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Les sans-papiers de l'éducation méritent d'enseigner

Antoine Robitaille   25 octobre 2005  Éducation
La pénurie de professeurs au secondaire, dont on parlait hier dans les médias, est une excellente nouvelle, selon certains observateurs du milieu de l'éducation. Le nombre d'enseignants sans permis aurait en effet augmenté de 523 % dans les écoles du Québec depuis quatre ans, soulignait La Presse hier.

Alors que d'autres réclament l'expulsion de tous les sans-permis, le philosophe Jacques Dufresne, directeur de la revue L'Agora, croit que ce pourrait être l'occasion de réparer une «erreur historique» en permettant aux détenteurs de baccalauréat, de maîtrise ou de doctorat de pouvoir enfin enseigner au secondaire. «Car sachez qu'au Québec Einstein n'aurait pas le droit d'enseigner la physique dans nos écoles.»

M. Dufresne caricature pour mieux dénoncer un fait peu connu: depuis la réforme effectuée par le ministre de l'Éducation Jacques Chagnon —ministre de janvier à septembre 1994 —, toute personne souhaitant enseigner au niveau secondaire, qu'il détienne ou non un baccalauréat, une maîtrise ou un doctorat, doit impérativement effectuer «un baccalauréat de pédagogie de quatre ans». Dans le dernier numéro de L'Agora, M. Dufresne, écrit qu'à l'époque pour la première fois de son histoire, le Québec avait enfin un grand nombre de détenteurs de maîtrises et de doctorats. Or, «plusieurs s'étaient engagés dans de telles études avec l'espoir d'obtenir un emploi dans l'enseignement. En dépit des efforts que nous avions faits pour l'améliorer, notre secondaire public n'était encore qu'un primaire prolongé. L'occasion d'en relever le niveau s'offrait enfin. Et voilà qu'au lieu de récolter le fruit de nos efforts, nous improvisions de nouvelles normes qui brisaient le plan de toute une génération de diplômés.»

Selon le sociologue de l'université Laval Gilles Gagné, le Québec est le seul pays où les diplômes supérieurs disciplinaires sont pratiquement exclus de l'enseignement secondaire. «Or on pourrait être dans la situation de la France quand ils avaient Jean-Paul Sartre comme professeur de philosophie en 3e secondaire!», note M. Gagné.

Concernant les pénuries, il soutient que dans Main basse sur l'éducation, (Montréal, Éditions Nota Bene) livre collectif qu'il a dirigé en 1999, elles avaient été prédites. Il est donc temps selon lui de demander un amendement à la loi. Afin d'en arriver à un compromis: on pourrait laisser les détenteurs de maîtrise et de doctorat enseigner au secondaire, moyennant peut-être «quelque initiation à la psychologie et un stage». Un an au maximum. «Si vous avez une maîtrise en histoire, c'est déjà beaucoup vous demander que de faire un an dans une école de formation à coller des lettres au pochoir pour apprendre la décoration d'une classe», raille-t-il.

La critique de la loi Chagnon provient aussi de personnes qui travaillent dans le milieu. Le professeur des sciences de l'éducation de l'UQAM Normand Baillargeon rappelait hier qu'il était chroniqueur au Devoir il y a dix ans et qu'il s'était opposé ouvertement à la réforme de la formation des maîtres au secondaire qui se mettait en place à l'époque. «L'enseignement demande selon moi une forte connaissance de la discipline qu'on enseigne; une vaste culture générale; une vaste culture de l'éducation», sans compter bien sûr des notions de pédagogie. Comme Gilles Gagné, M. Baillargeon (qui lui aussi revendique la blague sur Einstein!) se dit convaincu que le fort taux de décrochage actuel chez les profs («presque aussi élevé que chez les élèves de 5e secondaire», note Gilles Gagné!) «n'est pas étranger à tout cela». Il trouve paradoxal qu'aujourd'hui qu'il y a pénurie on songe à ouvrir des programmes accélérés pour former notamment des scientifiques à l'enseignement. «Bref, à revenir en gros où l'on était il y a dix ans!»

