L'entrevue - Pour l'amour des bélugas

Boucar Diouf, animateur à la télévision et docteur en océanographie<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Boucar Diouf, animateur à la télévision et docteur en océanographie

On le connaît surtout comme le coanimateur de l'émission radio-canadienne Des kiwis et des hommes, mais Boucar Diouf est aussi docteur en océanographie diplômé de l'Université du Québec à Rimouski. Amoureux du Saint-Laurent, ce fleuve qui a guidé sa route jusqu'au Québec, il vient de publier Le Brunissement des baleines blanches, un conte dédié aux bélugas.

Le béluga du Saint-Laurent. Une baleine blanche en péril devenue le symbole de tous les maux qui accablent le fleuve, après avoir été victime d'une chasse impitoyable pendant des années, accusée à tort de détruire les stocks de poissons. Désireux de mieux faire connaître son histoire aux plus jeunes, Boucar Diouf a opté pour un mélange entre la poésie et la science. Une façon aussi de les sensibiliser à la fragilité d'un Saint-Laurent trop souvent ignoré et pourtant au coeur de notre histoire.

Il admet d'ailleurs d'emblée son amour immense pour le fleuve. «C'est le Saint-Laurent qui m'a amené au Québec. Quand je suis parti du Sénégal, c'était vraiment pour venir faire de l'océanographie ici. Et ce qui m'a frappé le plus quand je suis arrivé à Rimouski, c'est le Saint-Laurent. Le fleuve occupe une part importante de mon "indice de bonheur". Le voir me fait du bien.»

L'idée d'écrire Le Brunissement des baleines blanches est née sur la Côte-Nord, à Grandes-Bergeronnes. M. Diouf travaillait alors à l'École de la mer, qui se consacre notamment à la vulgarisation scientifique auprès des jeunes. «Le conte est un bon véhicule pour amener des connaissances de base. C'est facile de donner différentes informations comme ça, mais avec une histoire, c'est beaucoup plus intéressant. C'est un mélange entre Boucar l'humoriste et conteur et Boucar le scientifique. C'est un mélange entre la poésie et la science.» Avec pour résultat un récit qui s'adresse aux jeunes, mais qui n'a rien d'enfantin.

L'histoire s'articule autour de la volonté de Globi, une femelle béluga, de sauver ses semblables de la pollution du Saint-Laurent. Quittant l'estuaire du fleuve à la recherche d'un nouveau milieu de vie, elle s'échoue et se retrouve dans un aquarium américain où elle fait la rencontre d'un phoque du Groenland et d'une écrevisse. Ensemble, ils concoctent un stratagème qui leur permet de retourner dans l'estuaire.

Mais ce retour dans le fleuve aux grandes eaux marque aussi un retour vers la pollution insidieuse qui provoque énormément de cas de cancers chez les baleines blanches. «Le béluga est aussi appelé le "canari des mers" en raison de son répertoire de sons et, comme les canaris dans les mines qui servaient à prévenir les mineurs des dangers imminents, je pense que le béluga est un signal», estime Boucar Diouf. «Le béluga est condamné à passer l'année dans le Saint-Laurent, contrairement aux autres espèces de cétacés qui n'y nagent que quelques mois par année, ajoute l'auteur. Comme ils sont au sommet de la chaîne alimentaire, ils accumulent tous les polluants. Au point qu'un béluga retrouvé mort est considéré comme un "déchet toxique".»

Les chercheurs soupçonnent fortement la pollution d'être responsable de la stagnation de la population depuis le début des années 80. Ils seraient environ 1000 individus aujourd'hui, alors qu'ils ont déjà été plus de 10 000 à nager dans les eaux du Saint-Laurent.

Une bonne part de leur disparition est imputable à la chasse dont ils ont fait l'objet dans les années 1930, à la demande du gouvernement du Québec. Ils étaient alors tenus responsables de la baisse des stocks de morue et de saumon. «Il convient d'attribuer la médiocrité de la pêche à la présence des marsouins [nom donné à l'époque aux bélugas]. Pour répondre aux voeux des pêcheurs et dans l'espoir d'améliorer les conditions de la pêche, mon département a fait la guerre aux marsouins», écrivait en effet le ministre de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries, Hector Laferté, en 1930.

