Un réseau de pipelines pour Anticosti

Le gouvernement Couillard veut savoir quelles infrastructures seront nécessaires pour exploiter le pétrole de l’île d’Anticosti. Il vient d’ailleurs de lancer un appel d’offres pour une étude à ce sujet, a appris Le Devoir. Québec y évoque clairement l’idée de construire un réseau de pipelines sur la plus grande île de la province, mais aussi d’exporter « outre-mer » ce pétrole de schiste.

 

L’entreprise qui obtiendra le contrat devra « estimer et décrire » les besoins d’investissements en infrastructures de transport nécessaires sur Anticosti, une île dix-sept fois plus grande que celle de Montréal. « L’objectif fondamental du projet est de proposer des solutions durables et respectueuses de l’environnement en matière d’infrastructures de transport des hydrocarbures sur l’île d’Anticosti et vers les marchés de consommation », précise le document de l’appel d’offres lancé au début du mois de mars. L’étude devra être terminée d’ici un peu plus de trois mois, soit au plus tard le 30 juin, pour un montant estimé à 125 000 $.

 

Le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN) souhaite ainsi obtenir une description de ce qui serait nécessaire pour « collecter, entreposer, épurer, traiter et transporter » le pétrole jusqu’à un éventuel « terminal d’exportation ». Cette étude, qui doit servir à évaluer la « rentabilité économique » d’une hypothétique exploitation d’énergies fossiles, exclut cependant les « infrastructures routières nécessaires à l’exploitation des puits de forage ».

 

Le gouvernement évoque clairement l’idée de construire un réseau de pipelines sur l’île. Il demande ainsi à l’entreprise retenue d’« identifier les emplacements possibles des infrastructures de transport et connexes ainsi qu’un ou des tracés privilégiés pour les réseaux de transport par canalisation considérant les caractéristiques (physiques, humaines, économiques, topographique, etc.) propres à l’île ».

 

Selon un autre document précisant des éléments de l’appel d’offres, le MERN s’engage à fournir à l’entreprise les courbes bathymétriques autour d’Anticosti. Ces informations sont essentielles pour connaître la profondeur des eaux du Saint-Laurent ceinturant l’île, et donc, pour déterminer où pourrait être construit un éventuel port pétrolier. Ce secteur est reconnu historiquement comme un haut lieu de naufrages et la navigation y est particulièrement complexe.

 

Exporter le pétrole

 

Pour la première fois depuis que le potentiel pétrolier de l’île est évoqué publiquement, on parle ouvertement d’exporter cette énergie fossile hors Québec. Le MERN fournira d’ailleurs au soumissionnaire retenu pour l’étude « une analyse préliminaire portant sur les marchés domestiques et extérieurs présentant un potentiel d’exportation » du pétrole. Et l’étude qui sera produite au cours des prochains mois devra inclure une « analyse » des solutions pour le transport, dont celui « vers les marchés de consommation outre-mer ».

 

Les partisans de l’exploitation du pétrole d’Anticosti ont pourtant toujours mis en avant l’argument voulant que cette ressource permettrait de remplacer les importations québécoises. Le slogan de Pétrolia, qui réalise les travaux d’exploration menés sur l’île et financés par Québec, est d’ailleurs assez clair : « Le pétrole d’ici, par des gens d’ici, pour ici. » Mais il faut dire que les raffineries québécoises ont une capacité de traitement d’environ 400 000 barils par jour. Or, avec les projets d’inversion du pipeline 9B d’Enbridge et la construction d’Énergie Est, plus de 1,4 million de barils couleront bientôt vers le Québec chaque jour.

 

Tout indique par ailleurs que cet appel d’offres en lien avec les infrastructures à construire sur Anticosti soit le seul lancé dans le cadre de l’évaluation environnementale stratégique (EES) menée sur l’île. Malgré les demandes du Devoir adressées au MERN, il n’a pas été possible de savoir combien d’études ont été commandées pour cette EES. Il n’a pas non plus été possible de savoir quel est le budget consacré à la réalisation de ces études. Le ministère des Transports a toutefois lancé récemment deux appels d’offres pour la construction de ponceaux sur l’île, dont un en béton armé. On souhaite aussi effectuer la réfection d’un autre pont. Les deux contrats sont évalués chacun entre un et cinq millions de dollars.

 

L’EES doit en théorie être terminée cette année, si l’on se fie au scénario élaboré par le gouvernement du Québec. Les résultats de celle-ci doivent servir à l’élaboration d’une loi sur les hydrocarbures dont le dépôt est toujours prévu d’ici la fin de 2015. Or, si l’EES n’est pas prolongée jusqu’en 2016, elle ne tiendra pas compte des forages avec fracturation qui devraient être réalisés l’an prochain.