Mais selon Pauline Marois, candidate à la direction du Parti québécois et ancienne ministre de l'Éducation, la réforme de la formation des maîtres était une bonne chose, puisque «Einstein peut être un homme remarquable, un chercheur exceptionnel, mais peut très bien n'avoir aucune capacité de transmettre l'information et les connaissances».






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  • Claude Pacla
    Inscrit
    mardi 25 octobre 2005 08h49
    Le corporatisme protectionniste du Québec
    « Oui, M. Robitaille, il est absurde qu'on oblige des détenteurs de diplômes universitaires supérieurs d'enseigner en leur demandant un cours de quatre ans de pédagogie. Malheureusement, on semble avoir hérité au Québec d'un système de clans et clubs à l'anglaise qui fait que nos corporations sont tout-puissantes. Non seulement dans le système scolaire, mais aussi les corporations médicales et les autres Ordres Professionnels qui, lisait-on dans les journaux, créent mille difficultés aux immigrés qui ont toutes les qualifications requises pour pratiquer mais se font refuser l'entrée dans les ordres professionnels. Maintes pénuries, au Québec, sont créées par les chasses gardées des corporations. »

  • Patrice Potvin
    Inscrit
    mardi 25 octobre 2005 09h30
    Voici comment mettre les connaissances hors de portée
    « Dans Le Devoir du 25 octobre (hier), des « observateurs de l'éducation » disent considérer la pénurie d'enseignants comme une occasion intéressante de « réparer une erreur historique » et de permettre à des disciplinaires (maîtrise et doctorats) d'accéder à la profession enseignante, en particulier au secondaire. Il y est notamment question d'enfin pouvoir « relever le niveau » et d'arriver à avoir en classe des enseignants qui comptent une « vaste culture générale ».

    Évidemment, nul ne peut être contre la vertu. Mais tout le monde connaît aussi l'enseignant qui en sait trop et qui, comme le disait Bachelard (par ailleurs si cher à M. Baillargeon), « ne comprend pas qu'on ne comprenne pas ». C'est que, voyez vous, il n'est absolument pas possible de développer des compétences didactiques (des compétences d'enseignant) à coups de formations et de connaissances disciplinaires. Les qualités du bon enseignant sont fortement liées, on en convient, à une solide connaissance générale de ce qu'il enseigne, mais cela ne garantit en rien que tous les enseignants se souviennent des aléas du difficile processus d'apprentissage qui les a menés où ils sont. Or, ce souvenir est extrêmement précieux quand vient le temps d'enseigner, car pour faire apprendre, il faut « se mettre dans la peau de » et il faut savoir « ce qui se passe dans la tête de ». Pour compenser la perte de ce souvenir et pour outiller les enseignants à rendre les savoirs accessibles, il existe la didactique. Souvent, à trop vouloir aveuglément « hausser le niveau », on se retrouve hors de portée.

    Pour bien comprendre la réalité de l'enseignement secondaire, messieurs les « observateurs », il faudrait peut-être d'abord y avoir passé. Cela est nécessaire pour comprendre à quel point le problème de décrochage est d'abord un problème d'accès aux connaissances. Je regrette que plusieurs de mes collègues universitaires malmènent si gratuitement un champ de connaissance en émergence, la didactique, au point de regretter que la pédagogie soit un « art qui a le malheur de se prendre pour une science » comme le propose l'un d'eux dans un de ses ouvrages, nous laissant alors à la merci des talents accidentels des personnes qui oeuvrent en éducation, ce qui est intolérable. L'éducation n'est peut-être pas encore considérée comme une science, mais j'estime que l'une des raisons les plus fortes pour expliquer cela est sans doute le caractère détracteur des nombreux commentaires de gérants d'estrades, sociologues, philosophes.

    Il y a maintenant plusieurs années au Québec, un combat pour un rehaussement culturel de nos élèves au secondaire s'est engagé et la didactique a y été identifiée comme une piste de solution à développer. C'est tout un contexte qui nous a menés à ce choix. Ce contexte ne doit pas être perdu de vue.

