Repenser le recyclage

L’industrie du recyclage a connu une forte croissance au Québec, mais le modèle d’affaires a atteint ses limites.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’industrie du recyclage a connu une forte croissance au Québec, mais le modèle d’affaires a atteint ses limites.

Depuis quelques années, les ratés de la collecte sélective sont régulièrement exposés dans les médias. Si les citoyens en arrivent parfois à se demander si le contenu de leur bac vert est réellement récupéré, ils sont nombreux, à l’intérieur même de cette complexe chaîne de mise en valeur des matières résiduelles, à réclamer plus d’encadrement et un nouveau modèle d’affaires pour permettre au recyclage de passer à la vitesse supérieure.

 

« Présentement, on vit une crise de croissance, constate Marc Olivier, qui enseigne la gestion des matières résiduelles au Centre universitaire de formation en environnement (CUFE) de l’Université de Sherbrooke. On a connu une croissance importante à travers laquelle on a, peu à peu, tourné les coins rond ici et là. Alors, maintenant, il faut essayer de faire fonctionner, de concert, tous les aspects. Il est là, le problème. »

 

Cette semaine, le Regroupement des centres de tri et recycleurs du Québec dénonçait, dans les pages du Devoir, une situation intenable. Des milliers de tonnes de verre s’empilent depuis des mois dans les centres de tri, qui sont incapables de s’en départir. « La situation actuelle avec le verre n’est que la pointe de l’iceberg, déplore Claude Maheux-Picard, directrice technique du Centre de transfert technologique en écologie industrielle (CTTEI) du cégep de Sorel-Tracy. C’est tout le modèle d’affaires qui est à revoir, car ce qui s’est passé avec le verre est susceptible d’arriver avec toutes les autres matières. »

 

Ce fut effectivement le cas en 2008, alors que les centres de tri québécois se retrouvaient avec des tonnes de ballots de sacs de plastique pour lesquels ils ne trouvaient pas preneurs. Et il n’y avait pas que les sacs de plastique : toutes les matières ont connu, à cette époque, une véritable dégringolade sur les marchés internationaux. Car au-delà de ses prétentions environnementales, le recyclage, c’est aussi un marché mondial de matières secondaires dont les prix fluctuent en fonction de la Bourse. « On est directement plogués sur le respirateur de l’économie mondiale », illustre Frédéric Potvin, directeur général de Tricentris et représentant des centres de tri du Québec.

 

L’Asie, et particulièrement la Chine, représentait, jusqu’à tout récemment, un marché fort intéressant pour les centres de tri québécois. Non seulement elle achetait en grande quantité, mais elle ne regardait pas à la qualité, explique Marc Olivier, de l’Université de Sherbrooke. « Peu à peu, les centres de tri se sont dit : ça ne vaut pas la peine de trier de façon trop précise puisque, de toute façon, on est capable de vendre en Asie même si le taux d’impureté est trop grand. Ce faisant, ils se sont coupés des marchés nord-américains, qui ont besoin de standards de qualité plus élevés. »

 

Plusieurs centres de tri ont donc été frappés de plein fouet lorsque, dans la foulée de la crise économique de 2008, plusieurs pays d’Asie ont fermé leur marché. La Chine s’est dotée, depuis, d’une barrière verte (« green fence ») afin de contrôler la qualité des matières récupérées qu’elle reçoit, inspectant tous les ballots à l’arrivée et renvoyant, aux frais de l’expéditeur, ceux qu‘elle juge trop contaminés.

 

Quotas à l’exportation ?

 

Cette crise a permis à plusieurs de comprendre l’importance de trouver des débouchés à l’échelle locale. Or le marché de la transformation au Québec « est encore en phase de non-maturité », estime Maryse Vermette, présidente-directrice générale d’Éco Entreprises Québec. Les recycleurs, qui ont besoin de volume pour fonctionner, peinent à compétitionner avec les courtiers qui transigent avec les grands de ce monde et se voient souvent dans l’obligation d’aller chercher les matériaux en Ontario alors que les matières issues des bacs de recyclage des Québécois partent pour l’étranger. « Il faudrait peut-être des mesures pour avantager le marché québécois », lance Maryse Vermette, évoquant aussi la possibilité d’imposer, comme en Europe, des quotas pour les exportations. « Il faut réguler un système qui ne l’est pas du tout. »

 

Pierre Fillion, p.-d.g. de la Fédération des plastiques et alliances composites, estime que les recycleurs de plastique québécois « sont à l’agonie » et qu’ils devraient bénéficier d’un peu de soutien de Québec. « Ça prend une loi pour les obliger, à tout le moins, à l’offrir au Québec avant d’aller ailleurs. La dynamique de libre concurrence, c’est catastrophique dans les entreprises de recyclage. »

 

Il dénonce le manque de cohérence entre l’exportation et le but ultime du recyclage, soit la protection de l’environnement. « Dans une optique de développement durable, l’idée de transférer nos poubellesdans un autre pays,ce n’est ni éthique ni socialement responsable. » Selon lui, les coûts environnementaux liés au transport d’un conteneur sur des milliers de kilomètres devraient être pris en considération.

