Le «Wood Wide Web» ou l'intelligence branchée des arbres

Les arbres ont une âme, mais pensent-ils vraiment? Je branche, donc je suis?
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les arbres ont une âme, mais pensent-ils vraiment? Je branche, donc je suis?

Ils se parlent, s’alimentent les uns les autres, éduquent leurs petits sous la canopée, soutiennent les vieillards mourants. Sous l’humus, ils s’échangent même de petits coups de glucose et sont prêts à s’envoyer en l’air quand le printemps fait mine d’arriver. Ni mammifères ni bipèdes, ces altruistes dans l’âme sont plutôt faits de bois brut : les arbres.

 

Si les hommes ont toujours vu la forêt comme la somme de milliers d’arbres, ils se plantent joyeusement une poutre dans l’oeil, affirme Peter Wohlleben, garde forestier et sylviphile devant l’Éternel. Cet expert qui vénère le sapin comme son prochain est à la forêt naturelle ce que José Bové est à l’agriculture biologique.

 

« Branché » sur la forêt avant même que le compostage soit au programme du premier parti vert, Wohlleben scrute et arpente les massifs forestiers depuis plus de 30 ans, tâtant le sapin, auscultant le bouleau, tendant l’oreille aux frissons du tremble et aux craquements de l’épinette.

Écouter la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe

 

Ses recherches sur les arbres et ses années passées à cogiter sous la pruche ont fait de lui un Dr Doolittle de l’espèce ligneuse. Là où l’homme ne voit que l’arbre, il voit la forêt. Dans son dernier livre, La vie secrète des arbresbest-seller paru au prix de quelques troncs —, le Robin des bois lève le voile sur la vie invisible qui se joue sous l’humus des forêts. Et il déboulonne, sans sortir la hache, quelques mythes sur la vie, la mort et « l’intelligence » des arbres, ces organismes qu’on croit impassibles comme des bûches.

 

« L’arbre vit à l’aide de ses racines et l’homme, de la société »,dit un proverbe géorgien, tout comme Wohlleben, d’avis que les arbres sont unis comme les membres d’une famille. « L’arbre est un organisme à part entière, mais en groupe, ils [les arbres] fonctionnent comme une société. Ils s’entraident et, contrairement à ce qu’on pense, leur but est d’abord la survie du groupe », soutient ce jaseur des cèdres.

 

Il y a déjà 20 ans que des chercheurs ont formulé l’hypothèse d’un « Wood Wide Web », un Internet « végétal » reliant sous terre les arbres d’une forêt grâce aux milliers de kilomètres de microconnexions tissées entre eux.

 

Un réseau qui se met en haute vitesse une fois renforcé par les hyphes, de petits champignons qui jouent le rôle de postes émetteurs de signaux « électriques ». Une seule cuillerée à café du sol d’une forêt naturelle renferme un kilomètre de cette « fibre optique » relayée par les hyphes.

 

Branchus en plus d’être branchés, les arbres communiquent par ce réseau que le garde forestier compare à un cerveau collectif. « Les arbres peuvent déceler les attaques d’animaux ou d’insectes, dit-il, et émettre de petits signaux très lents pour avertir leurs voisins. »

 

Dans la savane, les acacias diffusent même un gaz toxique lorsqu’une girafe s’avise de brouter leurs feuilles, une alerte aussitôt interceptée par les acacias voisins qui, à leur tour, sortent l’artillerie lourde. Pareil pour les feuillus, qui délestent des anticorps après la morsure d’un insecte.

 

Sauver mon âme

 

Les arbres ont une âme, mais pensent-ils vraiment ? Je branche, donc je suis ? Wohlleben croit qu’ils ont plutôt des réactions instinctives, semblables à celles des humains quand leur survie est en jeu. « Si quelqu’un crie à l’aide dans un groupe, nos instincts s’activent sans même que nous le voulions. Notre pression grimpe, notre flux sanguin augmente. Les arbres réagissent de la même manière dans certaines situations. »

 

La loi du plus fort est souvent le lot des hommes, mais la loi de la forêt n’est pas celle de la jungle. Au creux des troncs, le « Wood Wide Web » permet aux costauds de refiler aux jeunes fouets un peu de glucose par la racine, aux arbres mères de couver leurs petits, arrivés lentement mais sûrement à maturité.

Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent

 

Ce réseau maintient en vie des souches, qui jouent le rôle des disques durs où s’engrangent des données sur les décennies passées. « Dans la forêt, c’est pas toujours le plus fort qui gagne. Un arbre ne peut croître aussi vite et aussi bien que dans une forêt. Ensemble, les arbres créent leur microclimat, dosent la teneur en eau dans le sol, se protègent du vent et luttent contre les invasions », avance Wohlleben.

 

« Il faut laisser les arbres vivre en clan ! » tance l’auteur. Car, parole de forestier, les « p’tits rapides » ne font pas des enfants forts.

 

« Des études menées sur les sapins à Vancouver ont conclu que les arbres plus vieux partagent de l’information avec les plus jeunes et que ceux qui “apprennent” de l’expérience des autres vivent plus longtemps. »

  

Entre l’arbre et l’écorce

 

D’ailleurs, cet Idéfix* des forêts teutonnes compare nos arbres urbains aux enfants de la rue. Atrophiés par la racine, privés de nourrice, ils sont condamnés à une vie chétive, à une mort précoce. « Ils sont comme des enfants sans éducation qui se débrouillent seuls face aux agressions. » Pire encore, on les empêche de dormir comme des bûches ! Exposés de nuit à la lumière des lampadaires, les arbres virés insomniaques « photosynthèsent » à l’excès. « En fait, les arbres des villes sont un peu comme les éléphants des zoos qui permettent aux enfants de comprendre qu’il faut protéger et chérir la nature », estime l’écologiste.