    Patrice Potvin
    Professeur en didactique des sciences à l'UQAM
    Auteur du livre « L'enseignement radical » publié aux éditions Guérin
    Directeur du programme de deuxième cycle en didactique des sciences au secondaire

    Département d'éducation et pédagogie
    CP8888, Succ. centre-ville
    Montréal, Qc., Canada
    H3C 3P8

    Pavillon d'éducation (N)
    Local N-4460
    (514) 987-3000 poste 1290
    fax: (514) 987-4608
    potvin.patrice@uqam.ca
    Site WEB: http://www.er.uqam.ca/nobel/r26102/
    *************************************** »

  • Daniel racette
    Inscrit
    mardi 25 octobre 2005 10h47
    Il y a du bon dans les deux cas
    « Je crois que d'enseigner au secondaire est un art, avec la réforme et le profil des élèves d'aujourd'hui, il faut plus que de l'art mais une compétence de motivation.
    Posséder la maitrise est un privilège qui peut permettre de fructufier le niveau de vie matériel et intellectuelle.
    Quand on doit combiner ces deux facultés on devrait bien jauger le potentiel de cette equation.

    Une personne possédant la volonté de communiquer sa connaissance pointue devrait avoir les moyens de les communiquer correctement et cela, au niveau des personnes qui devront les recevoirs.

    Je ne crois pas qu'on doit nécessairement passer par une formation pédagogique de 4 ans mais permettre par compétences transversales, si ce terme s'utilise dans les hautes études,
    dans le cheminement de formation supérieur.
    Il est possible d'initier la base de la pédagogie dans plusieurs étapes de la formation supérieur.

    Par connaissance de cause, un enseignant qui monopolise l'attention et attise l'intérêt de la majorité des étudiants dans une classe, peut se permettre de contribuer à mieux communiquer ses connaissance dans son rôle premier qui est d'instruire, de socialiser et de qualifier.

    Donnons les outils nécessaires à ceux qui choississent la voie de l'enseignememt afin qu'ils profitent et fassent profiter de leur vilonté. Celas permettera surement à maintenir leur motivation. »

  • Thad Trottier
    Abonné
    mardi 25 octobre 2005 10h49
    Pour opérer il faut être chirurgien...
    « Personne ne niera que pour opérer il faut être chirurgien, alors pourquoi pour enseigner faudrait-il être autre chose qu'un enseignant ou une enseignante ? La pédagogie ne peut être remplacée par un doctorat! La connaissance approfondie d'un domaine est toujours souhaitable, mais elle ne saurait pallier à une solide formation en pédagogie.

    Quant au taux de décrochage des jeunes enseignantes et enseignants, il y autrait lieu de s'interroger sérieusement sur la lourdeur de la tâche vécue dans les écoles afin de mieux comprendre ce phénomène.

    Caroline Proulx-Trottier, enseignante légalement qualifiée. »

  • Xavier Blaisel
    Inscrit
    mardi 25 octobre 2005 19h07
    Les docteurs recalés
    « Je suis un de ces docteurs sans droit de parole auprès de la jeunesse que les institutions d'enseignement québécoises se payent le luxe de former puis d'ignorer. Après des études supérieures à l'Université de Montréal et un doctorat à Paris avec la plus haute mention du jury soutenu par le CRSHC (Ottawa), enfin un postdoctorat financé par le FCAR (Québec), j'ai dû, faute de poste de professeur à l'université, me lancer dans un tout autre domaine professionel. Ayant cependant enseigné à l'Université de Leiden, aux Pays-Bas, j'avais pourtant vu un système qui avait conscience de la valeur de ses docteurs dans toutes les disciplines. Un docteur sans poste y a en effet la possibilité d'entreprendre une formation d'un an, payée par l'État néerlandais, pour obtenir automatiquement une affectation dans une école secondaire. Un de mes collègues, à l'époque, m'avait invité dans sa classe. Il y présentait une chasse aux morses à partir de bandes vidéo qu'il avait faites lui-même pour sa thèse. Dois-je vous dire l'enthousiasme communicatif de cet homme, dont l'étendu du savoir n'avait d'égale que sa passion pour le sujet? Une jeunesse qui ne peut fréquenter de vrais savants à l'école contre des entreprises privés qui se réjouissent de recycler des gens ayant une capacité d'analyse hors pair, voilà en substance le choix de nos gouvernements. Pour éviter de briser leur vocation les docteurs québécois peuvent aussi grossir le vivier des chargés de cours en haillons qui choisissent l'itinérance académique. Car pourquoi ouvrir les portes du cycle secondaire si incidemment on sape les ressources de l'enseignement supérieur? »

