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Pour l'amour de Dieu

Photo : Jacques Nadeau
À 23 ans, soeur Marie Luquette est une des plus jeunes religieuses au Québec. Elle s'inquiète de l'avenir de sa communauté autant que de celui des autres communautés de soeurs du pays. Les plus récentes statistiques de la Conférence religieuse canadienne laissent en effet craindre le pire, plus que jamais, pour le proche avenir des religieuses. En moyenne au pays, une religieuse a désormais 74 ans.

Soeur Marie Luquette a 23 ans. Sa tête ronde, illuminée par des yeux vifs et un large sourire, est recouverte depuis cinq ans du voile de coton de sa communauté religieuse. À 18 ans, après s'être inscrite dans un groupe de pastorale «parce qu'il n'y avait pas vraiment d'autre occasion pour se faire des amis dans [son] école», Marie Luquette a décidé de devenir religieuse chez ses éducatrices, les soeurs de Sainte-Marcelline.

«Prendre le voile», malgré l'opposition froide de son père, directeur pragmatique d'une PME, n'a pas été un choix facile. Sa famille n'est pas particulièrement pratiquante.

La vocation de religieuse lui est venue comme un vent doux qui surgit de nulle part. Tandis que ses amies découvraient les garçons, Marie Luquette découvrait Rome tout en apprenant l'italien dans le cadre de son noviciat. Près de la papauté, elle a ainsi appris à maîtriser une quatrième langue.

Revenue à Montréal, elle enseigne aujourd'hui l'histoire du christianisme dans une école de sa communauté, tout en poursuivant à temps plein ses études à l'Université de Montréal, où elle entend décrocher bientôt un baccalauréat en enseignement des mathématiques.

«L'enseignement, l'éducation, c'est pour moi une façon de changer le monde», affirme cette jeune femme plein d'aplomb qui a participé à des projets d'aide humanitaire au Mexique tout comme à l'organisation de l'«aide aux devoirs» des enfants de certains quartiers de Montréal. Au collège André Grasset, où elle a étudié, Marie Luquette s'intéressait aussi à l'étude d'une éventuelle «révolution verte dans l'agriculture indienne»... Il y a, chez elle, visiblement un sens de l'action inné.

Mais pourquoi donc prendre le voile pour se lancer à fond dans un engagement social? Tout simplement parce que cet engagement ne se conjugue pas, dans son esprit du moins, sans une certaine idée de Dieu. Le voile de soeur Marie Luquette, à l'en croire, est celui du mariage divin. «Je vis une relation d'amour avec Dieu», résume-t-elle, tout en soulignant que, d'un point de vue extérieur, cela peut bien sûr sembler un peu simpliste et convenu.

Le voile des religieuses, expliquent les historiens, est de même nature symbolique que celui porté par les mariées. Il exprime essentiellement un principe d'union avec Dieu dans la chasteté. Le voile constitue une marque de déférence à son égard. En levant le voile pour prendre époux sur terre, la mariée en robe blanche quitte, elle, l'état de grâce qui unit la religieuse avec Dieu. «Je n'ai pas fait le choix de vivre la chasteté, explique soeur Luquette. Je l'accepte cependant pleinement comme un moyen de vivre mon rapport à Dieu.»

Son choix suscite évidemment bien des questions chez les jeunes filles dont elle a la charge au collège. À l'ère de l'érotisation du nombril et des relations sexuelles de plus en plus précoces, voire surprenantes, de quoi peut bien témoigner une jeune soeur face à cette vie moderne à laquelle appartiennent ses étudiantes? «Elles me posent des questions sur la chasteté et sur le fait de tomber amoureuse... Je suis humaine. Je ne suis pas faite en pierre. J'explique qu'en faisant le choix d'un homme en particulier, on en laisse forcément de côté des millions d'autres. Moi, en choisissant Dieu, j'ai fait en somme un choix similaire... » A-t-elle déjà connu l'amour terrestre? «J'ai résisté», dit-elle sans gêne aucune.

