'agenouillant pour prier. Benoît XVI s'est bien gardé d'un tel geste. Il a longuement admiré la mosaïque de la Vierge qui surplombe le coeur de la basilique et côtoie les calligraphies géantes des noms des califes traditionnellement exposés dans les mosquées.
Dans la matinée, avec le patriarche Bartholomé Ier, Benoît XVI avait assisté à la messe dite en grec dans la cathédrale orthodoxe Saint-Georges. Tournés vers l'Orient, comme le veut le rite des premiers chrétiens, le patriarche et le pape n'ont pu concélébrer l'office puisque les deux confessions n'ont pas de communion commune. Le pape a tout de même récité le Notre Père avec Bartholomé Ier.
«Nous prions pour le jour où cette unité sacramentelle sera enfin réalisée», a déclaré le patriarche orthodoxe. La messe revêtait une importance particulière pour les orthodoxes puisqu'elle célébrait le jour de la saint André, frère aîné de saint Pierre et fondateur du patriarcat en 36 après J.-C. Cet anniversaire est une des raisons pour lesquelles le pape n'avait pas pu déplacer son voyage, comme l'avaient proposé les autorités turques.
Benoît XVI a répondu à son hôte en soulignant que cette rencontre souligne «les relations spéciales qui unissent l'Église de Rome à l'Église orthodoxe». Il s'est ensuite engagé à «faire tout ce qui est possible» afin d'effacer le souvenir de «la tragique excommunication de 1054». Cette réconciliation, dit-il, s'inscrit aussi dans le combat pour «renouveler la conscience de l'Europe de ses propres racines chrétiennes en leur donnant une nouvelle vitalité».
En évoquant saint André, le pape a repris l'un des thèmes de son controversé discours de Ratisbonne: la rencontre entre la chrétienté et la pensée rationnelle grecque. «L'apôtre André représente la rencontre entre les chrétiens primitifs et la culture grecque», et c'est à travers lui que s'est matérialisée «la rencontre entre l'Église et la culture hellénique», a-t-il dit. Évoquant les restrictions qui frappent l'action du patriarcat en Turquie, le pape a demandé «à tous les gouvernements de respecter la liberté religieuse comme une liberté fondamentale».
Après un échange de cadeaux et la bénédiction traditionnelle, les deux hommes ont d'ailleurs signé une déclaration qui met un bémol à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, soutenue mardi par le pape. La Turquie ne saurait devenir membre, dit le texte, sans respecter la liberté religieuse, un droit humain «inaliénable». On sait que le gouvernement turc refuse de reconnaître le rôle oecuménique international que joue le patriarche ainsi que de permettre la réouverture du séminaire de Halki, fermé en 1971, où l'Église orthodoxe formait ses religieux depuis 1844.
Aujourd'hui, le pape consacre sa journée à la petite communauté chrétienne d'Istanbul, avant de regagner le Vatican dans l'après-midi.
Correspondant du Devoir à Paris
C'est à la nuit tombée que le pape a pénétré dans l'enceinte monumentale, qui tient son nom des fines faïences bleues de Nicée qui tapissent ses parois. Il a enlevé ses chaussures, comme le veut la tradition. Puis, dans un geste exceptionnel, il s'est recueilli quelques instants en regardant en direction de La Mecque aux côtés du grand mufti d'Istanbul, Mustafa Cagrici. Le porte-parole du Vatican préfère parler d'une simple «méditation», mais il était facile de lire sur les lèvres du pape les paroles d'une prière.
Le pape a ensuite reçu un cadeau où était gravée une phrase du Coran sous la forme d'une colombe. Le grand mufti a rappelé que l'islam était une religion de paix. «Votre visite va dans le sens de la rencontre et de la compréhension réciproque», a-t-il déclaré. «Est-ce une coïncidence?», a demandé le pape en offrant, lui aussi, un cadeau où était représentée une colombe. «C'est un signe!», a répondu le mufti. On sait que, dans son discours de Ratisbonne, le pape avait cité un ancien empereur de Byzance associant l'islam à la violence.
L'événement revêt un caractère historique puisque seul Jean-Paul II avait, jusqu'à hier, visité une mosquée, celle des Omeyades à Damas en 2001. Plus généralement, ce geste vient sceller la réconciliation du Saint-Père avec les musulmans. Si le pape a visité la Mosquée bleue, précise-t-on dans sa suite, c'est qu'il y a été invité. Le geste, fait en accord avec les autorités turques, se veut un symbole puissant alors que l'Islam et l'Occident vivent des temps agités.