  • laboissonniere annie
    Inscrite
    mercredi 25 janvier 2006 20h52
    Ridicule?
    « C'est a peu pres comme dans mon domaine il y en a qui s'improvise coiffeur du jours au lendemain on en a des soi-disant prof non qualifier dans notre coin et c'est déplorable pour nos enfants iln'aprenne pas grand chose.Je connais des gens qui ont seulement un secondaire5 qui enseigne vu que maintenant ils ont le droit d'engager des non qualifier ca donne ce que ca donne puis il ne faut pas oublier que c'est soi disant ils sont engager par les ecoles et quand il y a un lien de parenté ca aide ca sa veut dire n'aller plus a l'université pour pouvoir enseigner avec votre secondaire5 c'est correct?pour les fautes de francais ben c'est c'que ca donne pas fort? »

  • Dominique Locas
    Inscrit
    samedi 10 février 2007 16h58
    Ne pas prendre des vessies pour des lanternes
    « Cette fameuse comparaison entre le domaine médical et celui de l'enseignement pour défendre la loi Chagnon, ce n'est pas la première fois ni la dernière (hélas) qu'on la sert!

    D'abord, le domaine médical : pour être chirurgien, il faut, dans un premier temps, acquérir une formation générale en médecine de quatre ans (doctorat de premier cycle), après quoi il est nécessaire de s'astreindre à un long apprentissage spécialisé au terme duquel le médecin devient enfin chirurgien à part entière (et dans une spécialité très précise).

    Ensuite, l'enseignement. Jusqu'en 1994, tout détenteur d'un bac, d'une maîtrise ou d'un doctorat pouvait, moyennant une formation de base d'un an en pédagogie, devenir professeur au secondaire. Ce système, comme tout système mis en place par des êtres humains, n'était pas parfait; errare humanum est. Sans doute le gouvernement de 1994 a-t-il voulu améliorer la qualité de l'enseignement au Québec, intention certes louable, mais qu'est-ce qui nous prouve que les dispositions actuelles (le bac de quatre ans obligatoire) produisent des enseignants de meilleure qualité? Sur quel fondement rhétoriquement justifiable peut-on comparer la formation d'un maître du secondaire avec celle (bien plus longue) d'un chirurgien? C'est un argument qu'on peut qualifier de sophisme ou, pour être plus précis, d'argument quasi-logique; un arguement qui jette de la poudre aux yeux, mais qui n'a pas de prémisses solides. On entend souvent de tels arguements sortir de la bouche des politiciens.

    Ceci étant dit, je trouve plutôt ironique que l'on compare le domaine médical - dont les représentants ont été d'abord sélectionnés parmi la crème de la crème des étudiants de sciences pures - au domaine de l'enseignement. Certes, les programmes d'enseignement sont contingentés dans nos universités, mais n'allez pas dire à un cheval de bois qu'il est aussi difficile d'être admis en enseignement qu'en médecine; il va vous flanquer une belle ruade!