 

Au centre de tri Tricentris, Frédéric Potvin répond du tac au tac, affirmant qu’il n’est absolument pas polluant d’envoyer des matières en Asie puisque les centres de tri profitent des bateaux qui déchargent leurs conteneurs dans le port de Montréal et qui repartent vides. « Le bateau a besoin de lest. S’il n’y a pas de conteneurs avec du papier sur le bateau, ils vont faire entrer de l’eau dans les cales pour être plus pesants. C’est pour ça que ça coûte à peu près rien d’envoyer du papier là-bas. »

 

Ce dernier s’oppose à ce que le gouvernement encadre davantage les centres de tri. Il serait prêt, toutefois, à accepter un contrôle à l’entrée des centres de tri pour faire une caractérisation précise de ce qui est récupéré et de ce qui est envoyé à l’enfouissement. « Avec un mécanisme comme ça, moi, j’embarque. Je comprends que, moralement, le citoyen a besoin d’être rassuré sur la question de savoir si ses matières vont à l’enfouissement ou pas. »

 

Matières orphelines

 

Le citoyen. Si son effort est considérable depuis des années, ses habitudes ont évolué et il refuse aujourd’hui de jeter quelque chose qui lui semble encore bon. Le réflexe est bon, constate Maryse Vermette, mais le bac à recyclage n’est tout simplement pas la place pour cela. « On prend le bac à recyclage pour un fourre-tout. On ne se le cachera pas, c’est tellement facile. On met tout dans le bac et on se dit : quelqu’un va gérer ça au bout. »

 

Chez Éco Entreprises, on estime aujourd’hui que 15 % du bac est constitué de ces « matières orphelines », c’est-à-dire des grille-pain, des jouets, des tuyaux d’arrosage, des plats en pyrex ou des lumières de Noël. C’est trois fois plus qu’il y a trois ans, soutient l’organisme, qui estime que ces matières engendrent des coûts supplémentaires de 23 millions dans le système de collecte sélective.

 

Ce calcul n’est pas complètement désintéressé. Éco Entreprises Québec représente les industries qui mettent des contenants, des emballages et des imprimés sur le marché. Ce sont elles qui, depuis cette année, payent 100 % de la note pour le recyclage au Québec.

 

« Au Québec, on est unique ; on aime bien avoir nos propres modèles, ironise un peu Maryse Vermette. Nous sommes la seule juridiction au monde où les entreprises payent 100 % d’un système sur lequel elles n’ont aucun contrôle. On ne fait que signer des chèques. » Jugeant que la gestion de la collecte sélective est « très disparate » d’une municipalité à l’autre, elle aimerait bien remettre un peu d’ordre dans tout ce fouillis. Et la première chose à faire serait de normaliser les matières acceptées dans les bacs de recyclage sur le territoire. « Il y a une charte québécoise qui a été élaborée par Recyc-Québec, mais les municipalités n’ont aucune obligation de se l’approprier. »

 

L’éternel débat de la consigne

 

Les problèmes liés au manque de débouchés pour le verre ont fait ressurgir le vieux débat de la consigne. Des groupes écologistes, comme le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, souhaitent élargir la consigne aux bouteilles de vin et de spiritueux. Le directeur général de l’organisme, Karel Ménard, argue que le verre se brise dans la collecte sélective, ce qui contamine les autres matières et fait perdre de la valeur à la matière. La consigne, quant à elle, permettrait de conserver le verre intact, offrant davantage de débouchés sur le marché des recycleurs. Il rappelle que la consigne sur les bouteilles de vin est appliquée pratiquement partout au pays, faisant du Québec et du Manitoba les seules exceptions canadiennes. Mais, ripostent les opposants, c’était avant la mise sur pied de la collecte sélective, du moins dans la plupart des provinces canadiennes.

 

À la SAQ, le directeur du développement durable, Mario Quintin, estime qu’il s’agit d’un débat qui n’a plus sa raison d’être aujourd’hui puisque le système de collecte sélective permet de récupérer 94 % du verre dans les foyers québécois. « Nous sommes passés à autre chose […] Depuis quelques années, nous avons pris le virage de la valorisation parce que les débouchés pour le verre ne sont pas si évidents. »

 

Il y a dix ans, la société d’État a fondé, avec l’Université de Sherbrooke, la Chaire SAQ de valorisation du verre dans les matériaux, dont le mandat était de trouver de nouveaux débouchés. Dix ans plus tard, une usine de micronisation du verre s’apprête à voir le jour à Lachute. En fragmentant la matière, la nouvelle usine de Tricentris permettra d’utiliser la poudre de verre comme ajout cimentaire dans le béton, conférant à ce dernier de nouvelles propriétés de résistance à l’eau. « Ce que nous avons développé, avec l’Université de Sherbrooke, est unique au monde », affirme fièrement Mario Quintin, qui rêve déjà d’exporter le savoir-faire québécois.

 

Au fil des problèmes, de nombreuses avancées technologiques ont vu le jour, financées en grande partie par le gouvernement du Québec. Des partenariats se créent également entre certains centres de tri et recycleurs pour tenter d’anticiper les prochaines crises.