 

Les travaux d’exploration sur Anticosti, financés à hauteur de 56,7 millions par Québec, ont en effet pris du retard par rapport au calendrier original. Seuls 5 des 18 forages prévus en 2014 ont effectivement pu être effectués. Selon ce que prévoit Pétrolia, les forages exploratoires devraient être terminés en 2015. Après analyse des résultats complets, on déterminera où seront forés trois puits horizontaux, avec fracturation. Si la suite des choses demeure pour le moment très hypothétique, les résultats des analyses des forages réalisés en 2014 semblent prometteurs pour les pétrolières, selon un communiqué diffusé jeudi dernier par Hydrocarbures Anticosti.

 

Aucun gisement pétrolier n’a jusqu’ici été découvert sur Anticosti, malgré des décennies de recherche financées notamment par l’État québécois. Selon une étude préliminaire menée par une firme américaine, le sous-sol de l’île pourrait renfermer quelque 40 milliards de barils de pétrole de schiste. Mais si un tel potentiel commercial était établi, il faudrait forer au moins 12 000 puits sur l’île pour extraire de 1 % à 2 % de tout le pétrole, selon une étude de l’ingénieur en géologie Marc Durand. Un tel scénario intensif d’exploitation est similaire à ce qu’on voit actuellement au Dakota du Nord.

125 000 $
Montant estimé dans l'appel d'offres lancé par Québec pour réaliser l'étude devant évaluer la «rentabilité économique» d’une hypothétique exploitation d’énergies fossiles sur l'île d'Anticosti
17 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 22 mars 2015 23 h 58

    Ils sont fous!

    Qui va être capable de les ramener à la raison?

  • Yves Côté - Abonné 23 mars 2015 04 h 03

    Trésors naturels en péril imminent...

    Et ainsi, par un gouvernement aux ordres aveugles et lointains d'êtres insatiablement affamés de profits, continue le saccage irresponsable des trésors naturels du Québec.
    Aux yeux et aux sus de tous, par l'indolence et le je-m'en-foutisme d'un nombre significatif des nôtres et par le désir ardent de d'autres à anéantir tout élan québécois à aboutir au pays, ces trésors naturels dont nous avons la garde sont dorénavant en péril éminent.
    Preuve n'est ainsi plus à faire que notre petite société d'Amérique du Nord est intimement liée au sort de la nature dans laquelle, et grâce à laquelle, nous vivons.
    Comme hier les sociétés autochtones inuite et amérindiennes, est maintenant arrivé le temps, programmé et utile économiquement, de l'engloutissement de la nôtre.
    Resterons-nous devant cette échéance les bras croisés ?
    Où aurons-nous le ressort nécessaire pour faire le ménage chez nous de nos mafieux de toutes sortes tout en nous organisant pour faire valoir nos droits démocratiques et souverains de peuple, sur notre territoire national historique ?
    Voilà, à mon sens, les deux questions qui dorénavant, dominent toutes les autres quant à notre avenir immédiat.
    Vive le Québec libre !

  • Marc Durand - Abonné 23 mars 2015 06 h 46

    Fabuler sur la valeur de la peau de l'ours avant même de l'avoir vu

    L'Évaluation Environnementale Stratégique Anticosti est bien mal lancée. Le seul contrat pour une seule étude portant sur les pipelines. Un rapport final à remettre d'ici la fin juin, c'est à peine 90 jours payé $125000, c'est $1400/jour. Nul doute qu'on peut trouver facilement au Québec des personnes capables de facturer ça; on en a vu plusieurs à la Commission Charbonneau.
    L'étude qui devrait être faite en tout premier lieu est celle d'analyser les possibilités réelles d'extraire à Anticosti du pétrole. J’ai fait cette étude et je la livre au comité ÉES. On constate que l’hypothétique pétrole dans le shale Macasti à Anticosti n’est pas exploitable pour plusieurs raisons, géologiques, géotechniques et économiques. L'étude est disponible à ce lien: http://rochemere.blogspot.ca/2015/02/memoire-pour-

    Je livre cette étude gratuitement au comité ÉES (ses cinq membres sont tous du gouvernement - aucun point de vue externe) et je le prie de cesser de gaspiller de l’argent inutilement dans ce projet insensé.

  • Sébastien Collard - Abonné 23 mars 2015 06 h 59

    Le puits sans fond

    56 millions pour une première étude, un réseau de pipeline, des ponts, un port, 12 000 puits à 5 millions pièces... Avec cet argent, on peut sortir définitivement le Québec du pétrole. C'est 12 millards dans nos poches annuellement. Pourquoi cette obsession à choisir le pire?

    • Marc Durand - Abonné 24 mars 2015 08 h 53

      M. Collard: les puits avec fracturation coûtent bien plus que 5 million$. C'est entre 8 et 11 millions aux USA quand on en fait des centaines. À Anticosti, le coût dépassera certainement 12 millions/puits.

  • Sylvain Auclair - Abonné 23 mars 2015 07 h 31

    Remise en état

    J'ose espérer que le promoteur devra déposer une somme permettant la remise en état après coup et de réparer les conséquences de toute fuite.

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 mars 2015 16 h 02

      C'est une blague bien sûr, monsieur Auclair...