    Que dire en effet de la qualité du français chez nos futurs maîtres? Avez-vous déjà été correcteur de versions françaises dans un cours d'initiation à la traduction destiné à des futurs profs d'anglais langue seconde? Moi si, et je puis vous certifier que la qualité de leur langue, que ce soit en français ou en anglais (compréhension), est AB-SO-LU-MENT pitoyable: de l'ordre de plus de 15 fautes dans un texte de 200 mots, sans parler des erreurs de traduction! Ce sont presque toujours des fautes de base (accords de participe, conjugaison, etc.). En m'acquittant de ma tâche d'auxiliaire à l'enseignement, j'ai fait un constat des plus gênants pour l'actuel système d'éducation québécois : souvent, des étudiants étrangers ALLOPHONES (vous avez bien lu: ALLOPHONES) font mieux en français que l'étudiant québécois moyen inscrit au bac en enseignement; c'est-à-dire que notre système est devenu nul pour former des jeunes capables d'écrire convenablement, à tel point que les universités en sont souvent réduites à recruter des étudiants dont le français ou l'anglais - presque toujours les deux - est déficient!

    Suite à un tel constat, je ne puis qu'être amené à penser que la loi Chagnon est un cuisant échec. Peut-on raisonnablement espérer que les jeunes développeront une passion pour la lecture et pour l'écriture dans leur langue maternelle, seconde ou tierce, quand leurs enseignants ne maîtrisent même pas leur langue maternelle?

    On sera tous d'accord là-dessus : pour enseigner une langue en qualité de professionnel, il faut en avoir la maîtrise; le professeur doit être capable de rédiger une lettre (ou un e-mail) sans fautes et sans avoir toujours le nez dans une grammaire. Or, pour maîtriser sa langue ou celle qu'il sera appelé à enseigner, il lui faudra de longues études, direz-vous. Je vouz répondrai que certes, il lui faudra des études, mais qu'il lui faudra aussi l'essentiel : la passion de sa langue, la passion des langues. Car on ne soigne bien que ce qu'on aime. Un professeur de français, d'anglais ou d'italien qui aime la langue qu'il enseigne sera à même de communiquer une telle passion aux jeunes. Quant aux jeunes, ce ne sont pas des imbéciles : si ils ont devant eux quelqu'un qui prétend leur enseigner une matière pour laquelle il n'a que peu d'intérêt, et de facto peu de talent, ils risquent de concevoir un certain mépris pour cet enseignant. J'ai, moi aussi, fréquenté les polyvalentes québécoises; ça ne fait pas des siècles, mais c'était avant la loi Chagnon. Mes meilleurs profs? Deux visages me viennet spontanément à l'esprit : une prof de français d'origine égyptienne (langue maternelle : l'arabe) et un prof d'anglais tout ce qu'il y a de plus québécois. Ce qu'ils avaient en commun? Tous deux étaient passionnés par la matière qu'ils enseignaient; tous deux avaient le respect inconditionnel des élèves; tous deux savaient transmettre la passion et le savoir et... aucun des deux n'avait plus d'un an de formation en didactique. La prof de français avait fait Lettres modernes en Égypte, elle avait aussi été reçue au CAPES alors qu'elle venait de terminer sa maîtrise en France. Le prof d'anglais, qui avait fait "English Studies" à l'Université Mc Gill, il lisait des tonnes et des tonnes de livres (je me souviens bien de son bureau qui croulait sous des piles d'éditions de Shakespeare). Ce sont de tels professeurs qui m'ont donné envie de devenir un homme de lettres. Sans eux, je n'aurais peut-être pas eu cette passion qui m'a poussé et qui me pousse encore à améliorer sans cesse mes connaissances langagières; sans eux je ne serais peut-être pas aujourd'hui en mesure de lire Dante, Shakespeare, Goethe, Cervantès ou Ovide dans le texte original, sans parler du savoir et des points de vue auxquels j'ai accès en lisant des sites webs écrits dans ces langues, en plus d'apprécier les auteurs québécois et français. Oui, le goût des langues est associé de très près au goût pour l'art. Mais le mot "art" a-t-il toujours eu ce sens intimement lié à la valeur esthétique que tous lui prêtent aujourd'hui? Oh que nenni! À preuve : en allemand, le mot "médecin" se dit "der Artz", avec le sens littéral de "celui qui pratique son art avec compétence, en suivant les règles de son art".