«Le gouvernement offrait alors une récompense de 15 $ pour chaque queue de béluga», rappelle M. Diouf. En pleine crise économique, la mesure avait de quoi séduire, et au moins 2500 bélugas ont été tués. L'extermination a finalement été stoppée en 1939, après que des analyses eurent déterminé qu'il n'y avait aucun lien entre les bélugas et la réduction des populations de poissons. «On accuse maintenant le phoque de manger la morue comme on accusait le béluga dans les années 1930. L'humain a la particularité de foutre le bordel pour ensuite se demander comment on pourrait le corriger. On cherche des coupables partout. Mais le phoque n'a pas détruit la population de morues, c'est l'être humain qui l'a fait. Il faudrait aussi comprendre notre responsabilité dans cela.» Après des siècles de pêche sans cesse plus intensive, la morue a en effet pratiquement disparu de la côte est du Canada. Malgré le moratoire décrété en 1992, les stocks ne se sont jamais rétablis.

Si Boucar Diouf a choisi de mettre en relation un béluga, un phoque, une écrevisse «philosophe» et une morue, c'est que l'histoire de toutes ces espèces est «profondément imbriquée». Elles illustrent toutes, à leur manière, la difficile cohabitation entre l'être humain et les écosystèmes marins qui lui fournissent pourtant une part essentielle de son existence.

Il rêve déjà d'une suite au Brunissement des baleines blanches. Celle-ci pourrait notamment aborder l'exploitation des hydrocarbures de la structure Old Harry, une activité industrielle risquée d'un point de vue environnemental, mais néanmoins chère au gouvernement Charest. Car dans cette équation à saveur économique, le sort des espèces vulnérables du Saint-Laurent ne pèse pas lourd. Boucar Diouf n'en appelle pas moins à la plus grande prudence. «Il ne faut pas le faire sans étude d'impact, insiste-t-il. Il faut prendre le temps, parce qu'il s'agit d'un déversement pour que tout soit foutu. Les conséquences seraient bien pires que dans le golfe du Mexique. Le golfe du Saint-Laurent est cinq fois plus petit, les glaces peuvent freiner les opérations de nettoyage en cas d'accident et les hydrocarbures se dégradent beaucoup moins rapidement en eau froide. Il existe toujours des traces de la catastrophe de l'Exxon Valdez plus de 20 ans après la marée noire.»
9 commentaires
  • SterneArctique - Inscrit 9 mai 2011 08 h 24

    Le bon sens de la vie

    Merci et merci à Boucar Diouf de dire les vraies choses. Je lui suggère de remettre un exemplaire de son conte à M. Charest et à ses ministres (Environnement, Richesses naturelles). Plus, le conte devrait être lu à l'Assemblée nationale.

    De mon côté, j'enverrai le présent article à certain journaliste qui défendait, il n'y a pas si longtemps, la thèse des phoques responsables de la disparition des stocks de morue. L'explication de Boucar Diouf ajoutera du poids dans la balance, côté écosystèmes.

    Nous, les humains, nous agissons comme des virus: nous nous approprions l'environnement au lieu de faire comme les autres espèces et nous adapter. Grand bien nous fasse!! Nous sommes en train de nous faire dévorer par des semblables. Le jour où nous accepterons de protéger les écosystèmes au lieu de les asservir, nos états de maladie (et nos états d'âme) vont recouvrer une bonne partie de leur santé.

    À nous d'agir. À nous de faire comprendre aux autorités en place que la plus grande richesse réside dans la qualité des éléments de vie (eau, air, sol, forêt) et non dans des liasses de piastres!!

    Merci à Boucar Diouf et à tous les scientifiques qui utilisent leurs talents pour essayer de nous faire comprendre le bon sens de la vie! À nous, simples citoyens, de les soutenir et de propager leur message.

  • Maurice Monette - Inscrit 9 mai 2011 12 h 33

    Juste une petite précision qui échappe à Monsieur Diouf...

    D'entrée de jeu, je dois m'incliner devant tout l'acharnement dont Monsieur Diouf a fait preuve pour acquérir les Connaissances qui lui permettent de comprendre les drames apocalyptiques auquels nous sommes confrontés(es) depuis une vingtaine d'années et qui ont menés à ces tristes constatations. Car, déjà au début des années 80, travaillant comme Biologiste au M. A. P. A. Q., il nous avait été possible de constater, qu'en l'espace de deux ans, la taille moyenne des morues avait diminuée drastiquement et cette diminution ne pouvait être due qu'à la surpêche industrielle. Malgré que des avertissements avaient été faits à nos Supérieurs, nous nous sommes fait répondre que c'étaient des gens comme les pêcheurs(es) qui élisent nos Patrons et que nous devions leurs donner satisfaction.

    Suite à cette réponse, voyant que la raison pour laquelle nous avions été engagés (c'est-à-dire la bonne gestion des ressources halieutiques) n'avait aucune importance pour Ceux-ci, nous avons décidé d'un commun accord de quitter ces postes de biologistes illico car, nous ne voulions pas être tenus responsables d'avoir mal gérés ces stock de poissons.

