Des poissons intoxiqués au pétrole

Le pétrole déversé dans la rivière Chaudière était bien visible à la surface de l’eau dans les jours qui ont suivi l’accident ferroviaire de juillet 2013, à Lac-Mégantic.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le pétrole déversé dans la rivière Chaudière était bien visible à la surface de l’eau dans les jours qui ont suivi l’accident ferroviaire de juillet 2013, à Lac-Mégantic.

Le déversement de pétrole survenu dans la rivière Chaudière lors de la tragédie de Lac-Mégantic a eu des impacts majeurs et inédits sur la faune aquatique. Les scientifiques ont constaté de sérieuses anomalies, dont des déformations et des lésions, chez presque toutes les espèces de poissons. C’est ce qui se dégage de rapports gouvernementaux passés pratiquement inaperçus, mais qui donnent un avant-goût des conséquences qu’aurait une fuite provoquée par la rupture d’un pipeline.

Après le déraillement et l’explosion d’un convoi ferroviaire en plein coeur de Lac-Mégantic, en juillet 2013, le ministère de l’Environnement a estimé que 100 000 litres de pétrole brut se sont déversés dans la rivière Chaudière, qui se jette elle-même dans le Saint-Laurent. Québec a donc mandaté un comité d’experts pour faire le suivi de la contamination du cours d’eau.

Les plus récents résultats de leurs travaux sont déclinés dans une série de rapports rendus publics le vendredi 27 novembre 2015 en après-midi. Fait à noter, la mise en ligne des documents est survenue au moment où l’attention des journalistes en environnement et des groupes écologistes était monopolisée par le sommet de Paris sur le climat, qui s’ouvrait le 30 novembre.

Même si la publication de ces rapports n’a pas fait grand bruit, les conclusions n’en sont pas moins révélatrices des impacts sur la faune aquatique d’un déversement pétrolier d’importance dans une rivière comme la Chaudière.

En fait, les scientifiques qui ont mené les analyses ont constaté une hausse « sans précédent » des taux d’« anomalies externes » de type « DELT » chez les poissons, ce qui inclut les déformations, l’érosion des nageoires, les lésions et les tumeurs.

Des données recueillies en 1994 démontrent que pour l’ensemble de la rivière, le pourcentage de poissons atteints était alors « nul ou faible ». « Mais il a atteint des valeurs aussi élevées que 35 % et 47 % en 2014 », soit un an après le déversement. À titre de comparaison, un milieu aquatique où plus de 5 % des poissons sont affectés par des anomalies de type DELT « est considéré comme contaminé par des substances toxiques », rappelle le rapport portant sur le suivi des communautés de poissons.

Sans précédent

« En plus d’être beaucoup plus élevés qu’en 1994, les taux d’anomalies dans la rivière Chaudière en 2014 dépassent très largement ce qui est généralement observé dans les autres cours d’eau du Québec, insiste le rapport synthèse du comité d’experts. De tous les cours d’eau échantillonnés au Québec pour y vérifier l’état de la communauté de poissons, aucun n’a présenté des taux d’anomalies aussi élevés, à autant de stations d’échantillonnage. »

Dans l’ensemble de la rivière Chaudière, « presque toutes les espèces » ont été affectées par des anomalies (15 sur les 20 capturées), l’érosion des nageoires étant la plus répandue. « Les déformations des nageoires sont également très fréquentes », bien qu’elles touchent un pourcentage moins élevé de poissons. Les chercheurs n’ont toutefois pas trouvé de poisson présentant des tumeurs, « car elles demandent du temps pour se développer ».

La biologiste Isabelle Picard, spécialisée en faune aquatique, juge que les résultats des analyses sont très inquiétants. « Ces taux sont effectivement sans précédent. Je n’ai jamais dépassé des taux d’anomalies de 5 % dans mes suivis dans des lacs en Estrie. » Elle souligne aussi qu’habituellement, les déformations de type DELT sont pour ainsi dire inexistantes chez les petits poissons. Or, dans ce cas-ci, « 61 % des menés becs-de-lièvre, une espèce en péril,présentaient de telles anomalies ».

Outre ces constats, les chercheurs ont démontré que l’abondance et la biomasse de la communauté piscicole de la rivière ont chuté respectivement de 66 % et 48 % par rapport aux données historiques.

Sédiments contaminés

La portion de la « haute Chaudière », qui débute à l’embouchure du lac Mégantic, a évidemment été plus affectée. Cette portion de 80 kilomètres est celle où les sédiments ont été les plus contaminés à la suite du déversement de 2013.

En fait, si le rapport du comité d’experts constate un recul de la contamination des sédiments entre 2013 et 2014, on estime qu’« il reste toutefois des endroits, dans les 15 premiers kilomètres de la rivière, où les teneurs excèdent les critères ». Les scientifiques ont aussi noté que « les sédiments du lac Mégantic, devant le parc des Vétérans et près de la marina, sont contaminés par les hydrocarbures pétroliers et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP) ».

Or, une étude publiée elle aussi le 27 novembre dernier met en évidence « un risque écotoxicologique » lié à cette présence de pétrole et de HAP, des composés reconnus pour leur forte toxicité. Lors d’essais menés en laboratoire, les sédiments les plus contaminés de la Chaudière ont en effet « causé une augmentation de l’incidence des déformations de la colonne vertébrale des larves de truites brunes ».

Le rapport souligne donc qu’il serait « souhaitable » de décontaminer les zones les plus polluées. De telles opérations, très coûteuses, ont certes été menées, mais sur une très petite portion de la rivière, souligne Daniel Green, qui étudie depuis plusieurs années la question des substances toxiques dans l’environnement.