    Bref, pour enseigner le français au secondaire, comme pour pratiquer la médecine, il faut suivre les règles de l'art. Cela veut-il dire que pour enseigner le français il faille suivre un cursus aussi rigidement déterminé et aussi long que celui d'un chirurgien? Pas nécessairement. Un boucher, un électricien ou un ramoneur doit lui aussi suivre les règles de son art. Pourtant, la société québécoise n'exige de lui qu'un D.E.P. Cela n'enlève rien à l'utilité publique de ces métiers; s'il n'y avait pas de bons ramoneurs, bien des maisons passeraient au feu! Mais tout de même, ne comparons pas des oranges avec des pommes, cessons donc de prendre des vessies pour des lanternes!

    En ce qui concerne la loi Chagnon, rien à ce jour ne prouve de façon irréfutable que les professeurs "après 1994" soient meilleurs que ceux "avant 1994". Et ce que j'ai vu, de mes yeux vu, dans le réseau de l'UQ tend plutôt à me démontrer que Chagnon avait visiblement des intérêts autres que pédagogiques et que le Québec, avec cette réforme, s'est magistralement mis le doigt dans l'oeil. Ne pourrait-on pas adopter un système de recrutement par concours à l'échelle de la province comme cela se fait en France? Ne pourrait-on pas exiger du futur enseignant au secondaire qu'il complète une maîtrise (ce qui déjà suppose une certaine qualité de l'étudiant, car pour être admis au deuxième cycle dans la plupart des programmes, il faut une moyenne cumulative d'au moins 3,2) dans la matière enseignée, comme cela se fait en Belgique et en Allemagne? Le Québec fait partie intégrante de l'Occident. Nos jeunes ont le droit à une éducation de qualité, et les responsables ont l'obligation de prendre les moyens pour la leur donner; et s'ils choisissent de mauvais expédients, ils auront tôt ou tard des comptes à rendre, eux et leurs lobbyistes. Tout État qui se veut vraiment démocratique se doit d'avoir des citoyens assez bien éduqués qui soient à même d'élire ses dirigeants de façon éclairée. L'éducation est une question aussi grave, aussi sérieuse que ça. Comment un État qui se veut, qui se dit démocratique peut-il se permette de réduire le nombre de crédits alloués à l'acquisition de connaissances disciplinaires dans ses programmes d'enseignement? C'est injustifiable. Sauf exception, un diplômé du bac en enseignement n'a pas les connaissances disciplinaires d'un diplômé du bac, encore bien moins celle d'un maître ou d'un docteur. Le comble du scandale, c'est que, pendant que de nombreux maîtres et docteurs en sont réduits à des emplois dont les conditions de travail n'ont rien à voir avec leur niveau de scolarité, certains diplômés du bac en enseignement, qui ont du mal à écrire une page sans faire de fautes, sont recrutés par un Ministère qui leur octroye, à eux exclusivement, le droit légal d'enseigner. Il y a toujours le cégep, me direz-vous? Allez-y voir! Imaginez que vous venez tout juste de terminer un mémoire de maîtrise qui s'est mérité une triple mention d'excellence et que vous avez conservé une moyenne cumulative de 4,0 (A). Si vous viviez dans un pays comme la France ou la Belgique, vous auriez d'excellentes chances d'être recruté et d'entamer une carrière dans l'éducation natianale, en récompense des efforts que vous avez fournis pendant cinq ans d'études. Mais non! Au lieu de cela, vous subissez l'humiliation de paraître devant un comité de sélection composé de gens qui sont moins scolarisés que vous (car la grande majorité des enseignants au collégial n'ont pas une maîtrise complétée) qui ont le culot de vous dire quelque chose comme "une maîtrise, ça veut rien dire" ou comme "vous n'avez pas le bon profil". Le fait est que les cégeps recrutent selon des critères très arbitraires et donc très discutables. Pour finir, je dirais que ce n'est pas d'une réforme dont a besoin le système d'éducation québécois, mais bien d'une refonte complète et en profondeur.

    En vous remerciant, Mesdames, Messieurs, d'avoir pris le temps de me lire.

    Dominique Locas
    Étudiant à la maîtrise (traduction)
    Université Laval
    Maître ès Lettres (UQAC) »

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