 

Et malgré les nombreux ratés, les chiffres demeurent : les Québécois recyclent de plus en plus. « Avec les matières résiduelles, ce n’est jamais noir ou blanc, c’est un work in progress, affirme Marc Olivier. Mon malheur, c’est que, chaque fois qu’il y a des ratés, les gens se disent : ça ne sert plus à rien, je fais des efforts pour rien. Ce n’est pas vrai, on n’a pas le droit de dire que l‘on fait des efforts pour rien. Il y a de multiples filières à l’intérieur dont il faut améliorer la performance. Mais le citoyen n’est pas au courant de tout cela, alors il demeure sur des perceptions au lieu de connaître la réalité des efforts qui sont mis en place. »

8 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 11 août 2013 10 h 55

    La grande roue sacrée (ou la sacrée roue...)

    On peut aussi choisir de tendre vers moins de consommation pour créer de moins en moins de déchets (David Suzuki disait un jour que sa famille - avec enfants et adultes -n'occasionnait chaque semaine qu'un seul sac vert de déchets - récupération, compostage mais aussi faible consommation de produits manufacturés).

    Mais évidemment, la grande roue de l'économie subirait quelques ratés et puisqu'elle est sacrée...

    • Mario Leroux - Inscrit 12 août 2013 05 h 12

      Faut avoir les moyens financiers de nos jours pour se payer de la bonne bouffe;malheureusement,ce n'est pas le cas d'une majorité de la population mais sûrement celui de M.Suzuki!
      Et puis les prêcheurs de tout acabit qui souvent sont déconnectés de la vraie vie eh bien ça m'énerve!

    • Éliane Trottier - Abonnée 12 août 2013 11 h 33

      Je ne suis pas d'accord avec vous M. Leroux : les efforts au niveau de la production de déchets n'ont rien à voir avec le revenu des ménages. Je vis sous le seuil de la pauvreté depuis des années (je suis étudiante aux cycles supérieures) et je produis l'équivalent d'un sac de Public-sac de déchets... aux deux semaines. Mon secret ? Acheter en vrac et prévilégier les grands formants (en plus, c'est moins cher), éviter les produits suremballés, réutiliser les contenants et composter (j'avoue habiter seule, contrairement à M. Suzuki).

      Et non, je ne suis pas une grano déconnectée de la « vraie » vie (quelle est la fausse vie ?).

    • Mario Leroux - Inscrit 12 août 2013 12 h 38

      Je m'excuse mais il y a un lien direct entre le revenu familial et le panier d'épicerie!Allez faire un tour dans Hochelaga-Maisonneuve et pénétrez dans un supermarché;vous verrez ce que les gens mettent dans leurs paniers!Vous fréquentez l'université alors déjà là vous faites partie de la minorité que vous le vouliez ou non.Moi aussi j'ai fréquenté l'université mais avant tout,je suis fils d'ouvrier et je sais ce que mes parents pouvaient se permettre avec la paie de mon père.C'est ça la vraie vie...promenez-vous à Montréal ouvrez les yeux et vous verrez la pauvreté malgré vous.La fausse vie doit être celle de ces rêveurs qui veulent fermer les yeux sur la réalité de la majorité;et celà se passe à l'extérieur des facultés universitaires LA VRAIE VIE.Vous comprenez j'espère sinon procurez-vous les monologues d'Yvon Deschamps....vous comprendrez!

    • Éliane Trottier - Abonnée 12 août 2013 15 h 14

      Tout à fait. Il y a un lien direct entre le revenu et le panier d'épicerie. Et mes études universitaires font également de moi une privéligiée.

      Mais le sujet était la production de déchets.

      Je suis ravie de voir que je ne suis pas la seule fille issu du milieu ouvrier, à être allée à l'université, à adorer Yvon Deschamps et à continuer à se préoccuper de la pauvreté ambiante (elle est loin de se limiter à certains quartiers de Montréal) et de tout ce qui se passe à l'extérieur des facultés ! Bonne nouvelle !

      Au plaisir...

  • Marc Collin - Inscrit 11 août 2013 15 h 51

    Municipalité

    Que fait les municipalités?

    elles augmentent leur taxe tout en diminuant leurs services...

    payer plus pour avoir moins

  • Jean Laporte - Inscrit 12 août 2013 08 h 06

    réutiliser...

    Il y a quelques années à titre de membre du conseil municipal de ma localité j'avais demander des explications auprès du centre de tri régionnal afin de comprendre l'absence de la promotion de la réutilisation de contenants réutilisables. Il faut comprendre ici qu'un contenant de détergent à lessive est réutilisable pour plusieurs années. Je vite réalisé que le modèle d'affaire du centre de tri était en opposition avec le concept de réutilisation puisqu'il vise l'augmentation de la matière recyclée et non la diminition. Un constat abbérant ou compréhensible?

  • Francois Parent - Inscrit 12 août 2013 08 h 42

    Un auto collant sur le contenant de recyclage

    Pourquoi ne pas coller un auto collant des matières recyclabe sur le contenant de recyclage ? Il servirait de rappel des matières à recycler.