« En fait, résume-t-il, la tragédie de Lac-Mégantic nous offre des leçons dont il faudrait tenir compte. Ce type de conséquences humaines et environnementales, c’est le prix que la population devra accepter de payer si on continue de s’entêter dans l’aventure pétrolière. »

À Lac-Mégantic, 100 000 litres de pétrole se sont déversés dans la rivière Chaudière. Cela équivaut à la quantité qui circule dans le pipeline 9B d’Enbridge toutes les quatre minutes. Mais dans le cas du pipeline Énergie Est, de TransCanada, on prévoit un débit de 100 000 litres de pétrole des sables bitumineux chaque minute. Ce pipeline doit traverser plus de 800 cours d’eau au Québec.

21 commentaires
  • André Champagne - Abonné 10 février 2016 01 h 02

    Preuves des effets possibles d'un projet à arrêter.

    Les résultats des ces analyses démontrent la folie de poursuivre avec le projet du pipeline Énergie Est. Ce pipeline ne doit pas voir le jour. Il faudrait même mettre fin à la circulation de ce pétrole dans le pipeline 9B d’Enbridge.
    Il faut cesser de parler (ou écrire) et agir.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 10 février 2016 11 h 29

      On arrête aussi les bateaux sur le fleuve qui nous amènent du pétrole provenant de partout dans le monde ?

    • Sylvain Dionne - Inscrit 10 février 2016 12 h 20

      À M. Arès,

      Oui, on devrait sérieusement s'en inquiéter encore plus et vraiment changer nos habitudes pour se tourner de toute urgence vers les sources d'énergie "propre"...

    • Claude Richard - Abonné 10 février 2016 13 h 01

      Il fallait entendre Denis Coderre dimanche dernier à TLMP essayer de ménager les gens de l'Ouest en mettant toute la faute sur la manière d'agir de Trans-Canada alors que le problème est bien le pipeline lui-même et les risques énormes qu'il comporte et ses bienfaits nuls pour le Québec.

    • Claude Richard - Abonné 10 février 2016 13 h 01

      Il fallait entendre Denis Coderre dimanche dernier à TLMP essayer de ménager les gens de l'Ouest en mettant toute la faute sur la manière d'agir de Trans-Canada alors que le problème est bien le pipeline lui-même et les risques énormes qu'il comporte et ses bienfaits nuls pour le Québec.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 11 février 2016 16 h 32

      @ J-Yves Arès. Depuis que le Endbridge 9B est en opération en déc. Suncor reçoir 240,000 barils par jour et un pétrolier au 3 jours transporte du pétrole à Valéro de St Romuald . le 9 B pourra transporter 300.000 barils par jour (48 millions de litres) ce qui satisfait les besoins du Québec.
      Tout le reste les trains, les bateaux et le tuyau sera uniquement pour exporter outre mer surtout en Asie du sale bitumineux .
      Accepter de laisser passer les exportations c'est d'être complice de crime contre la vie sur Terre par les dérèglements climatiques qui tueront des millions d'êtres vivants .

  • Jacques Rancourt - Abonné 10 février 2016 03 h 21

    Lac-Mégantic et Anticosti

    Vos chiffres sont parlants ! Les résultats étaient hélas prévisibles au regard des analyses publiées par "Québec Science" en octobre 2013. Il faut arrêter le massacre du gaz de schiste, qui entre autres affecte la faune aquatique et provoque des tremblements de terre accélérés dans les zones où on l'extrait. Aujourd'hui, il faut dépolluer ce qui est déjà pollué, mais surtout mettre un arrêt à la pollution. Cela passe notamment par la signature de la pétition pour l'île Anticosti (je me demande encore ce que le Parti québécois allait faire dans cette galère…).

  • Yves Côté - Abonné 10 février 2016 03 h 27

    Et si.. ?

    Et si on mettait au menu des députés à Québec et Ottawa pendant une ou deux semaines, exclusivement du poisson de la rivière Chaudière ?
    Ou si on le faisait aux cafétérias que fréquentent leurs enfants ?
    Pensez pas qu'ils prendraient les choses un peu plus au sérieux ?

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 10 février 2016 05 h 37

    Annonce

    «c’est le prix que la population devra accepter de payer si on continue de s’entêter dans l’aventure pétrolière.»

    Je vais dire comme dans l'annonce : «M'entendez-vous maintenant ???»
    800 fois à 100 000 litres de pétrole des sables bitumineux chaque minute.

    PL

  • Raymond Lutz - Inscrit 10 février 2016 07 h 21

    excellent!

    Il faut expliquer aux gens que la menace n'est pas tant le cambouis visqueux qui enrobe tout lors des déversements (et fait de touchantes photos de canards mourants dont se gorgent les media) mais les HAP invisibles et omniprésents qui tuent et rendent silencieusement malades une fois les nettoyeurs de Transcanada partis et les cameras éteintes. Googlez mayflower arkansas spill.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 11 février 2016 16 h 35

      Les HAP sont reconnus comme puissants cancérigènes .
      HAP = hydrocarbures aromatiques polycycliques ; bezenne etc

    • Yvonne Dolbec - Abonnée 11 février 2016 23 h 19

      Stephen Harper voulait que les scientifiques oeuvrant au fédéral prétendent que les HAP répandus dans l'environnement étaient aussi inoffensifs que ceux produits par les BBQs.... Les compagnies rechignent même à prendre des mesures simples comme enterrer le coke des pétroles bitumineux, alors que les HAPs de ces monticules donne le cancer aux gens habitant autour.