Caribous: Québec a ignoré des avis de ses experts

Le chemin forestier de la compagnie forestière EACOM doit empiéter sur l’habitat des caribous de Val-d’Or.
Photo: Peupleloup CC Le chemin forestier de la compagnie forestière EACOM doit empiéter sur l’habitat des caribous de Val-d’Or.

Le gouvernement Couillard a autorisé au début de l’année l’entreprise forestière EACOM à construire une route au coeur du territoire protégé des caribous de la région de Val-d’Or, malgré l’avis défavorable de ses propres experts de la faune. Il a par la suite décidé d’envoyer ces animaux en captivité, ce qui permettra d’exploiter un territoire actuellement inaccessible en Abitibi.

 

EACOM a déposé en 2015 une demande pour la construction d’une route d’une trentaine de kilomètres qui lui permettra d’avoir accès à un nouveau secteur de coupe important pour l’entreprise. Ce nouveau chemin forestier doit toutefois empiéter sur l’habitat des caribous de Val-d’Or, puisqu’il passera au coeur d’une zone protégée située aux limites de la réserve de biodiversité mise en place pour ces cervidés.

 

À la suite de cette requête de l’entreprise, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a d’ailleurs réalisé une première analyse qui concluait que le tracé de la route soulevait « certaines inquiétudes », en raison de ses nombreux impacts sur les animaux, mais aussi sur leur habitat. La biologiste qui signait cet avis faunique proposait donc qu’EACOM réévalue son projet, ou alors envisage des « tracés alternatifs ».

 

Une nouvelle proposition de l’entreprise, présentée au printemps 2016, a été encore plus clairement rejetée par les experts du MFFP. « Malgré les modifications proposées par EACOM, les biologistes du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs qui sont membres de l’équipe de rétablissement du caribou de Val-d’Or ne sont pas en faveur du projet de chemin puisqu’il présente un potentiel d’impacts négatifs directs et indirects sur la population précaire de caribous forestiers qui utilise ce territoire », peut-on lire dans leur avis faunique, daté du 4 juillet 2016.

 

Les deux biologistes affirment ainsi que « ce tracé est contraire à toutes les recommandations émises tant par le gouvernement provincial que fédéral pour la protection du caribou forestier et, plus particulièrement, de la population isolée de Val-d’Or ». Ce chemin « contrevient » directement au « Plan d’aménagement du site faunique du caribou au sud de Val-d’Or 2013-2018 ». À titre d’exemple, il doit être construit dans une zone délimitée pour protéger les sites de mises bas des caribous qui ne prévoit « aucune » implantation de voirie.

 

Sa construction, notent les scientifiques, réduirait donc « considérablement la protection offerte à la population ». Les experts du MFFP estiment même que « cette nouvelle voie de contournement devrait soulever des questions auprès des auditeurs de la certification forestière du Forest Stewardship Council (FSC) détenue par EACOM sur ce territoire ». Cette certification, qui impose des normes environnementales pour l’exploitation forestière, est très précieuse pour les entreprises, puisqu’elle est exigée par de nombreux acheteurs.

 

Décision économique

 

Dans leur analyse, les biologistes du MFFP ne se font toutefois pas d’illusion sur le poids de leur avis dans la décision du ministère. « Malgré la démonstration des impacts possibles sur la population de caribous, il est envisageable que les arguments économiques favorisent la réalisation de ce chemin », écrivent-ils.

 

Le ministère s’est opposé à la publication de ces avis fauniques, qui est survenue dans le cadre de l’évaluation du projet de mine Akasaba, à Val-d’Or, par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Dans les deux cas, le MFFP a fait valoir que ces documents « font partie d’un processus interne de documentation des décisions » et « qu’ils ne sont pas de nature publique ». Le BAPE a refusé d’accéder à la demande du ministère.

 

Dans un document de « précisions » produit par EACOM et envoyé au BAPE, l’entreprise précise par ailleurs avoir obtenu « les permis nécessaires » pour la construction « en janvier dernier ». Jeudi, la directrice des affaires publiques, Christine Leduc, a indiqué que les travaux de construction ont débuté en février. Ils doivent normalement être terminés à l’automne 2018.

 

Pour EACOM, cette nouvelle route est « nécessaire pour accéder économiquement à un approvisionnement annuel de 200 000 m3 » de bois sur un territoire situé à l’est de celui qui est protégé pour le caribou. Dans sa lettre au BAPE, l’entreprise estime aussi que « le plan d’aménagement de l’habitat du caribou forestier actuel prive l’accès à un volume résineux mature d’environ 1,2 million de mètres cubes » sur ce territoire.

 

La forestière se dit toutefois « en accord » avec le plan de rétablissement de la harde de Val-d’Or, tout en constatant que les différentes mesures mises en place « n’ont malheureusement pas donné les effets escomptés sur la protection de l’espèce ». En prévision de la construction de la route, EACOM s’est néanmoins engagée à mettre en place des mesures d’atténuation, dont « des panneaux de sensibilisation du caribou pour identifier que les usagers entrent dans l’aire de fréquentation du caribou ».