Cette visite illustre le climat étonnamment apaisé de ce voyage que tous redoutaient. Ce matin, les principaux journaux d'Istanbul ont loué le séjour du pape et ses appels à la réconciliation. «J'aime les Turcs», titre la une du quotidien populaire Hürriyet en citant Benoît XVI. «Le pape gagne les coeurs des Turcs», écrit de son côté le quotidien Posta. «J'ai adoré ce pape et je lui souhaite la bienvenue de tout coeur», renchérit l'un des chroniqueurs de ce journal. Même le journal libéral Radikal semble avoir été séduit. Ce «pape qui a mis les gens en colère et qui faisait figure d'ennemi des Turcs se révèle amoureux de la Turquie», écrit-il.
Seule une poignée de militants ultranationalistes ont manifesté hier près du patriarcat orthodoxe sous une banderole qui affirmait que la Turquie ne sera jamais une colonie. Les islamistes radicaux, quant à eux, étaient à peine plus nombreux. Ils s'étaient donné rendez-vous sur la grande place Beyazit devant l'Université d'Istanbul. Les pancartes évoquaient l'ancienne cathédrale Sainte-Sophie, où le pape s'est rendu dans l'après-midi. Les radicaux islamistes craignent que la visite du pape n'entraîne la conversion de Sainte-Sophie en église catholique alors qu'ils veulent en faire une mosquée. Devant le lycée français Galatasaray, quelques mères de combattants indépendantistes kurdes ont profité de la présence de la presse étrangère pour brandir des pancartes exigeant la libération de leurs fils.
Il faut dire que la police était partout. Hier, seuls les chats errants pouvaient circuler librement. Les policiers avaient bouclé les principales artères. Seuls les transports en commun permettaient de traverser certains quartiers survolés en permanence par des hélicoptères.
Avant de pénétrer dans la Mosquée bleue, le pape avait visité l'ancienne cathédrale Sainte-Sophie, construite 1000 ans plus tôt. La vieille cathédrale byzantine, érigée au VIe siècle, est aujourd'hui un musée après avoir servi de mosquée aux Ottomans à partir du XVIe siècle. Dans ce qui fut longtemps la plus grande église du monde chrétien, le pape Paul VI avait scandalisé les musulmans en s'agenouillant pour prier. Benoît XVI s'est bien gardé d'un tel geste. Il a longuement admiré la mosaïque de la Vierge qui surplombe le coeur de la basilique et côtoie les calligraphies géantes des noms des califes traditionnellement exposés dans les mosquées.
Dans la matinée, avec le patriarche Bartholomé Ier, Benoît XVI avait assisté à la messe dite en grec dans la cathédrale orthodoxe Saint-Georges. Tournés vers l'Orient, comme le veut le rite des premiers chrétiens, le patriarche et le pape n'ont pu concélébrer l'office puisque les deux confessions n'ont pas de communion commune. Le pape a tout de même récité le Notre Père avec Bartholomé Ier.
«Nous prions pour le jour où cette unité sacramentelle sera enfin réalisée», a déclaré le patriarche orthodoxe. La messe revêtait une importance particulière pour les orthodoxes puisqu'elle célébrait le jour de la saint André, frère aîné de saint Pierre et fondateur du patriarcat en 36 après J.-C. Cet anniversaire est une des raisons pour lesquelles le pape n'avait pas pu déplacer son voyage, comme l'avaient proposé les autorités turques.
Benoît XVI a répondu à son hôte en soulignant que cette rencontre souligne «les relations spéciales qui unissent l'Église de Rome à l'Église orthodoxe». Il s'est ensuite engagé à «faire tout ce qui est possible» afin d'effacer le souvenir de «la tragique excommunication de 1054». Cette réconciliation, dit-il, s'inscrit aussi dans le combat pour «renouveler la conscience de l'Europe de ses propres racines chrétiennes en leur donnant une nouvelle vitalité».
En évoquant saint André, le pape a repris l'un des thèmes de son controversé discours de Ratisbonne: la rencontre entre la chrétienté et la pensée rationnelle grecque. «L'apôtre André représente la rencontre entre les chrétiens primitifs et la culture grecque», et c'est à travers lui que s'est matérialisée «la rencontre entre l'Église et la culture hellénique», a-t-il dit. Évoquant les restrictions qui frappent l'action du patriarcat en Turquie, le pape a demandé «à tous les gouvernements de respecter la liberté religieuse comme une liberté fondamentale».
Après un échange de cadeaux et la bénédiction traditionnelle, les deux hommes ont d'ailleurs signé une déclaration qui met un bémol à l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, soutenue mardi par le pape. La Turquie ne saurait devenir membre, dit le texte, sans respecter la liberté religieuse, un droit humain «inaliénable». On sait que le gouvernement turc refuse de reconnaître le rôle oecuménique international que joue le patriarche ainsi que de permettre la réouverture du séminaire de Halki, fermé en 1971, où l'Église orthodoxe formait ses religieux depuis 1844.
Aujourd'hui, le pape consacre sa journée à la petite communauté chrétienne d'Istanbul, avant de regagner le Vatican dans l'après-midi.
Correspondant du Devoir à Paris
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