    Mais en même temps, B. B. commença sa "guerre" contre la chasse aux phoques... Oh ! Elle gagna celle-ci, avec tous les animalistes qui endossèrent cette cause. Mais, les phoques ne se nourissant pas de morues adultes, ce sont plutôt les fretins de morue qui servirent de "bouffe" à ceux-ci et la population a été en déclin continuel depuis ce temps, parce que les petites morues ont servies de "plat principal" à ceux-ci et n'ont jamais pu grossir pour se reproduire. De plus, pour obtenir la quantité nécessaire pour permettre aux populations de phocidés d'atteindre les quantités incontrôlables qui ont été observées, ç'a pris toute la ressource piscicole de fretins qui devait renouveler les stock de morues.

    Alors, il y aurait lieu que Monsieur Diouf se ravise...

  • Marc Donati - Abonné 9 mai 2011 16 h 25

    Une question pour Maurice Monette

    J'aurais une question pour M. Monette.
    Je ne suis pas biologiste ni océanologue. Je suis pour la poursuite de la chasse au phoques de façon artisanale.
    Mais je me suis toujours posé la question suivante: les phoques et les morues ont prospéré dans le Golfe du Saint-Laurent pendant 10 000 ans. Des tribus chassaient le phoque bien avant que les Européens ne viennent s'établir ici. À l'époque, un équilibre semblait régner au sein des populations de proies et de prédateurs.
    Et puis l'homme blanc est arrivé. Et les malheurs ont commencé à survenir. Aujourd'hui, on parle de surpopulation de phoques (près de 8 millions d'individus dans le Golfe), alors que les morues sont en voie de disparition. On accuse, probablement à raison d'ailleurs, les phoques trop nombreux de manger le peu de morues qui reste.
    J'ai cette l'impression que la pêche industrielle apporté par les européens est à la source du problème, que nous avons rompu ce fragile équilibre qui subsistait avant que de grands chalutiers ne sillonnent les eaux du Saint-Laurent. En un siècle tout au plus, tout a foutu le camp. Me trompe-je en disant qu'on a peut-être quelque chose à voir avec cette débandade?

  • Francis Lavigne - Inscrit 9 mai 2011 21 h 28

    Le rôle de la pollution agricole et du réchauffement ???

    Il ne faudrait pas oublier l'impact non négligeable de la pollution agricole provenant de la région des Grands Lacs, des rivières Yamaska et Richelieu et du réchauffement des eaux du golfe qui ont causé la diminution de la concentration d'oxygène dans la colonne d'eau (hypoxie) et du mélange des différentes couches d'eaux.

  • Daniel Bérubé - Abonné 10 mai 2011 10 h 29

    Excellente idée !

    Mélanger l'art et le savoir, comme il fut enseigner certaines règles de grammaires, réunies dans une chanson : beaucoup plus facile à retenir pour certains, voir même plaisant à apprendre !

    @ Marc Donati: effectivement, l'homme est venu selon moi mettre la "bisbille" dans tout çà. Un équilibre naturel se manifeste souvent dans des situations semblables, et comme près de chez moi, ont retrouve un équilibre entre coyotes et lièvres : quand il y a beaucoup de lièvres, les coyotes reviennent et augmentent; quand les lièvres diminuent, les coyotes vont chercher sur un autre territoire, sans faire disparaître ce qui reste de lièvres. Alors, les lièvres recommencent à augmenter en quantité, ce qui ramènera les coyotes dans quelques années... ainsi se forme l'équilibre.

    Le problème majeur a débuter avec l'industrialisation, qui a donné à l'homme un pouvoir qu'il n'avait pas l'habitude ni la sagesse de posséder. De plus, comme il est dit dans le texte, et encore aujourd'hui, de fausses raisons sont souvent trouvé pour justifier certains changements dû à l'homme, un "bouc-émissaire" est trouvé, le temps "d'épuiser" la ressource, et après... ont verra... on fera une nouvelle étude pour réaliser que... c'est la faute de l'homme !? Savais pas...

    Par contre... (et je ne le vois pas comme "bouc-émissaire"), le vois personnellement que le phoque peut avoir une influence importante sur la trop lente remonté de stock de la morue... et dans cette même situation, Greenpeace à perdu une certaine crédibilité à mes yeux...

    Et Boucar... ton grand-père, dans son petit village, y'aurait dit quoi face à ça ? Il a toujours tellement de belles pensées ! Salut !

    Daniel Bérubé
    St-Donat de Rimouski
    berube.daniel@hotmail.fr (fr pour: parle français, et non : de France)