Le Port de Montréal bloque un projet d’agrandissement du Parc national des Îles-de-Boucherville

Le parc national des Îles-de-Boucherville abrite une grande biodiversité, dont une quarantaine d’espèces en péril, mais aussi de plus communs cerfs de Virginie, qui sont plus d’une centaine dans l’archipel.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le parc national des Îles-de-Boucherville abrite une grande biodiversité, dont une quarantaine d’espèces en péril, mais aussi de plus communs cerfs de Virginie, qui sont plus d’une centaine dans l’archipel.

L’Administration portuaire de Montréal n’entend pas céder ou vendre au gouvernement du Québec cinq îles et des grandes battures qu’elle détient aux limites du parc national des Îles-de-Boucherville, a appris Le Devoir. Une telle cession permettrait de pérenniser la protection des écosystèmes, mais Ottawa ne compte pas intervenir.

Parmi tous les parcs nationaux québécois, celui des Îles-de-Boucherville est sans aucun doute le plus urbain, puisqu’il est situé à quelques minutes à peine du centre-ville de Montréal, sur le cours du fleuve Saint-Laurent. Mais malgré sa petite taille, qui dépasse à peine plus de huit kilomètres carrés, il recèle une riche biodiversité et est fréquenté par une quarantaine d’espèces en péril.

Il serait aussi possible de l’agrandir de 2,2 km2, soit une bonification de 25 %, en y ajoutant cinq îles et une zone de battures situées tout au plus à quelques dizaines de mètres des rives du parc, dans la partie nord-ouest de l’archipel des îles de Boucherville. Le secteur est désigné comme « l’archipel des battures de Tailhandier ».

Pour les organisations qui militent pour la protection des derniers milieux naturels de la région de Montréal, cette expansion serait une excellente nouvelle. « Ce serait intéressant de se doter d’un parc national de plus grande envergure, surtout que cet ajout permettrait de consolider le parc et d’améliorer sa santé écologique. Il faut avoir une vision globale du territoire », résume Emmanuel Rondia, responsable des campagnes « espaces verts et milieux naturels » au Conseil régional de l’environnement de Montréal.

Contacté par Le Devoir, le gouvernement du Québec a indiqué qu’il serait favorable à un agrandissement du parc national par l’ajout des terrains détenus par l’Administration portuaire de Montréal. Selon ce qu’a précisé le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), l’inclusion de l’archipel des battures de Tailhandier « constituerait un apport pour bonifier la superficie du parc, qui est actuellement de 8,14 km2, surtout dans le contexte métropolitain où il est rare de pouvoir protéger des portions de territoire à perpétuité ».

Des démarches ont d’ailleurs été entreprises par le MFFP. « Le ministère doit réaliser une analyse de pertinence avant de statuer sur la possibilité d’inclure les battures Tailhandier au parc national des Îles-de-Boucherville. Une des étapes de cette analyse consistera à valider l’intérêt de l’Administration portuaire de Montréal à céder ces terrains pour les besoins du parc », a fait valoir le ministère.


Opposition du Port

Ces îles (Tourte blanche, Lafontaine, Dufault, Montbrun et À Bleury) et les grandes battures de Tailhandier sont depuis plusieurs années sous la responsabilité de l’Administration portuaire de Montréal, une agence fédérale, en vertu d’une entente avec le gouvernement du Canada.

Est-ce que l’Administration portuaire de Montréal (APM) serait prête à céder ces territoires ? « Pour l’APM, il est précieux de conserver ces îles afin d’y poursuivre l’usage qu’elle en fait, qui est très bénéfique pour l’environnement. Depuis le début des années 1970, l’APM a préservé ces îles à des fins de conservation. Non seulement elle les protège, mais elle les restaure pour redonner à la faune aquatique un habitat de qualité qui lui permet de se reproduire », a répondu sa directrice des communications, Mélanie Nadeau.

L’APM assure qu’elle ne prévoit « aucun développement portuaire à cet endroit ». « L’APM réalise depuis 2008, sur une base volontaire, des travaux de revégétalisation et d’aménagement de l’habitat du poisson », a aussi précisé Mme Nadeau.

Il faut dire que cet archipel est en quelque sorte la « carte verte » dans le jeu du Port de Montréal, selon Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Canada, section Québec. Dans son étude d’impact produite pour le projet de terminal de conteneurs de Contrecoeur, l’APM explique en fait qu’elle entend « mettre à profit » le projet d’habitat lancé en 2008 dans l’archipel des battures de Tailhandier « pour compenser les pertes d’habitats du poisson ».

Parc urbain

M. Branchaud est toutefois d’avis que « l’intégrité écologique de l’archipel serait mieux protégée s’il était intégré au parc national des Îles-de-Boucherville, qui est sous la responsabilité de la Société des établissements de plein air du Québec, et non la propriété d’une autorité portuaire ».

Selon lui, ce projet revêt aussi un enjeu démocratique. « Pourquoi est-ce qu’on ne redonnerait pas ce territoire aux citoyens, pour qu’ils puissent y avoir accès, mais avec des mesures de conservation ? Ce parc, c’est notre parc national urbain. Augmenter sa superficie de 25 % serait un geste fort en faveur de la protection du territoire », a également fait valoir Alain Branchaud. Le parc compte plus de 200 000 visiteurs chaque année.

Transports Canada ne compte toutefois pas forcer la main de l’APM. « Transports Canada n’entend pas intervenir ni interférer dans la manière dont les battures Tailhandier sont gérées et entend respecter l’autonomie conférée aux administrations portuaires canadiennes par ce Parlement », a notamment souligné le ministère dans sa réponse au Devoir.

Le gouvernement canadien est cependant intervenu dans un autre dossier, soit celui de la réalisation du parc national urbain de la Rouge, dans la région de Toronto. Dans ce cas, Transports Canada a transféré 40,1 km2 de terres depuis 2015 à Parcs Canada, dans le cadre d’un projet qui est géré en partenariat avec le gouvernement ontarien.


Un terrain contaminé

Le gouvernement du Québec pourrait avoir payé 15 millions pour mettre la main sur un terrain contaminé censé être ajouté au parc national des Îles-de-Boucherville, a appris Le Devoir.

En 2007, un promoteur immobilier projetait de construire plus de 2000 logements sur un terrain de 20 hectares acheté à l’île Charron, voisine du parc. Devant le tollé soulevé, le gouvernement de Jean Charest avait finalement décidé de racheter le terrain. Le promoteur, qui l’avait payé 6 millions de dollars, l’a donc vendu à l’État québécois pour 15 millions de dollars à l’automne 2011.

Le hic, c’est que le terrain n’a toujours pas été jumelé au parc. Québec doit d’abord « évaluer le degré de contamination » de celui-ci, a indiqué le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

« Le ministère tient à s’assurer d’avoir toutes les réponses liées à la décontamination potentielle de l’île Charron avant d’enclencher le processus d’audiences publiques » sur la modification des limites du parc.