 

Pas jojo non plus, le sort des arbres cultivés par l’industrie forestière. Perçus comme de futurs contreplaqués, ceux issus de forêts exploitées, assujettis à des « nettoyages » réguliers à la machinerie lourde, sont aussi des mésadaptés sociaux, plaide-t-il. « La machinerie dessèche et compacte le sol, elle rend les arbres cultivés bien plus vulnérables que ceux des forêts naturelles. » Un discours qui a l’effet d’une volée de bois vert sur une industrie qui tarde à ajuster ces pratiques aux nouvelles connaissances scientifiques sur la forêt.

 

Salut, vieille branche

 

Pour des raisons de rentabilité, on fauche les arbres âgés de 60 à 120 ans, explique ce garde forestier, un âge ou l’arbre termine tout juste sa « scolarité ». Pourtant, des études montrent que plus les arbres vivent longtemps, plus leur croissance s’accélère. Même échevelés à la cime, les vieux résineux bouffent bien plus de CO2 que les jeunes premiers.

 

Une bonne raison pour offrir une mort digne à ces aspirateurs de carbone plutôt que de les laisser faire la planche. « Si nous voulons que les arbres jouent leur rôle dans la lutte contre les changements climatiques, continue Wohlleben, il faut les laisser vieillir. » Selon ce Cousteau des forêts, il ne reste plus que 5 % de forêts primaires en Allemagne. Il faudrait gonfler cette part à 10 % et laisser intactes les rares forêts encore vierges. « Dans 20 ou 30 ans, notre façon de voir le rôle de la forêt changera radicalement. Il y a 30 ou 40 ans, on ne s’inquiétait pas du sort des animaux et on ne parlait pas non plus de leur qualité de vie. »

 

Aujourd’hui, on s’émeut du sort des pandas chinois ou des bélugas. Qui sait si, demain, l’humain ne se portera pas au secours des séquoias ou des thuyas pour éviter la gueule de bois.

 

* Dans la série de bandes dessinées Astérix, Idéfix, le chien fidèle d’Obélix, ne peut supporter qu’on s’attaque aux arbres.

  

Des chiffres

Un arbre emmagasine en moyenne 20 tonnes de CO2 au cours de sa vie. Une forêt émet 10 000 kilos d’oxygène par kilomètre carré. 90 % des dommages causés par la météo le sont dans les boisés cultivés. 95 % des forêts européennes sont des monocultures.
  • Jean-François Laferté - Abonné 10 mars 2017 06 h 35

    Merci...

    ....pour ce bel hommage aux seigneurs des forêts.
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 10 mars 2017 07 h 19

    Magnifique article Mme Paré!!!

    Cet article, tout en métaphores et en jeux de mots imagés et jouissifs, est un petit chef d'oeuvre à déguster et à partager avec mes collègues amoureux de la nature.

    Merci! Merci! Merci! Ça part super bien ma journée.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 10 mars 2017 12 h 07

    Joli texte melant les faits avec humour et poésie.Merci.

    C'est avec tristesse ,Isabelle Paré,que je vous annonce le déces et la coupe de mes trois derniers ormes sur les dix majestueux qui jasaient entre eux avec ou sans vent,qui ombrageaient la maison depuis 46 ans que je l'habite et qui devaient y etre depuis plus longtemps encore.
    Je chercherai un émule de" Frédérique Bach"pour les remplacer car maintenant trop
    vieux pour les planter moi-meme.
    J'aime les arbres et marcher dans les forets.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 10 mars 2017 21 h 31

    Avec Idéfix

    Arrivé à la dernière page de cette édition du 10 mars 2017, quelle bonne surprise que cet article. Bravo ! Très inspirant.

    Si il y a bien une valeur qui devrait faire l'unanimité, c'est bien l'arbre.
    Espérons qu'avant 20 ou 30 ans, cette valeur «arbre» sera devenue une valeur dominante.
    Mais en écrivant ce souhait, un brin de sérieux pessimisme s'insinue tout de suite sous ma canopée.

    On n'aime pas vraiment les arbres. Pour beaucoup d'entre nous, ils sont encore une menace. Il faut nettoyer le terrain, comme disent les promoteurs immobiliers ou les maniaques du stationnement.

    Pour beaucoup d'autres, ils ne l'avoueront pas franchement, mais il est hors de question qu'une autre espèce vive plus longtemps qu'un être humain, ou qu'eux-mêmes. D'où les multiples raisons de passer la tronçonneuse. Quand on veut couper son arbre, on lui trouve toutes les rages, y compris son âge: trop vieux.

    On est loin du culte des arbres anciens souvent rencontrés en Europe. Voir par exemple, les magnifiques arbres du Concours annuel européen:

    https://www.treeoftheyear.org/ETY-2/Uvod.aspx?lang=fr-FR

    Bref, quand trop de Romains détruisent la forêt pour rien, sans respect pour le Temps, avec Idéfix, je suis très triste, mais aussi très en colère contre les habituels faiseurs de désert.