Le code de vie de sa communauté lui semble raisonnable, bien qu'elle avoue devoir se faire un peu violence pour assister à la prière du matin. «Le matin, je suis en prière dès 6h10, explique soeur Marie Luquette. Le soir, nous avons une nouvelle période d'une heure de prière vers 17h30.»

Selon les plus récentes statistiques compilées par la Conférence religieuse canadienne, il y avait seulement quatre religieuses postulantes de moins de 24 ans au pays en 2004. La même année, 47 religieuses quittaient leur congrégation volontairement, tandis qu'on constatait le décès de 1672 religieuses. Plus de 85 % des religieuses ont aujourd'hui dépassé l'âge de 65 ans. En moyenne, une religieuse au Canada a 74 ans.

Qu'est-ce qui va se passer lorsqu'il n'y aura pratiquement plus de religieuses? Chez les soeurs de Sainte-Marcelline, affirme Marie Luquette, «c'est une grosse question, très préoccupante, qu'on est à regarder ensemble. On va se retrouver avec des oeuvres, comme l'école, ou avec l'obligation de gérer une infirmerie énorme pour les plus âgées... »

Entre 1992 et 2004, la population des religieuses est passée de 30 707 à 18 410. Une chute de 40 % en douze ans.

Sur quatre décennies, le nombre de religieuses a en fait chuté de 67 %. À ce rythme, il n'y aura guère plus que 11 000 religieuses au Canada d'ici dix ans. On peut cependant affirmer sans crainte que ce sera en fait beaucoup moins, dans la mesure où la pyramide d'âge chez les religieuses indique la fatalité du destin pour la grande majorité d'entre elles d'ici très peu de temps.

C'est au milieu des années 1960, alors que la désécularisation de la société bat son plein, que les religieuses québécoises furent paradoxalement les plus nombreuses. Elles étaient 55 000 en 1965. On en comptait déjà 10 000 de moins quatre ans plus tard. La dégringolade n'a pas cessé depuis. Et elle semble désormais accélérer irrémédiablement son rythme en direction de l'abîme.

On répertorie encore 155 communautés religieuses féminines différentes au Québec. Ces religieuses se conjuguent à des appartenances multiples. On trouve entre autres des carmélites, des ursulines, des soeurs de la Charité, des religieuses de Jésus-Marie, des soeurs missionnaires du Précieux-Sang. Beaucoup de «servantes» aussi. Des servantes de Jésus-Marie, de Marie Immaculée, de Notre-Dame Reine du Clergé, du Saint Coeur de Marie ou encore du Très-Saint-Sacrement, pour ne nommer que celles-là.

Pour Lucia Ferretti, de l'Université de Trois-Rivières, spécialiste en histoire socioreligieuse, il est «clair que les communautés religieuses vont devoir se restructurer». Reste à voir comment.

Que feront bientôt les soeurs du pays avec les édifices nombreux, souvent gigantesques, qui abritaient autrefois leurs congrégations, qui rayonnaient sur plusieurs secteurs d'activités sociales, ici comme à l'étranger?

À l'heure des bilans urgents, on s'étonne bien sûr de voir qu'à Lennoxville, en banlieue de Sherbrooke, la communauté des soeurs Clarisses vient de faire construire une nouvelle résidence de 10 000 mètres carrés dessinée par l'architecte David Lesley. Le coût de l'imposant édifice, coiffé d'un dôme et d'une croix, avoisine les cinq millions. Jugé somptueux bien qu'il utilise beaucoup de matériaux recyclés, cet édifice abrite seulement 11 religieuses. La moyenne d'âge des soeurs Clarisses au Canada est désormais de 72 ans.

À Ottawa, à la vente annuelle des soeurs de la Charité cet automne, elles étaient toutes réunies dans un ancien lieu de prière baigné d'une lumière douce pour financer des missions à l'étranger, en particulier en Afrique. «C'est la dernière vente de ce genre que nous faisons», confiait alors au Devoir une religieuse ayant pris le voile il y a plus de cinquante ans. «Nous n'avons plus l'énergie pour faire ça.»
Soeur Marie Luquette.
 






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