 

Impacts mineurs

 

Malgré l’argumentaire scientifique mis en avant par les experts de son propre ministère, le ministre Luc Blanchette, qui est député de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, ne s’inquiète pas des impacts de cette nouvelle route forestière. « La direction régionale de l’Abitibi-Témiscamingue a pris la décision d’autoriser la demande du chemin et a conclu que les impacts sur le caribou étaient mineurs », a répondu jeudi l’attachée de presse du ministre, Gabrielle Fallu.

 

Est-ce que la décision de déménager les caribous de Val-d’Or est liée à la construction de ce chemin forestier ? « Aucunement, a assuré Mme Fallu. Le choix du ministère est basé sur la faible probabilité de rendre la petite harde de Val-d’Or autosuffisante. Nous avons donc décidé de prendre des mesures qui assureront la survie de la quinzaine de caribous restants. » Les animaux doivent être capturés au cours de l’hiver prochain. Ils iront ensuite finir leurs jours au Zoo de Saint-Félicien, au Lac-Saint-Jean.

 

La semaine dernière, le ministre Blanchette a affirmé que les exigences pour assurer une meilleure protection des cervidés imposeraient de « fermer » la ville de Val-d’Or, une municipalité où l’industrie forestière est un employeur important. En campagne électorale, en 2014, Philippe Couillard avait pour sa part affirmé qu’il ne sacrifierait « pas une seule job dans la forêt pour les caribous ».

L’entreprise EACOM a trois lobbyistes inscrits au registre québécois. Un de leur mandats vise l’obtention d’« approvisionnements supplémentaires en provenance des terres publiques » pour assurer le fonctionnement de deux scieries de la région, soit celle de Matagami et celle de Val-d’Or.

Dates clés de la construction de la route dans l'habitat des caribous de Val-d'Or

2015 : Demande de construction présentée par EACOM
Novembre 2015 : Avis défavorable des experts de la Faune
Juillet 2016 : 2e avis défavorable des experts de la faune
Janvier 2017 : EACOM obtient le permis de construction du gouvernement
21 avril 2017 : Québec annonce le déménagement des caribous

21 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 5 mai 2017 03 h 55

    quels prédateurs d'une autre époque

    quelle conscience, sachant tres bien que ca peut faire disparaitre des animaux qui sont a la limite de la survie, quelles excuses vont-ils donner a leur enfant pour justifier leur acte

  • Jacques Morissette - Abonné 5 mai 2017 06 h 00

    Ne pas connaître le vrai bobo, c'est ne pas savoir comment le soigner.

    La médecine peut bien faire connaître les maladies humaines à ses récipiendaires. Mais pas sûr qu'elle peut sensibiliser vraiment à la biologie, à l'environnement et surtout à la vie, de qui on dépend. L'être humain fait partie intégrante de la vie. La maladie aussi, mais pas sûr que c'est dans une même perspective. Au XXIe siècle, les hydrocarbures, bref le pétrole fait partie des principales maladies de la planète. Dites-moi donc pourquoi la médecine n'arrive pas à le voir?

  • Robert Beauchamp - Abonné 5 mai 2017 06 h 43

    Argent gaspillé

    Tous ces avis des experts résultants des analyses sur les impacts enironnementaux sont source de frustration, de colère et de frais onéreux inutiles. Lorsque les décisions sont prises d'avance par des décideurs qui font office de béni-oui-oui, pour satisfaire les appétits voraces de prédateurs économiques, autant avoir la franchise de nous épargner les sermons. Et dire que ce gouvernement veut nous montrer une fausse virginité en stoppnt la recherche pétrolière sur Anticosti (Allons voir si il n'y a pas d'autres motifs cachés) et propose maintenant une étude sur les Bélugas. Une piscine au zoo de Saint-Félicien peut-être?

  • Anne Sarrasin - Abonnée 5 mai 2017 07 h 18

    Extinction évitée?

    Est-ce qu'il existe une étude scientifique non gouvernementale qui a déjà établi que cette horde de 15 caribous était de toute façon vouée à une extinction à court terme? Il serait intéressant de présenter une telle étude dans toute cette affaire.

  • Paul Toutant - Abonné 5 mai 2017 07 h 19

    Pauvres biologistes

    Le métier de biologiste à l'emploi du gouvernement du Québec me semble en être un à risques multiples: dépression, idées suicidaires, etc... La plupart de leurs avis sont ignorés par nos gouvernants. Lorsqu'ils insistent ou rendent publiques leurs conclusions, ils sont tablettés ou congédiés. Cela dure depuis des décennies, et on s'étonne encore que des belles jeunesses choisissent encore de travailler pour un état qui se méfie d'eux. Je suis sexagénaire, donc pas si vieux, et je me souviens du temps où il y avait des caribous au nord du Québec, de la morue et des Fous de bassan en Gaspésie, des bélugas en quantité dans le fleuve et, partout sur le territoire, des ruisseaux dont l'eau était potable. Le métier de biologiste était alors fort respecté par la population. Mais, vint le temps des couillons, élus par nos bons soins, et les biologistes furent baillonnés, comme le cri des caribous enfermés dans un site touristique.